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Fév 20

LE BON VOISINAGE HISPANO-PORTUGAIS MENACÉ PAR UNE QUERELLE NUCLÉAIRE

AlmarazLe gouvernement portugais a déposé une plainte auprès de la Commission européenne, accusant Madrid, qui étire la durée de vie ses centrales, de stocker des déchets radioactifs près de sa frontière.

Non seulement les deux voisins ibériques partagent la plus vieille frontière européenne mais ils peuvent se targuer – malgré les actuelles convulsions – d’entretenir généralement d’excellentes relations. Ces jours-ci, pourtant, un conflit nucléaire d’envergure les oppose violemment. Du fait de «l’absence de concertation et de consensus» avec le chef de l’exécutif espagnol, Mariano Rajoy, le gouvernement portugais a déposé une plainte le 16 janvier auprès de la Commission européenne, accusant Madrid de «viol de la législation européenne et de rupture de loyauté entre deux États membres». L’ensemble de l’Assemblée de la République (le Parlement national, à Lisbonne) a aussi condamné à l’unanimité les agissements de Madrid à la «politique nucléaire dangereuse et irresponsable».

«Folie»

En jeu, la centrale nucléaire d’Almaraz, en Estrémadure, à une centaine de kilomètres de la frontière portugaise. A Lisbonne, tous gouvernements confondus, on n’a jamais apprécié l’existence de cette centrale si proche, la plus puissante de l’arsenal espagnol avec ses deux réacteurs qui à eux seuls produisent 26 % de l’énergie nucléaire du pays (qui pèse 20 % de la production énergétique globale). Le nœud du conflit : l’Espagne a approuvé la construction d’un site de stockage de résidus nucléaires à Almaraz, projet confirmé par le récent feu vert du ministère de l’Environnement. Ce site aura une superficie de 2 600 mètres carrés et ne devrait héberger les déchets de la centrale que «de manière temporaire». Mais la coupe est pleine pour Lisbonne, arguant qu’en vertu de la législation européenne, toute décision liée à une affaire bilatérale ne peut être prise qu’après consultation des deux parties. Or le Portugal n’a pas été consulté.

Le sujet de fond, en réalité, porte moins sur ce lieu de stockage de déchets que sur la durée de vie des réacteurs. L’exécutif conservateur espagnol est en effet déterminé à prolonger l’existence de ses cinq centrales, la plupart installées dans les années 80. Dans le cas d’Almaraz, son exploitation doit expirer en 2020. Or l’administration Rajoy vient d’engager les procédures pour que ce délai soit élargi, afin que la centrale puisse souffler ses 50, voire ses 60 bougies, sur le modèle des centrales aux États-Unis. En Espagne, la polémique porte aussi sur Garoña, dans la province de Burgos, la centrale la plus ancienne, qui avait fermé en 2012 après quarante ans d’activité. Début février, le gouvernement a reçu l’autorisation du Conseil de sécurité nucléaire (CSN) pour rouvrir ses portes. Réunissant trois formations (socialistes, Podemos et Ciudadanos), avec l’appui de toutes les organisations écologistes, un front s’est constitué, estimant que le CSN n’a pas «réalisé les investissements nécessaires». L’estimation du CSN s’élève à 150 millions d’euros.

«Ce serait une authentique folie de réactiver Garoña, qui n’offre aucune garantie suffisante, enrage Francisco Castejón, d’Écologistas en Acción. L’enjeu est important : si cette centrale rouvre, cela ouvre la voie à la prolongation de tous les réacteurs jusqu’à soixante ans d’existence. Voilà pourquoi il faut barrer la route à cette irresponsabilité.» Du côté de Greenpeace, comme pour les partis de l’opposition, on voit une stratégie derrière la construction d’un site de déchets à Almaraz, née douze ans après Garoña : «Si ce projet voit le jour, souligne la militante Raquel Montón, cela sera une façon de nous mettre devant le fait accompli, d’annoncer que la centrale ne fermera pas avant belle lurette.»

«Déficiences»

C’est exactement la crainte des autorités portugaises : qu’avec le prétexte de ce site de stockage, Almaraz poursuive son activité pendant une ou deux décennies. A Lisbonne, on y voit un foyer de dangerosité car, en cas de fuites, les déchets radioactifs pourraient pénétrer sur le territoire par voie aérienne ou fluviale, via le Tage, dont l’embouchure borde la capitale. Cette préoccupation s’est accentuée ces dernières années, avec la multiplication d’incidents à la centrale d’Almaraz. En février 2015, cinq inspecteurs du CSN avaient noté des «déficiences» et des «pannes» dans la tour de refroidissement. Le Mouvement ibérique antinucléaire (MIA), qui réunit une cinquantaine de mouvements écologistes et citoyens, et qui multiple les manifestations – devant le consulat espagnol à Lisbonne ou le ministère de l’Energie à Madrid – répète haut et fort que cette centrale est «obsolète». Comment se dénouera ce conflit ultrasensible ? «Je ne peux une seule seconde imaginer que la Commission européenne ne nous donne pas raison », a déclaré le ministre portugais de l’Environnement, João Matos Fernandes. « Car l’Espagne a clairement enfreint les traités

Equo, formation écologiste espagnole qui soutient la position portugaise, ne cache pas son inquiétude : «L’ennui, et c’est une évidence, c’est que plus on repousse la durée de vie d’une centrale comme Almaraz, plus les risques d’accident fatidique sont importants.» De son côté, comme à son habitude, le gouvernement de Mariano Rajoy pratique la stratégie du mutisme et de l’évitement. Il reviendra aux juges européens la responsabilité de trancher.

Article de François Musseau

http://www.liberation.fr/planete/2017/02/19/le-bon-voisinage-hispano-portugais-menace-par-une-querelle-nucleaire_1549564