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Mai 15

DÉMANTÈLEMENT NUCLÉAIRE : LES PROMESSES NON TENUES DU MARCHÉ

PromessesLes acteurs industriels impliqués dans le démantèlement des centrales cherchent encore le bon modèle économique pour financer des travaux longs et avec de forts aléas.
Il y a cinq ans, avec sa promesse de fermer la centrale nucléaire de Fessenheim, François Hollande voulait faire « un exemple de démantèlement réussi », « une opportunité pour l’industrie nucléaire française ». Aujourd’hui, non seulement l’arrêt progressif des réacteurs en production espéré par les tenants de la transition énergétique n’est pas réellement à l’ordre du jour, mais même le démantèlement des dizaines d’installations à déconstruire (réacteurs de recherche ou petits réacteurs anciens) tarde à s’industrialiser.
« On imaginait que les projets de démantèlement allaient démarrer de manière très significative, or ça s’est tassé », note Luc Ardellier, PDG d’Oreka Solutions, une petite entreprise spécialisée sur le créneau de la simulation numérique. « Le marché est stable et il restera stable ces cinq prochaines années », parie aussi Philippe Clergue, PDG d’Onet Technologies, qui y réalise quelques dizaines de millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. « Ce sont des marchés qui se décalent de nature. Il n’y a jamais d’urgence à faire car cela ne crée pas de valeur pour l’exploitant », résume Arnaud Gay, directeur des opérations internationales d’Areva. « Pour déclencher un marché, il faut soit une urgence réglementaire, soit un business model innovant ».

36 chantiers pour le CEA

En France, l’urgence réglementaire a tout de même rattrapé le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), aujourd’hui le plus actif. Fin 2015, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et son équivalent pour la Défense ont critiqué les retards de l’établissement public. Résultat, « il y a eu pas mal de remise en cause au CEA », note Bernard Blanc, directeur du développement nucléaire du  groupe d’ingénierie Assystem.

Il faudra probablement attendre environ dix ans pour voir le marché français décoller.

Le CEA, qui dispose désormais d’une dotation budgétaire annuelle de 740 millions d’euros pour son programme de démantèlement et de gestion des déchets, a 36 installations à déconstruire, concentrées pour l’essentiel à Marcoule (Gard) et à Saclay (Essonne). Elles recouvrent « tout le bestiaire des réacteurs possibles, des usines du cycle du combustible, et une immense variété de déchets à reprendre », liste Vincent Gorgues, maître d’ouvrage de l’assainissement-démantèlement au CEA. Avec des installations parmi les plus anciennes, « nous avons beaucoup de retour d’expérience, mais aucun effet de série », poursuit-il.
Alors que 80 % de la dotation du CEA va aux prestataires, EDF, de son côté, a déçu ses fournisseurs, notamment en changeant de stratégie pour ses réacteurs de première génération (UNGG). « A l’issue de deux ans de dialogue compétitif, plusieurs consortiums  étaient en short-list pour démanteler le caisson supérieur de Bugey 1 mais cela n’a pas abouti », explique Alain Vandercruyssen, directeur exécutif Démantèlement et Services d’Areva, qui a ses propres installations à gérer (notamment à La Hague) mais se positionne aussi comme fournisseur.

Les déceptions générées par EDF

EDF, qui dit dépenser environ  150 millions d’euros par an pour le démantèlement (dont la moitié pour ses sous-traitants), « a lancé des tas de consultations qui n’ont pas vu le jour, donc on se décourage un peu », note aussi Bernard Blanc, d’Assystem. « Il faudra probablement attendre environ dix ans pour voir le marché français décoller », juge Bruno Lancia, directeur général de Nuvia, la filiale nucléaire de Vinci. « Avec une activité qui n’est ni permanente, ni récurrente et financièrement risquée, il apparaît très difficile de réaliser une part trop importante de son chiffre d’affaires dans le démantèlement », juge-t-il.
De fait, les acteurs tâtonnent aussi sur le bon modèle économique. « Ce sont des marchés sur lesquels il y a tellement d’aléas que les entreprises vivent mais ne vivent pas bien. On va devoir faire des changements de modèle contractuel parce que le système au forfait dans lequel le risque est transféré au prestataire n’est pas jouable, tout le monde s’en rend compte », plaide Vincent Gorgues, du CEA. « Les aléas techniques sur les chantiers et les exigences réglementaires qui évoluent plus vite que les projets engendrent parfois des surcoûts. On travaille pour faire de la performance pour compenser l’augmentation des coûts », note aussi Alain Vandercruyssen.
À défaut, les exploitants doivent en effet passer des provisions supplémentaires qui pèsent sur leur bilan. Aux États-Unis, Areva observe désormais avec intérêt, via un partenariat, un modèle économique émergent, dans lequel une entreprise (North Star) projette de prendre la propriété d’une centrale à l’arrêt, avec ses provisions financières, et d’assumer son démantèlement.

Article de Véronique Le Billon

https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/0212087394228-nucleaire-demanteler-une-centrale-un-chantier-complexe-2086873.php