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Mar 11

« REVENIR À FUKUSHIMA » SERA DIFFUSÉ JEUDI 16 MARS À 15H45 SUR FRANCE 5 (PUIS REPLAY)

revenir à FukuDevant la gare, une enfant trébuche et se râpe le genou sur le sol. La maman à ses côtés se penche et le frotte doucement de sa main : « Partez, les radiations, partez ! » Dans un coin de l’écran, on peut distinguer un appareil de mesure de radioactivité affichant 0,143 microS/h. Nous sommes au Japon et Mme Akiko Morimatsu n’a pas voulu continuer à habiter près de la centrale de Fukushima. Elle a préféré s’enfuir avec ses deux jeunes enfants à 500 km de là et s’exiler à Osaka. Le papa Akeshi, médecin, est resté dans la région, lui : « Je ne peux pas abandonner mes patients » dit-il. Et voilà comment il se retrouve séparé de sa femme, qui ne supporte pas les radiations mais vient le revoir de temps en temps, avec sa fille et son fils qui trébuche.

100.000 personnes ont quitté la région de Fukushima après la catastrophe

Campés dans le documentaire  » Revenir à Fukushima  » (1), les Morimatsu sont l’une des trois familles japonaises suivies par Marie Linton, l’auteur et réalisatrice avec son chef opérateur Guillaume Bression, tous deux bien connus des lecteurs de Sciences et Avenir (2). Partir ? Rester ? Revenir ? Tel est le dilemme, à l’heure où le gouvernement japonais prône  » la politique du retour « . Avec l’assentiment de certains maires, se rouvrent des villes, villages et régions rurales de la zone interdite, d’où plus de 100.000 personnes ont fui ou dû être évacuées pour éviter de vivre en des lieux contaminés.

Nous sommes déjà six ans après le 11 mars 2011, son séisme majeur suivi d’un terrible tsunami et de la catastrophe nucléaire de Fukushima, sur la côte est du Japon, au nord de Tokyo. Que le spectateur français comprenne les choix difficiles de ces familles japonaises, c’est bien. Qu’il puisse ressentir avec empathie ce que c’est pour elles de vivre à l’heure d’une catastrophe qui dure, c’est mieux. Le pari des documentaristes est réussi. En un clin d’œil, ces Morimatsu, Idogawa et Takahashi se muent en sympathiques voisins, avec qui on discuterait volontiers sur le palier ou assis sur un tatami de leurs décisions. Une proximité et une simplicité parfaitement traduites par un montage fluide.

« Nulle part ailleurs où aller »

« Ce 1er avril prochain, ce doit être la prochaine vague des retours », nous a précisé Marie Linton, qui réside au Japon et venue présenter son film en avant-première à Paris, lundi 6 mars 2017. « Avec ce film, on voit très bien qu’il y a une vraie brisure humaine. Que ça ne s’arrête pas. Qu’il y a à apprendre à vivre avec la radioactivité », a souligné à cette occasion Hervé Guérin, de France 5, dont il faut souligner le courage de diffuseur, sur un sujet que nombre de chaînes télé aimeraient évacuer (3).

L’un des experts invités dans le film, Mycle Schneider, consultant international sur l’énergie et le nucléaire décrypte parfaitement ce « débat de l’acceptabilité » de la situation. Et se fait critique : ce qui devrait être un « débat de société devient un choix individuel ».

Le choix de revenir, c’est celui de Makiko Idogawa, qui dit avoir « toujours eu envie l’intention de rentrer ». Mais elle fait, dans le même temps, un aveu touchant : nous n’avons « nulle part ailleurs où aller ». Son mari Mitsuo constate que « les indemnités n’auraient pas suffi » s’ils avaient dû rester vivre comme réfugiés avec leurs deux grandes filles. Reste que leur maison de Minamisoma n’est qu’à 19 km de la centrale et que le collège où allaient les enfants n’a pas rouvert. D’ailleurs, la plupart des magasins, échoppes, stations-essence, casinos et tout ce qui fait la vraie vie d’une ville ou d’un village n’ont pas rouvert non plus. La vision de longues avenues vides qui jadis furent très animées n’a rien de réjouissant. Tout aussi sinistre, l’entassement de « 20 ou 30 millions de m3 de déchets – que va-t-on en faire ? », s’interroge d’ailleurs Jean-Christophe Gariel, de l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire). Une marée de sacs entreposés est ici filmée de façon spectaculaire depuis le ciel.

Dans la salle de classe, les élèves face au « professeur de radioactivité »

« Il y a deux fois plus de suicides à Fukushima que dans les autres régions touchées par le tsunami » constate le psychiatre Masaharu Maeda (4). Un grave problème de dépression, à prendre en compte à sa juste mesure, que nous avions aussi évoqué pour la zone de Tchernobyl avec le Pr Kimura, en octobre 2016.

Les plus jeunes dans ces zones, bien plus insouciants, se fichent un peu de savoir que la décontamination des sols ne fait baisser en moyenne la radioactivité que de 50% (chiffre cité par Jean-Christophe Gariel). Le documentaire nous le révèle dans une étonnante séquence, filmée dans une salle de classe, lors d’un cours distillé par un  » professeur de radioactivité « , M. Shun Kurayagi. Histoire qu’ils fassent quand même un peu attention, eux aussi, il leur montre les courbes de césium 137 : « Pour qu’il redescende de moitié, il faut 30 ans. C’est un problème qui durera 90 ans. Cela concernera vos enfants et vos petits-enfants ». Pas sûr qu’ils écoutent vraiment.

Pour ce qui est de la troisième famille, le couple Yuji et Tetsuko Takahashi, relogés dans une grande tour tokyoïte, on ne saurait trop dire s’ils sont heureux ou malheureux. Pudiques, certainement. Car ils ne pourront plus vivre, jamais, dans leur maison située à 5 km de la centrale. Ils y reviennent ponctuellement, après avoir pris le car avec d’autres évacués-réfugiés, et la caméra les suit dans ce retour au bercail impossible. Une végétation luxuriante envahit le jardin. Un magnifique appareil photo que Yuji n’a pas pu emporter lors de l’évacuation trône toujours sur la table de la cuisine. É l’étage, des souris ont envahi la couette du grand lit.

Pendant que madame Idogawa la revenante s’« inquiète surtout des préjugés – [on dit] que les filles vont avoir des enfants cancéreux ou malformés », pendant que madame Morimatsu l’exilée et activiste proteste « avec 12.000 plaignants contre l’opérateur TEPCO », monsieur Takahashi le fataliste se fait photographier avec des personnages déguisés devant un centre commercial qui rouvre. Il regrette de n’avoir vu que dans un clin d’œil les splendides cerisiers en fleur, derrière les vitres du car. Et précise qu’avec son épouse, il ne reviendra définitivement près de Fukushima que pour y rejoindre sa dernière demeure, dans le cimetière où il est allé se recueillir quelques instants. C’est humain.

1) À voir sur France 5, jeudi 16 mars à 15h45 puis en replay.

2) Les lecteurs de Sciences et Avenir et internautes sur le site sciencesetavenir.fr connaissent bien Marie Linton et Guillaume Bression, qui ont réalisé plusieurs reportages (textes et photos) pour notre magazine. En 2011, ils ont reçu le prix Varenne pour leur reportage sur les réfugiés de Fukushima, publié en juin 2011 dans notre magazine.

3) Il est à noter que, sollicitée, la grande chaîne japonaise NHK, n’a pas souhaité diffuser le film, selon la productrice Christine Watanabe.

4) Du groupe de surveillance et de la gestion de la santé publique dans la région de Fukushima, il a notamment co-publié dans le British Medical Journal.

https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/nucleaire/documentaire-revenir-a-fukushima-le-film-de-marie-linton-sur-france-5_111196