Sep 05

FAISANT FI DU POIDS DE FUKUSHIMA ET DE HIROSHIMA, ABE VEUT CHANGER LA CONSTITUTION JAPONAISE

ABEShinzō Abe, premier ministre japonais, souhaite sortir le Japon de l’ère pacifique née de la tragédie de Hiroshima et de la défaite de la puissance japonaise pendant la seconde guerre mondiale. Abe souhaite modifier le fameux article 9 de la Constitution qui stipule : « Aspiring sincerely to an international peace […], the Japanese people forever renounce war as a sovereign right. »…
…L’expérience de la bombe nucléaire, unique au peuple Japonais, a donné naissance à une conscience aigüe et ambigüe, entre victimisation et responsabilisation. Dès la période d’après-guerre, la bombe nucléaire devient le creuset du repentir japonais, et de sa symbolique renaissance (voir Dower, historien et auteur de Embracing Defeat)…
…Pourtant, pour certains, les valeurs de paix nées de ces cendres sont bousculées voire foulées aux pieds par le gouvernement actuel. En souhaitant changer la Constitution, et notamment l’article 9 qui appelle à l’instauration d’une paix internationale, le gouvernement du LPD (Parti Libéral Démocrate) semble vouloir tourner la page du souvenir de l’après-guerre et de nombreuses années de pacifisme.
En effet, le Premier Ministre Abe et d’autres membres du LDP souhaitent étendre les prérogatives d’une armée d’auto-défense que d’aucuns jugent pourtant déjà anticonstitutionnelle. Ce souhait va à l’encontre d’une majorité du peuple japonais – bien que les jeunes soient moins attachés au pacifisme constitutionnel que leurs aînés. Ce fossé générationnel s’explique par les nombreuses versions victimisantes, et parfois révisionnistes, de l’Histoire qui circulent dans l’espace public.
C’est ainsi que certains jeunes japonais aspirent à se doter d’une armée pour devenir une « nation normale » et, paradoxalement ou non, participer à l’instauration de la « paix mondiale ». Mais ces voix, jeunes et minoritaires, ne font que peu de poids devant l’attachement globalisé des Japonais à un ordre pacifiste, contre son gouvernement.
Au Japon, on ne peut séparer Fukushima de Hiroshima
Les vœux contraires, et guerriers, d’Abe ne sont pas les seuls à occuper les devants de la scène à ces dates La posture guerrière d’Abe qui va à l’encontre de ces positions n’occupe pas seul l’espace public en la matière : le pouvoir nucléaire dans son ensemble est remis en question par le seul peuple à avoir souffert de son utilisation militaire.

Pour une grande partie des Japonais, le pays devrait abandonner le nucléaire – militaire mais aussi énergétique – à la mémoire des nombreuses vies perdues. Le nucléaire représentait jusqu’en 2011 30% de sa production d’électricité, ce qui le classait au 3ème rang mondial. Mais le danger de cette énergie s’est rappelé à eux en 2011, avec le terrible incident nucléaire de Fukushima…
…Fukushima, comme Hiroshima avant lui, ancre un fort sentiment anti-nucléaire et nourri les cultures populaire et savante. Hayao Miyazaki, considéré comme l’un des plus grands réalisateurs de film d’animation, dépeint ainsi dans Nausicaa des sociétés apocalyptiques issues d’un désastre écologique et militaire et dont la rédemption se situe dans le pacifisme.
Fukushima et Hiroshima contribuent à un imaginaire commun et critique du nucléaire…
 …Au désastre économique et médical s’ajoutent des problèmes sociaux, et nombreux sont les habitants des zones nucléaires qui connaissent une forte discrimination. Pour les deuxièmes générations de Hiroshima et Nagasaki, ou les nouvelles victimes de Fukushima, perspectives de mariages et d’emploi se ferment lorsque leurs interlocuteurs apprennent leur ville d’origine.
Aux mêmes causes, les mêmes conséquences – et le sort des victimes du nucléaire est cruel. Bien que de nombreuses associations de volontaires et d’avocats, fleurissent sur l’archipel pour leur venir en aide, les habitants des zones touchées souffrent du discours officiel. Là encore, 1945 et 2016 se rejoignent, alors que censure et secret deviennent le mode opératoire d’Abe. Selon M. Holley, professeur d’histoire à l’université de Keio et activiste anti-nucléaire, le gouvernement étouffe les informations provenant de Fukushima et les missions de presse. Seuls quelques journaux locaux s’attaquent au sujet avec virulence, confirment les habitants de Nishiaizu, bourgade de la région de Fukushima.
Pour les autres, le sujet demeure tabou et la situation de Fukushima reste dans l’ombre – comme le sont longtemps restées celles d’Hiroshima et Nagasaki.
Passé et présent nucléaires se confondent ainsi plus que jamais, alors que les plaies ouvertes par ces explosions exposent au grand jour les tensions de la société japonaise. Entre devoir de mémoire, censure gouvernementale et conscience pacifiste et écologique, le nucléaire est un sujet au cœur de la politique de l’archipel et une part essentielle de l’identité nippone.

https://www.opinion-internationale.com/2016/09/05/faisant-fi-du-poids-de-fukushima-et-de-hiroshima-abe-veut-changer-la-constitution-japonaise_46325.html