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Mar 15

SORTIR DU NUCLÉAIRE IMPLIQUE D’ABANDONNER LA BOMBE

SDn abandonne la bombeLe nucléaire civil est une retombée des recherches militaires et les points de rencontre entre les deux secteurs sont nombreux, explique l’auteur de cette tribune, qui juge que s’affranchir du nucléaire sera impossible sans que l’armée en fasse de même.

Les dizaines de cathédrales nucléaires en béton qui meublent notre paysage n’auraient pas été édifiées sans la témérité des architectes de la force de frappe. D’ailleurs, si le nucléaire civil n’était pas une retombée du militaire, nul ne soupçonnerait les Iraniens d’avoir quelques arrière-pensées en se lançant dans l’aventure. Depuis Fukushima, les Japonais ont vécu une fausse sortie du nucléaire civil, pour des motifs à la fois économiques et stratégiques.

Le candidat à la présidentielle qui fixe un calendrier et des échéances pour fermer les 58 réacteurs français serait donc bien avisé d’évaluer la non-étanchéité de ces deux filières. Pour que « sortir du nucléaire » dépasse le simple slogan, encore faut-il démanteler. Mais démonter et démanteler renvoie au casse-tête des déchets qui pourraient déborder dans la foulée de cette sortie. Pourquoi ? Parce que, civil ou militaire, le matériel subit l’usure du temps. Comme l’affirme Robert Reisse, directeur du centre (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, CEA) de Valduc. « Une arme, ça vieillit. » Pire : ça vieillit mal. Comme avec les cuves de réacteurs en sursis, soins intensifs, maintenance et vigilance s’imposent, même au seuil de la sortie.

Certains déchets de centrales sont recyclés pour en faire des munitions 

L’absence de tri (y compris à l’Andra) entre déchets civils et militaires n’arrange rien. Sortir du nucléaire a du panache, sauf que cela ne permet pas de « sortir » (sans dégâts) du dilemme des déchets, un fardeau que les tunnels de Bure n’ont fait qu’empirer. L’entreposage présumé provisoire risque de s’éterniser, que ce soit sur les sites de la Hague, Soulaines, ceux administrés par le CEA, comme à Cadarache, qui gère – tiens tiens ! – les déchets civils et militaires du CEA contaminés au plutonium. Le mélange des genres est tel que certains déchets de centrales sont recyclés pour en faire des munitions, comme l’uranium appauvri, ou U238, sur le polygone de Bourges.

Pour ne pas encombrer les issues de secours, sans se détourner de la marche à suivre, il faut souligner le rôle des centrales tout à fait civiles pour faire « carburer » des submersibles. En effet, faire fonctionner des réacteurs navals constitua la première utilisation non militaire d’uranium hautement enrichi. Un réacteur de sous-marin ou de porte-avions (ou de brise-glaces) est une petite centrale électrique, et pour la petite histoire, l’amiral états-unien Hyman Rickover a bricolé la première dans les années 1950. Cette (mini) centrale assure à la fois la propulsion, les besoins en électricité et en eau douce à bord.

DCNS, leader européen du naval de défense, un fleuron du savoir-faire français, a intégré en quatre décennies 18 chaufferies nucléaires sur les bâtiments de la Marine nationale [1]. Avis au candidat à la présidentielle : ces chaufferies seront-elles épargnées d’un plan de « sortie » alors qu’elles vont subir le même sort que leurs cousines « terrestres » dans des hangars aménagés ? Alors qu’aucune provision n’a été faite pour leur démantèlement ? Au cas où la Marine s’inspirerait des méthodes d’EDF et d’Engie pour allonger la durée de fonctionnement de ses réacteurs en faisant fi du principe de protection, ses ingénieurs (avec la Direction générale de l’armement, DGA) s’efforceront d’enrichir davantage encore le combustible, quitte à susciter de nouvelles vocations parmi les candidats à la bombe [2].

Amorcer de concert la transition énergétique et la mutation stratégique du secteur militaire 

À l’heure de la confusion des genres, certaines entreprises militaires veulent « sortir »… des sentiers battus. Ils lorgnent le filon civil pour élargir leur marge bénéficiaire. Reconversion ? Non, diversification. La DCNS (toujours elle) a mobilisé ses ingénieurs pour travailler sur un prototype de petite centrale nucléaire sous l’eau, baptisé Flexblue, en association avec Areva. Le projet Flexblue est provisoirement gelé, mais pour combien de temps ?

Bref, s’affranchir du nucléaire civil via des énergies alternatives dont l’ultime atout réside dans l’impossibilité de les recycler en armes de destruction, c’est bon signe. Reste maintenant à titiller le secteur militaire, lui enjoindre d’amorcer de concert sa transition énergétique et sa mutation stratégique. Car, enfin, ce serait une triste ironie de l’histoire si les accros au nucléaire civil misaient sur la bombe, son infrastructure, ses débouchés pour ne pas rejoindre les poubelles de l’histoire ; à cause d’un candidat qui aurait omis de raccrocher les wagons… 

[1] Cf. les analyses du Centre d’études de sécurité internationale et de maîtrise des armements, le Cesim.

[2] François Hamon, le père de Benoît, est un ancien de la Direction des constructions navales (DCN), qui a commencé sa carrière comme ouvrier et terminé comme ingénieur.

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