Nov 16

NUCLÉAIRE : LA CRISE QUE NOUS TRAVERSONS N’EST PAS CONJONCTURELLE

clintonÀ la veille de la 28e Conférence nationale des Commissions locales d’informations (CLI), il est opportun de s’intéresser à la situation de la filière nucléaire française. Une situation pour le moins alarmante au vu de l’arrêt de très nombreux réacteurs pour des raisons de sûreté. Une situation surtout inquiétante au vu des fortes tensions sur la distribution d’électricité.

Comme l’explique très clairement Stéphane Kerckhove, délégué général d’Agir pour l’Environnement, dans une tribune publiée le 15 novembre 2016, la France se trouve, à en croire des données récentes publiées par le Réseau de transport d’électricité (RTE), face à un risque d’effondrement du système électrique cet hiver.

RTE fait en effet état d’une forte vigilance pour l’hiver 2016-2017 et annonce des mesures pour le moins contraignantes qui peuvent impacter l’ensemble de la vie sociale :

« En cas de vagues de froid importantes et durables en dessous des normales de saison, RTE pourrait être amené à mettre en œuvre des solutions exceptionnelles pour préserver l’alimentation électrique des Français le matin (8H-13H) et/ou le soir (18H-20H) en jours ouvrés ».

« Les mesures exceptionnelles mises en œuvre graduellement par RTE sont les suivantes. En premier lieu, l’utilisation du dispositif d’interruptibilité, interrompant la consommation de 21 sites électro-intensifs volontaires, permettrait de réduire ponctuellement les besoins électriques de 1 500 MW. RTE pourrait ensuite baisser la tension de 5%, réduisant ainsi la consommation de 4 000 MW (l’équivalent de la consommation de Paris intra-muros et Marseille réunies) sans interrompre l’alimentation électrique des Français. En cas de déséquilibre extrême entre la consommation et la production, RTE pourrait enfin avoir recours, en ultime solution, à des délestages programmés, momentanés et tournants qui permettent de maintenir l’électricité du plus grand nombre de clients possibles. »

A l’heure où la précarité énergétique n’a jamais été aussi grande, où des millions de ménages peinent à accéder à un niveau de confort minimum, cette information est pour le moins choquante.

Le drame est qu’elle était grandement prévisible. Depuis des décennies, le mouvement écologiste alerte l’opinion sur les risques que font peser sur la demande d’énergie ce couple infernale qui associe une inutile surcapacité nucléaire et l’abus du chauffage électrique.

Aujourd’hui la situation est encore plus tendue que nous pouvions l’imaginer. En dépit d’une baisse tendancielle de la consommation, RTE ne mâche pas ses mots : « La sécurité d’approvisionnement électrique de l’hiver 2016-2017 s’annonce plus délicate à assurer que lors des hivers précédents, en raison de l’indisponibilité de plusieurs sites de production. » Même si le distributeur s’empresse de nuancer son propos en évoquant quelques alternatives, il n’hésite pas à pointer explicitement l’origine du problème, à savoir la baisse globale de production des sites nucléaires.

Toujours est-il que la disponibilité de l’offre de production sera en nette baisse cet hiver. Ainsi la disponibilité moyenne sur la période sera en baisse de 11 300 MW en décembre par rapport à l’hiver dernier. Le nucléaire à lui seul représente l’essentiel de cette baisse avec quelques 10 000 MW qui font dès aujourd’hui défaut. Très concrètement cela représente l’arrêt planifié d’un nombre de réacteurs compris entre 4 et 13 selon les semaines de l’hiver à venir (13 en décembre 2016 et 9 début janvier 2017). Et cela sans compter arrêt d’urgence et autres incidents de plus en plus nombreux sur un parc obsolète victime de nombreux problèmes de maintenance légitimement dénoncés par les syndicats.

Si les médias oligarchiques peinent à expliquer cette situation, sa cause est claire pour RTE. Page 7 de l’analyse de l’équilibre de l’offre et de la demande d’électricité pour l’hiver 2016-2017, on peut lire que « cela fait suite à des maintenances prolongées de façon exceptionnelle par le producteur, ainsi qu’aux arrêts supplémentaires planifiés par EDF après la demande de l’Autorité de Sûreté du Nucléaire (ASN) en date du 18 octobre. »

En d’autres termes, ces arrêts massifs ne sont pas dus à des raisons économiques ou à une quelconque fantaisie de l’opérateur énergétique de l’État mais à des raisons de sûreté. C’est l’Autorité de contrôle qui a prescrit à EDF de suspendre l’exploitation d’un grand nombre de réacteurs en raison de graves doutes sur la robustesse d’éléments et activités importants pour la protection qui peuvent remettre en cause la démonstration de sûreté nucléaire.

L’industrie nucléaire traverse une crise sans précédents

Cela n’est pas une mince affaire. L’affaire a commencé avec la révélation au printemps 2015 d’anomalies connues depuis longtemps sur la cuve du réacteur EPR en construction à Flamanville. Depuis le problème n’a cessé de s’approfondir avec la découverte de bien d’autres irrégularités. L’été dernier l’ASN a été amené à ainsi à suspendre le certificat d’épreuve d’un générateur de vapeur de la centrale nucléaire de Fessenheim affecté par une des irrégularités détectées dans l’usine Creusot Forge d’Areva. Mais le problème est loin de se limiter à ces seules installations. C’est l’ensemble du parc qui est touché à un degré ou un autre par des suspicions graves d’irrégularités voire de défauts plus graves encore.

Comme le donne à voir l’audition par l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques des industriels et de l’Autorité de contrôle, qui a eu lieu le 25 octobre dernier, la filière nucléaire traverse une crise sans précédent. Non seulement des ségrégations résiduelles positives en carbone ont été repérées sur des équipements sous pression nucléaires importants pour la sûreté mais les investigations ont révélé des falsifications graves de la documentation communiquée à l’exploitant nucléaire et à l’Autorité de contrôle.

Plus de la moitié des réacteurs en exploitation du parc nucléaire sont à ce jour touchés à un degré ou un autre par ces pratiques inacceptables. L’EPR en construction à Flamanville concentre à lui seul 19 anomalies présentes sur 12 équipements sans parler de la cuve dont la robustesse pose question.

12 réacteurs sont équipés de générateur de vapeur dont les fonds primaires ont été réalisés par un sous-traitant japonais d’AREVA, JCFC. Les ségrégations en carbone sont ici plus profondes encore que celles observées sur d’autres générateurs de vapeur forgés au Creusot.

Le nombre des anomalies présentées par des dossiers dits barrés et d’autres est plus important encore. 87 cas problématiques concernant 24 réacteurs ont été déclarés à l’Autorité de sûreté. 23 représentent un enjeu immédiat pour la sûreté. Par ailleurs 4 dossiers concernent des colis de transport. Force est de reconnaître que nous avons affaire ici à des « décisions irrégulières de poursuite de fabrication ».

Dans une interview donnée aux Échos le 9 novembre 2016, Pierre-Franck Chevet se montre très clair : « Nous n’avons jamais connu un tel cumul. Dans les années 1990, nous avions eu un problème générique avec des cas de corrosion sur des couvercles de cuve. La situation était déjà tendue. Mais là, nous avons deux anomalies génériques. L’une est technique et concerne 12 réacteurs ; l’autre renvoie à une chose fondamentale qui est un manque de culture qualité, avec des irrégularités qui s’apparentent à des falsifications – une petite dizaine aujourd’hui sur le parc français et, à ce stade, un réacteur à l’arrêt (Fessenheim 2)». La suite de l’article est plus accablante encore pour l’exploitant nucléaire qui décidément ne mérite plus guère notre confiance…

Si la sécurité énergétique de notre pays est menacée, la sûreté nucléaire est gravement compromise à l’heure où l’exploitant avec la caution de l’État entend prolonger la durée d’exploitation d’un parc obsolète, indisponible et vieillissant.

EDF n’est pas en mesure de répondre aux grands enjeux de sûreté actuels

Le principe même de défense en profondeur est ébranlé par toutes ces révélations. L’incapacité des industriels à réaliser des équipements sous pression, dans le respect de règles de l’art, conformes à la réglementation en vigueur, apparaît au grand jour. Et l’écart n’est pas mince. Si l’ancienne réglementation prescrivait de respecter un seuil minimal d’énergie de déchirure de 56 joules (contre 60 au regard de l’arrêté de 2005). Les équipements aujourd’hui en cause révèlent des valeurs beaucoup plus basses jusqu’à 36 joules. Le problème est tel que les défauts dépassent très probablement la demi-épaisseur et menacent donc la fameuse zone de recette.

Plus que jamais il apparaît qu’il n’y a pas de nucléaire sûr. Il n’est plus possible de considérer que le dimensionnement des principaux équipements importants pour la sûreté est suffisant ne serait-ce que pour faire face à une « situation dégradée ». Ainsi on peut craindre avec l’IRSN qu’une rupture de générateur de vapeur survienne suite à un refoulement soudain de l’eau du circuit de refroidissement du réacteur à l’arrêt (RRA), c’est-à-dire face à un choc froid. Une perte de réfrigérant primaire s’en suivrait avec toutes les complications que l’on peut imaginer en particuliers pour la conduite d’un réacteur fuyard.

La deuxième barrière de confinement est clairement en cause alors que chacun sait que la première n’est guère robuste et que nombre d’enceintes possèdent une étanchéité toute relative. C’est donc toute la doctrine française de maîtrise d’un accident nucléaire qui se trouve ébranlée alors que la mise à niveau du parc nucléaire prescrite à l’issue des évaluations complémentaires de sureté n’est toujours pas terminée…

Force est dès lors de reconnaître avec Stephen Kerckhove que le nucléaire n’a pas tenu sa promesse. « Ce monolithisme énergétique fait de la France un géant aux pieds d’argile. Ce risque de black-out met en effet en évidence le manque de résilience du système électrique français. De fait, l’apparition d’un défaut générique sur l’un des réacteurs entraîne notre pays dans une menace bien réelle. »

Aujourd’hui est arrivé le moment de payer la facture alors que la transition énergétique est au point mort. On a clairement affaire à une conséquence en acte de l’incapacité de l’État à mettre en œuvre une transition énergétique initiée par la Loi du 13 juillet 2005 et renforcée par la Loi du 17 aout 2015.

Urgence d’une sortie irréversible du nucléaire

En dix ans la situation n’a guère évolué et s’est même dégradée si l’on compare ce qui est fait ici aux efforts considérables mis en œuvre par nos voisins. Non seulement le développement des énergies renouvelables se fait à un rythme très insuffisant mais le déploiement de moyens d’atténuations des pointes de consommation modernes se fait toujours attendre.

Alors que le monde entier plébiscite le recours aux énergies vertes, la France persiste dans une filière nucléaire qui n’est ni propre, ni sûre ni fiable. Plus encore que l’éolien et le solaire, l’électricité nucléaire se distingue aujourd’hui par son intermittence et son coût au péril de la sécurité énergétique du pays. Il serait temps de reconnaître cet état de fait…

Persévérer dans le nucléaire revient aujourd’hui à recourir massivement à de l’électricité thermique importée à rebours des grands discours tenus à l’occasion de la COP 21 et du mythe de l’indépendance énergétique. C’est aussi admettre des pratiques non seulement inacceptables mais totalement immorales de la part d’une industrie prête à tout pour survivre. Le scandale des équipements sous pression le donne à voir. Le spectacle affligeant du chantier de Flamanville le confirme.

L’urgence est donc d’admettre la sévère sentence du réel et d’en déduire les conclusions nécessaires. Plutôt que de tenter d’adapter l’organisation des secours à un risque nucléaire de fait non maitrisable, il conviendrait que l’ANCCLI approfondisse sa réflexion sur la nécessaire reconversion des territoires sacrifiés au nucléaire. Nous n’avons plus le temps d’attendre. Il faut dès aujourd’hui penser cet après nucléaire qui va arriver bien plus vite qu’on le croit au vu de la déliquescence des centrales et de toute l’industrie nucléaire.

La crise que nous traversons n’est pas conjoncturelle, elle montre la faiblesse structurelle d’une industrie conçue à des fins militaires. Il serait temps de le reconnaître et de prendre les décisions qui s’imposent pour garantir à tou(te)s le droit à l’énergie c’est celui de vivre dans un environnement sûr.

https://blogs.mediapart.fr/guillaume-blavette/blog/151116/nucleaire-la-crise-que-nous-traversons-nest-pas-conjoncturelle