«

»

Mar 24

NUCLÉAIRE : WESTINGHOUSE PROCHE DE LA FAILLITE

ToshibaToshiba ne trouve pas de repreneur pour sa filiale américaine confrontée à une série de déboires industriels.

Onze ans après avoir pris le contrôle du fabricant américain de centrales nucléaires Westinghouse, Toshiba cherche à s’en séparer pour redresser une situation financière catastrophique en grande partie liée à ses déboires dans la construction de quatre réacteurs aux États-Unis. La vente de sa filiale – voire sa mise en faillite – préfigure peut-être la recomposition d’un secteur qui, à l’échelle mondiale, est toujours ébranlé par la catastrophe de Fukushima en mars 2011 et la concurrence d’autres sources de production d’électricité de plus en plus compétitives (gaz, éolien, solaire…).

L’hypothèse n’est désormais plus taboue : Westinghouse peut être placée rapidement sous la protection du chapitre XI de la loi américaine sur les faillites, qui permettrait sa restructuration. « Toutes les hypothèses sont envisageables », indiquait mi-mars le PDG de Toshiba, Satoshi Tsunakawa.

Jeudi 23 mars, le groupe a fait un pas de plus en mettant la pression sur le « board » de sa filiale américaine : « C’est fondamentalement une décision du conseil d’administration de Westinghouse. » Le titre a immédiatement gagné 7,8 % à la Bourse de Tokyo.

Dépréciations d’actifs importantes

Cette opération est le seul moyen pour Toshiba, selon certains analystes financiers, d’éviter d’autres pertes dans ses activités nucléaires américaines, le conglomérat souhaitant rester sur le marché japonais et abandonner les grands projets à l’international. Ses chantiers nucléaires aux États-Unis accusent une dérive des coûts et du calendrier – tout comme en Chine. De plus, Toshiba a découvert, mi-mars, de graves irrégularités dans l’acquisition par Westinghouse, fin 2015, du constructeur de réacteurs américain CB & I Stone & Webster. Un nouveau coup dur qui survient après la mise à jour en 2015 de falsifications comptables durant sept ans, au Japon cette fois.

Pour ses activités nucléaires aux États-Unis, Toshiba va devoir inscrire d’importantes dépréciations d’actifs, qu’il chiffre aujourd’hui à 5,8 milliards d’euros en attendant l’audit final de ses commissaires aux comptes. Le groupe se prépare, avec des conseillers et des avocats, à la faillite de Westinghouse, même si 80 % de l’activité de la filiale américaine provient d’activités moins cycliques que la construction de nouveaux réacteurs (maintenance de centrales, équipements, gestion du combustible nucléaire…). De leur côté, Scana Corp et Southern Co, les deux clients de Westinghouse pour les centrales de Géorgie et de Caroline du Sud, ont recruté leurs propres task forces de juristes, selon l’agence Reuters.

Pour l’instant, on ne se précipite pas pour racheter Westinghouse, l’un des plus beaux fleurons du patrimoine industriel américain depuis sa création en 1886. Les dirigeants de Toshiba ont un temps caressé un espoir : Kepco. L’électricien public sud-coréen a de grandes ambitions internationales depuis qu’il a remporté un contrat aux Émirats arabes unis (20 milliards de dollars, soit 18,5 milliards d’euros), en 2009, à la barbe d’une « équipe de France » menée par Areva. Las, le patron de Kepco, Cho Hwan-eik, a déclaré, mercredi 22 mars, qu’il n’a « aucun projet d’acquisition de la part de Toshiba », qui détient 87 % de Westinghouse.

Défiance généralisée

Les deux autres géants nippons du secteur n’auraient pas non plus marqué de signes d’intérêt. Hitachi a créé une coentreprise avec l’américain General Electric et Mitsubishi Heavy Industries a un partenariat important avec la filière nucléaire française (Areva-EDF), notamment dans le développement de l’Atmea, un réacteur de 1 100 mégawatts (MW) concurrent de l’AP1000 de Toshiba-Westinghouse. Quant au russe Rosatom ou aux chinois CNNC et CGN, on voit mal l’administration Trump leur ouvrir un secteur aussi sensible que le nucléaire civil, même si Washington avait accepté en 2006 que Westinghouse transfert toute la technologie de l’AP1000 à Pékin.

Cette défiance généralisée n’est pas de bon augure pour le nucléaire civil, devenu une industrie à très haut risque. Puissamment soutenus par leurs gouvernements, Rosatom, CGN, CNNC et Kepco sont à l’offensive dans le monde, poussant leurs pions en Turquie, en Égypte, en Afrique du Sud ou en Arabie saoudite, mais aussi en Asie et en Amérique latine. Ces groupes publics veulent aussi pénétrer en Europe de l’Ouest. Leur porte d’entrée est le Royaume-Uni, où trois consortiums prévoient de mettre en service une dizaine de réacteurs (16 000 MW au total) dans les quinze prochaines années.

Le consortium nippo-français NuGen créé par Toshiba (60 %) et Engie (40 %) devait installer trois réacteurs AP1000 : le premier a jeté l’éponge, le second s’apprête à le faire. Kepco négocie activement la reprise de la part du conglomérat japonais dans ce projet de 3 800 MW, a reconnu son PDG.

Restent Horizon Nuclear Power, détenu par Hitachi, et le partenariat franco-chinois EDF-CGN, qui a débuté la construction de deux EPR sur le site de Hinkley Point, dans le sud-ouest de l’Angleterre.

Article de Jean-Michel Bezat