Juin 16

DISSUASION NUCLÉAIRE. UNE TORPILLE SIGNÉE PAUL QUILÈS, EX-MINISTRE DE LA DÉFENSE

QuilèsL’ancien ministre de la Défense entre 1985 et 1986, Paul Quilès, intervenait hier à Brest, à l’invitation de l’Université européenne de la paix. Dans son collimateur, la dissuasion nucléaire et l’absence de débat sur le sujet.

Vous avez été ministre de la Défense sous Mitterrand. Quelle était votre position, à l’époque, sur la dissuasion nucléaire ?

Je récitais le catéchisme. Je répétais les formules toutes faites que je dénonce aujourd’hui, dans un monde qui a profondément évolué.

Qu’est-ce qui vous a fait changer radicalement de position ? N’allez pas croire que je disais « amen » à tout. Je posais déjà des questions quand j’étais ministre de la Défense mais je recevais peu de réponse. Un peu comme une religion où l’on ne discute jamais de l’existence de Dieu. Ce n’est pas vraiment moi qui ai changé mais le monde et la justification de cette arme de dissuasion dans des contextes géostratégiques qui ne justifient plus le maintien de la bombe nucléaire et sa doctrine.

Y a-t-il urgence aujourd’hui à renoncer à l’arme nucléaire ? Dans le monde, la tendance actuelle est au réarmement et à la sophistication des armes, après une certaine diminution des stocks nucléaires. Faut-il rappeler que l’on est passé à plusieurs reprises au bord de la catastrophe nucléaire majeure ? Comme en 1983 où un opérateur russe a évité de justesse que la machine de destruction ne s’emballe. On peut dire que l’humanité doit son salut à la chance plutôt qu’à la responsabilité des politiques et des militaires.

Les députés et les élus locaux vous suivent-ils dans votre démarche ? C’est très difficile d’engager la discussion. Hier, sur dix invitations, deux sont venus à ma rencontre. Le poids des lobbies est énorme. (…).

Certains ministres actuels vous écoutent-ils ? Aucun. Il ne faut surtout pas embêter le Président sur ce sujet.

Vous savez combien la question est également brûlante à Brest… Oui, elle l’était aussi à Plogoff au début des années 80 et la centrale nucléaire n’a pas vu le jour.

Pourquoi défendez-vous un débat raisonné et une évolution progressive ? Puisque sinon, le changement ne se fera pas. Il faut commencer par abandonner la composante nucléaire aérienne et réfléchir à une diminution de la force de frappe embarquée à bord des sous-marins. Il faut aussi imaginer la reconversion de ce nucléaire militaire. Dire que l’impact économique serait trop important revient à tuer le débat sur le sujet.

Propos recueillis par Stéphane Jézéquel © Le Télégramme

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