Mar 16

LES ÉVÊQUES DU JAPON : ABOLIR L’ÉNERGIE NUCLÉAIRE DE NOTRE “MAISON COMMUNE”


Japon
La Conférence épiscopale des évêques japonais a publié, le 11 novembre 2016, un message-appel « À tous les hommes qui vivent sur la Terre, notre maison commune » pour l’abolition de l’énergie nucléaire. Une proposition faite cinq ans et demi après l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima (11 mars 2011). « Il est rare qu’une Conférence épiscopale d’un pays adresse un message à l’ensemble de la population mondiale », écrivent les évêques japonais. Cependant, la situation étant ce qu’elle est au Japon des années après l’accident nucléaire – difficultés économiques, sociales et spirituelles des personnes victimes du désastre ; manque de solutions dans le retraitement des déchets radioactifs ; relance par les autorités de centrales atomiques dans un pays fortement sismique ou exportation de centrales à l’étranger –, « il fallait faire savoir au monde entier le danger que pose l’énergie nucléaire et appeler à son abolition ». De plus, soulignent les évêques japonais, « la question du danger du nucléaire se pose à l’échelle du globe » (pollution radioactive au-delà des frontières, risque de terrorisme…) Et, dans une perspective chrétienne, expliquent-ils encore, « nous devons réfléchir à la façon de revoir la consommation, valoriser la dignité humaine, approfondir le sens de nos relations avec Dieu, la société et la nature, reconsidérer notre façon de vivre ». C’est pourquoi, les évêques catholiques du Japon s’adressent plus particulièrement aux Conférences épiscopales qui se doivent « de comprendre le danger des centrales nucléaires et de débattre du point de vue de l’Évangile les enjeux en cause ».

Pour commencer
Le 8 novembre 2011, 8 mois après l’accident survenu à la centrale nucléaire de Fukushima No 1 (Tepco) dû au puissant séisme et tsunami de la côte est du pays, la Conférence épiscopale du Japon publiait un message pour donner le point de vue de l’Église catholique sur le danger de l’énergie nucléaire et appeler à son abolition. Ce message, intitulé « Pour l’abolition immédiate de l’énergie nucléaire <http://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Archives/Documentation-catholique-n-2481/Un-appel-a-fermer-les-centrales-nucleaires-immediatement-2013-04-09-933744>  – Face au désastre tragique dû à l’accident de la centrale No 1 de Fukushima – » était adressé à tous les habitants qui vivent au Japon. Faisant face à la terrible catastrophe, les évêques avaient jugé qu’au Japon, pays où les séismes sont nombreux et où peuvent se produire des tsunamis géants, il fallait abolir immédiatement toutes les centrales nucléaires.

Les personnes victimes du désastre doivent encore faire face à des difficultés économiques, sociales et spirituelles et il n’y a guère de perspective de règlement. De plus, comme il a été remarqué, la question des moyens concernant le traitement des déchets radioactifs n’a pas encore trouvé de solution. Malgré cela, le gouvernement japonais commence à remettre en marche les 48 centrales qui avaient été arrêtées après le séisme, prétendant que leur sécurité avait été établie. Il y a également la relance d’un plan interrompu de construction de nouvelles centrales et la reprise accélérée de l’exportation de centrales nucléaires vers l’étranger.
Il est rare qu’une Conférence épiscopale d’un pays adresse un message à l’ensemble de la population mondiale. Cependant, la situation demeurant telle cinq ans et demi après l’accident de Fukushima, la Conférence épiscopale en est venue à penser qu’il fallait faire savoir au monde entier le danger que pose l’énergie nucléaire et appeler à son abolition.
1. Pourquoi la Conférence épiscopale du Japon fait-elle cet appel ?
Le Japon est un pays qui a fait l’expérience de différentes calamités causées par le nucléaire. En 1945 à Hiroshima et Nagasaki deux bombes atomiques ont été utilisées au combat pour la première fois sur les zones urbaines de ces deux villes, faisant sans discrimination de très nombreuses victimes civiles. Les survivants continuent même maintenant à souffrir des séquelles de l’irradiation. En 1954, neuf ans après le largage des deux bombes, de nombreux équipages de bateaux de pêche, dont le Daïgo-Fukuryûmaru, ont été exposés aux rayons atomiques lors des essais de bombes H sur les récifs des îles Bikini réalisés par les Américains. En 1999, pour la première fois sur le sol national, un accident de criticité (JCO) faisant plusieurs morts s’est produit à la centrale nucléaire de Tokaïmura. Enfin en 2011, l’accident s’est produit à la centrale nucléaire No 1 de Fukushima.

La Conférence épiscopale juge que le Japon qui a vécu de telles expériences, a plus spécialement la responsabilité de se solidariser avec les victimes du nucléaire de toutes les régions du globe, de prendre l’initiative d’appeler, en tant que seul pays à avoir été irradié, à une abolition totale des armes nucléaires et d’inviter le monde à une solution à toutes les questions touchant au nucléaire.
2. Ce que nous avons compris et appris durant ces 5 années et demie
La Conférence épiscopale dans son message de 2011 s’était préoccupée de la situation suscitée suite à l’accident de la centrale de Fukushima et avait comme ci-dessous énuméré les orientations à suivre :

♦ Assumer la responsabilité visant à préserver le vivant et la nature qui sont parties de la création ; laisser aux générations qui suivront un environnement sûr et rassurant ; déceler, grâce à un sage discernement des limites de l’homme, le vrai et le faux du mythe de la sécurité du nucléaire sans faire exagérément confiance à la science technologique.
♦ Tenir une position qui au lieu de privilégier un économisme visant au profit et au rendement, préserve la dignité de la vie humaine et la beauté de la création, tout en reconnaissant qu’il faut trouver une solution à la question de la réduction du CO2 (gaz carbonique).
♦ Reconsidérer le problème du rejet des déchets radioactifs issus du plutonium et autres éléments toxiques ainsi que le problème moral consistant à laisser aux générations futures la responsabilité de la charge que constitue le dépôt de ces déchets radioactifs dangereux.
♦ Continuer à encourager les recherches sur les énergies renouvelables et sur les moyens de réduire la consommation d’énergie ; encourager le choix d’un style de vie simple et sobre, basé sur l’esprit de l’Évangile et renouveler la recherche du style traditionnel de vie au Japon d’une « décente pauvreté ».
Après la publication du message ci-dessus et les 5 années et demie passées depuis, nous avons continué de réfléchir à ce que nous, membres de la Conférence épiscopale du Japon, avons appris de l’accident et à la manière dont s’est renouvelée notre perception concernant les points qui suivent :
♦ L’énergie nucléaire engendrée artificiellement grâce à la fission du noyau de l’atome, phénomène qui ne se trouve que rarement sur le globe, est d’une tout autre échelle que celle de la nature qui maintient en vie les corps vivants ou celle qui accompagne ordinairement les effets de combustion.
♦ Le noyau atomique généré par la fission de l’atome est instable et l’humanité n’a pas encore maitrisé la technique pour le stabiliser (Technique concernant le traitement des déchets radioactifs).
♦ Une fois survenu tel sérieux accident dans une centrale nucléaire, la vie civile se trouve détruite dans ses fondements. De plus, les dommages environnementaux causés par les radiations se propagent, dépassant frontières et différences entre générations.
Nous avons constaté également l’existence de forces importantes qui s’opposent à l’abolition des centrales nucléaires. Nous en sommes venus à réaliser à quel point cette force invisible et quasi magique, qui tend à faire croire que seul le développement économique apporte le bonheur à l’être humain, s’efforce d’orienter le monde dans le sens de cette croyance partiale, détruisant toute détermination de se séparer de l’énergie nucléaire…

Pour lire la suite de cet article publié le 16 mars 2017 dans La Croix : http://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Eglise-dans-le-monde/Les-eveques-du-Japon–abolir-lenergie-nucleaire-de-notre-maison-commune-2017-03-16-1200832301