Nov 28

PRÉCARITÉ ÉNERGÉTIQUE, COMMENT EN EST-ON ARRIVÉ LÀ ?

radiateur-electriqueAprès la découverte, en 2015, de défauts sur la cuve de l’EPR de Flamanville, fabriquée dans l’usine Areva du Creusot (Saône-et-Loire), l’ASN a déclenché une campagne de contrôle sur les réacteurs en général et sur Areva le Creusot en particulier. Les premières conclusions ne sont pas rassurantes. Depuis 1960, Areva le Creusot a volontairement caché à ses clients, dont EDF, 400 dossiers portant sur des anomalies de fabrications, et a falsifié une quantité plus importante de documents. Cette découverte a conduit à la fermeture de 12 réacteurs qui pourraient, « dans le meilleur des cas« , être de nouveau opérationnels en décembre et atteindre leur pleine puissance en janvier 2017. EDF croise les doigts pour qu’il n’y ait pas de vague de froid en décembre et ainsi éviter un blackout. Il ne faut pas être alarmiste et la probabilité pour que ce scénario catastrophe voit le jour est très minime

Mais pourquoi la fermeture de 12 réacteurs nous mettrait en grande difficulté énergétique les mois d’hiver ? C’est vrai que si ces 12 réacteurs avaient été arrêtés en plein mois de mai, personne ne se serait inquiété, alors qu’au mois de novembre c’est la panique.

La réponse est qu’en France nous nous chauffons à l’électrique et cette particularité très française, bien qu’elle soit étrange, n’est sujet à aucun questionnement de nos politiques et même des français en général. Mais pourquoi sommes-nous arrivés à cette situation extrêmement problématique ? Pour cela il faut retourner en 1973 et le premier choc pétrolier.

En 1973, les États-Unis, premier producteur de l’époque, s’aperçoivent qu’ils consomment plus qu’ils ne produisent et pour éviter la pénurie, stoppent brutalement leurs exportations de pétrole. Pendant la guerre du Kippour, l’Arabie saoudite qui réalise alors 21 % des exportations mondiales de brut, décide d’unir les pays du golfe, ainsi que certains pays d’Afrique et d’Amérique latine, pour former un Cartel (OPEP) et augmente de 70% le prix du baril. C’est le premier choc pétrolier et tous les pays du monde sont conscients qu’il ne faudra plus compter sur cette matière première pour se développer et qu’il va falloir être énergétiquement indépendant pour s’en sortir.

La France décide d’accentuer son indépendance énergétique par l’électricité, en augmentant considérablement les nombres de ses réacteurs nucléaires. Alors qu’il était déjà programmé 6 réacteurs (les 2 de Fessenheim et les 4 de Bugey), le gouvernement de l’époque poussé par l’industrie du nucléaire, décide de lui en ajouter 18 de plus (4 à Blayais 4 à Dampierre, 6 à Gravelines et 4 à Tricastin). Il décide aussi la construction d’une usine de retraitement des déchets à La Hague. Si chez EDF c’est l’euphorie, au ministère de l’industrie, l’inquiétude se fait sentir. En 1973 la part d’électricité ne représente que 4.5% de la consommation des énergies, très loin derrière le pétrole (68%) et même les énergies renouvelables comme le bois et la biomasse (5.5%). Les fonctionnaires du ministère se posent cette question simple : « Pourquoi produire de l’électricité qu’on ne peut stocker, alors que nous possédons très peu d’appareil électrique pour consommer ce que nous produirons ? ».

EDF, aidé du gouvernement, va lancer un vaste programme pour contraindre les français à consommer de l’électricité. Dans un premier temps, les industriels par des mesures incitatives vont remplacer tout ce qui consomme du charbon et du pétrole, par des appareils consommant de l’électricité. Dans un second temps l’état ne subventionne plus, puis gèle carrément les grands projets de chauffage urbain. Cela ne suffit pas. EDF pense exporter de l’électricité, mais le marché, à l’époque est très marginal. Aussi, c’est EDF, en accord avec l’état, qui décide de promouvoir le « chauffage électrique ». Dorénavant le français se chauffera à l’électricité.

Un réacteur nucléaire est une énorme bouilloire qui fabrique de la chaleur. 65% de cette chaleur sont inutilisés et rejetés dans l’air et les 45% restants sert à faire tourner des turbines pour fabriquer de l’électricité. On va donc envoyer cette électricité dans les foyers pour « refabriquer » de la chaleur. A cette époque il n’y a pas 36 moyens pour produire du chauffage avec de l’électricité. Il y en a en fait 2. :

1 l’accumulateur qui est une grosse armoire métallique où une résistance électrique chauffe des briques réfractaires et stocke cette chaleur pour y être restitué en fonction des besoins. Cette accumulateur fonctionne pendant les heures creuses où le courant n’est pas cher et chauffe quand on en a besoin. Ce sont des appareils d’une puissance de 10Kw minimum, qui consomment des quantités astronomiques de courant pour un résultat plus qu’aléatoire les jours de grand froid.

2 le convecteur qui n’est rien d’autre qu’une résistance électrique qui chauffe l’air environnant à la manière d’un grille-pain grillant les tartines. C’est d’ailleurs le nom que lui donne les professionnels du bâtiment « radiateur grille-pain ». Cet appareil d’une puissance comprise entre 500 et 2000W consomme énormément d’électricité et chauffe très mal. En effet, la chaleur diffusée détruit les peintures murales et provoque occasionnellement des incendies dans son environnement immédiat et n’arrive pas à chauffer au-delà de 4 m.

C’est donc avec ces deux moyens très archaïques que les français vont se chauffer. Lorsque l’on fait un comparatif sur le coût d’installation d’un système de chauffage électrique (des convecteurs et une horloge de programmation), par rapport à un système classique (une chaudière fuel ou gaz et des radiateurs), le coût est 10 fois moins cher pour le chauffage électrique. Et lorsque ce coût est en parti subventionné par EDF, les bailleurs sociaux et les promoteurs s’engouffrent dans la brèche et le chauffage électrique devient la norme. Actuellement 70% des logements sont chauffés avec ce système.

EDF a gagné son pari. En 1980 la part d’électricité dans la consommation d’énergie passe à 12% pour arriver à 39% en 1990.

Une centrale nucléaire fonctionne 24H/24 pour produire de la chaleur et fabriquer du courant. Et, à cause du chauffage électrique, la consommation de courant en France est très variable en fonction des saisons et surtout à certains moments de la journée, notamment entre 7H et 9 H et 17H et 20H, au moment où les gens sont chez eux et chauffent leur logement. C’est le fameux phénomène de pointe qu’un réacteur nucléaire ne sait pas gérer. Le 19 décembre 1978 il fait particulièrement froid et gris sur toute la France. A 8 h 26, alors que s’ouvrent les commerces, les usines et les bureaux, la France tombe dans le noir. Métros, trains, ascenseurs, tout s’arrête sans prévenir. Ce temps froid et couvert a provoqué un appel de puissance et a conduit à une surcharge sur le réseau, qui flanche puis s’écroule comme un château de cartes. Il faudra attendre la mi-journée pour que le courant soit rétabli partout. C’est le premier black-out que connaît la France et le chauffage électrique est alors pointé du doigt. Alors qu’un nouveau programme de construction de 10 réacteurs vient d’être lancé, il est hors de question de faire machine arrière. Aussi EDF lance discrètement, un programme ambitieux et aussi très coûteux de rénovation et construction de nouvelles centrales thermiques et notamment les centrales « coup de poing ». Une chaudière coup de poing est capable de passer d’une puissance de 0 à 600MW en quelques heures. C’est l’outil idéal pour pallier au phénomène de pointe. EDF en construira plus de 10 en moins de 5 ans. Pendant ce temps on continue de construire des logements chauffés avec des convecteurs électriques

Mais combien consomme un système de chauffage par convecteur ? A cette question personne ne peut donner la réponse car on ne connaît pas exactement la consommation d’un convecteur électrique.

L’Union européenne a mis en place une classe énergétique indiquant la consommation de tout matériel consommant de l’énergie. Chaque appareil a son « étiquette énergie » qui évalue les caractéristiques d’un produit ou d’un bien sur ses performances énergétiques. Cette étiquette comportant une note de A à G et une couleur (A correspond à la couleur verte et est donc le plus économe, G correspond à la couleur rouge et concerne des produits plus énergivores). Cette étiquette se trouve sur tous les appareils électroniques et électroménagers, mais aussi les véhicules, les maisons et une partie des appareils de chauffage. Le convecteur électrique en est dispensé, car si on connaît sa puissance (entre 500 et 2000 W), sa consommation (entre 10 et 20KWh) est un secret bien gardé. Et pour cause, un seul de ces appareils d’une puissance de 500W consomme autant que la totalité des autres appareils de la maison, éclairage compris. EDF et les fabricants de convecteurs (Atlantic) ont fait le forcing auprès de l’UE pour ne pas inscrire ces appareils dans la liste des produits à étiqueter. De toute façon l’UE s’en fiche, car ce produit est franco-français. En effet le convecteur électrique est interdit à la vente au Danemark, au Pays bas et en Suisse et sa diffusion est fortement réglementée en Allemagne et dans les pays scandinaves.

Comme je le disais plus haut, 70% des logements sont équipés de ces convecteurs dont on ne connaît pas la consommation, et la plus grande partie de ces logements sont des logements à bas loyers (HLM, logements en ville etc.). On se retrouve en France avec des familles payant 500 euro de loyer et devant payer 600 et 700 euro d’électricité chaque mois d’hiver pour se chauffer décemment. N’y arrivant pas elles ne chauffent localement que les pièces principales et abandonnent les autres en attendant les beaux jours. Certaines utilisent des chauffages d’appoint fonctionnant au pétrole exposant leurs utilisateurs à des risques sérieux pour leur santé (monoxyde de carbone, incendie). C’est sans doute cela la rançon du progrès nucléaire et le courant pas cher qu’on nous avait tant promis.

Au début des années 2000 a été mise en place une réglementation thermique draconienne pour rendre les logements moins énergivores. Au grand dam d’EDF, le chauffage électrique par convecteur est proscrit. Mais lorsqu’on entend les fabricants de convecteurs et EDF s’offusquer qu’on interdise un moyen de chauffage qui utilise de l’énergie nucléaire qui ne produit pas de CO2, alors qu’on autorise des chaudières à gaz ou à bois produisant du CO2, et lorsque l’on sait que ces dernières consomment dix fois moins d’énergie, on croit rêver. Grâce à cette réglementation thermique de moins en moins de logements sont équipés de convecteurs électriques et la consommation d’électricité va aller en diminuant. EDF va devoir gérer de front la reconversion de ses vieilles centrales nucléaires et son coût financier en même temps que la diminution de la consommation d’électricité et ses pertes financières. Parce qu’elle a sombré dans un délire technologique et a toujours été en surcapacité de production, EDF se retrouve dans la difficulté de rembourser cash les erreurs technologiques qu’elle a faite dans les années 80.

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