Mai 16

LES ÉTRANGES AFFAIRES D’AREVA EN AFRIQUE

UraminAux sources du scandale UraMin
Championne mondiale du nucléaire, Areva peine à sortir de la tourmente. Aux inquiétudes sur l’avenir de la filière depuis l’accident de Fukushima s’ajoutent les retards des réacteurs de troisième génération en Finlande et à Flamanville. Mais, surtout, l’entreprise publique française est mise en cause pour des investissements suspects dans trois gisements d’uranium africains.
(NDLR : comme l’article est assez long et très bien documenté, je ne vous en présente que quelques extraits. Pour lire l’intégralité, aller sur :

https://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/BRANCO/56798
Article est signé par Juan Branco (Chercheur en droit international, auteur de L’Ordre et le monde. Critique de la Cour pénale internationale, Fayard, Paris, 2016.)

Extraits :

Huit millions de dollars versés au Trésor centrafricain
En 2007, le groupe français avait racheté l’entreprise UraMin, détentrice depuis l’année précédente des droits miniers de Bakouma (voir « De promesses en abandon <https://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/A/56796>  »). La « découverte » (lire « Une mine connue de longue date <https://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/BRANCO/56797>  ») d’immenses gisements d’uranium dans l’est de la Centrafrique avait suscité de tels espoirs que le général François Bozizé, qui présidait alors aux destinées du pays, exigea d’Areva la construction d’une centrale nucléaire près d’un village où n’étaient encore arrivés ni l’eau potable, ni l’électricité, ni le téléphone….

… L’étrange rêve qu’avait fait naître Areva a rapidement pris l’allure d’un des cauchemars habituels de la mondialisation. À Bakouma, les premiers salaires frôlaient à peine les 70 euros par mois, pour des journées de treize heures, sept jours par semaine, « sans pause déjeuner », précise M. Sylvain Ngueké, un ancien foreur : « Nous n’avions droit qu’à un jour de repos toutes les deux semaines, passé sur le site minier lui-même, sous une chaleur intense et soumis à ces rayonnements radioactifs permanents. »…

… Huit ans et une guerre civile plus tard, M. Bozizé est parti en exil, le gisement de Bakouma a été abandonné, l’espérance de vie ne dépasse toujours pas 50 ans dans le pays et le produit intérieur brut par habitant, 350 dollars. Les routes, les hôpitaux et les écoles promis n’ont jamais été construits. Le ventre gonflé, des dizaines d’enfants souffrant de malnutrition sévère hantent les cases en terre cuite d’un village qui n’avait jamais connu la faim et qui vient de perdre son dernier médecin. L’électricité, l’eau potable et le réseau téléphonique, qui y avaient brièvement fait leur apparition, ont complètement disparu….

… Le basculement est intervenu en 2012, à la veille de l’élection présidentielle française. Comme tous les premiers dimanches du mois, après avoir pris une avionnette pour parcourir les huit cents kilomètres qui séparent Bakouma de la capitale du pays, M. Gianfranco Tantardini, dit « le géant », se rend à la messe de la paroisse. Ancien officier de marine italien naturalisé français, ce colosse au crâne rasé d’une cinquantaine d’années, qui fume cigarette sur cigarette, a commandé entre 2002 et 2004 un sous-marin nucléaire d’attaque. Il entre dans l’église financée par l’Opus Dei espagnol, s’installe sur une banquette en bois sans dossier, entouré de ses ouvriers et de leurs familles, et suit pieusement la cérémonie.
La maire de Bakouma, Mme Eugénie Damaris Nakité Voukoulé, se souvient parfaitement de ce grand homme munzu — blanc — qui a dirigé en 2011 et 2012 le site minier de son village. Celui-ci employait 133 personnes, dont 127 Centrafricains. Elle se souvient surtout de ce jour où, à l’issue de la messe, M. Tantardini a réuni l’ensemble des personnels du site pour leur annoncer, après un long silence, que Bakouma serait « mis en sommeil ». Peu après le rachat d’UraMin par Areva, ses représentants avaient promis aux employés cinquante ans de travail, et leur avaient fait signer des contrats qui prévoyaient augmentations et primes régulières.
« Bip, bip, bipbipbipbip… » Le compteur Geiger crépite. À travers les hautes herbes, les chemises se détrempent et la respiration devient difficile. 35, 36, 37… 40 degrés. Le camp minier de Bakouma ressemble au no man’s land de Stalker, le film d’Andreï Tarkovski : un espace maudit où verdure, ruines et rouille se mêlent en un amas de moins en moins différencié…

 … Des opérations aussi délicates et essentielles que l’enfouissement des déchets radioactifs, la décontamination des infrastructures et la sécurisation d’un site qui pourrait se révéler fatal pour les populations environnantes n’ont jamais été menées. En violation des règles les plus élémentaires, aucun panneau d’avertissement, aucune barrière n’en interdit l’accès. Lorsqu’on s’aventure sur le principal gisement, les rayonnements sont omniprésents. Au-dessus de déchets radioactifs abandonnés tels quels au milieu des champs, entre une petite plantation de maïs et un troupeau de zébus, les doses mesurées représentent quarante fois l’irradiation naturelle de la région (1 <https://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/BRANCO/56798#nb1> ) et dix-sept fois les doses maximales autorisées en France pour les employés du nucléaire. Les infrastructures sanitaires ont été complètement démantelées avec le départ des derniers expatriés, et les fichiers médicaux des employés locaux ont disparu. Aucun suivi n’a été mis en place….

… L’argument sécuritaire paraît plus faible encore, dans la mesure où la situation ne s’est dégradée sérieusement qu’un an et demi plus tard. La communication d’Areva mentionne une attaque contre le site minier en date du 24 juin 2012. Des habitants de Bakouma racontent avoir vu ce jour-là le chef du camp accompagner des rebelles jusqu’au gisement. « Il leur a dit de “piller” ce qu’ils souhaitaient et a demandé au groupe de sécurité Fox de ne pas tirer », raconte un géologue sous couvert d’anonymat. « Quand on parlait de l’attaque avec les gars d’Areva, c’était toujours avec un demi-sourire », ajoute un expatrié sous-traitant de l’entreprise en Centrafrique. Fantasmes ? Peu avant les faits, M. Tantardini avait en tout cas ordonné l’évacuation de tous les documents sensibles, ainsi que des personnels qualifiés. Car, loin des simples considérations industrielles ou énergétiques, la mine de Bakouma recouvre un scandale majeur, qui alimente la chronique politico-judiciaire française depuis maintenant trois ans : l’affaire UraMin…

… Areva n’est pas n’importe quelle entreprise. Soupçonnée de corruption et de graves négligences sanitaires et environnementales dans des pays aussi divers que la Chine, l’Afrique du Sud, le Niger, l’Allemagne, la Namibie ou encore le Gabon, elle est une excroissance de l’État français, son principal actionnaire via le Commissariat à l’énergie atomique. Ses activités dans le nucléaire civil et militaire français, partiellement couvertes par le secret défense, ont fait l’objet d’une réorganisation accélérée à l’orée des années 2000, sous la direction de Mme Anne Lauvergeon, ancienne secrétaire adjointe de la présidence de la République sous François Mitterrand. Appartenant au corps le plus puissant de la République, les X-Mines, dont elle a animé le réseau d’anciens, Mme Lauvergeon manifeste un entregent politique transversal : le président Nicolas Sarkozy lui a proposé le ministère de l’enseignement supérieur en 2007, avant que M. François Hollande n’envisage de la nommer à son tour au gouvernement en 2012.
À la tête d’Areva, elle demande et obtient des marges de manœuvre exceptionnelles, qui lui permettent de court-circuiter la tutelle des autorités de contrôle de l’État et d’engager des chantiers pharaoniques qui mèneront à l’effondrement de l’entreprise. Ainsi, tant le rachat que l’abandon des gisements d’UraMin ont eu lieu sous la supervision directe du ministre de l’économie de l’époque, M. Thierry Breton, puis de l’Élysée, à travers un homme, M. Patrick Balkany, alors député et maire de Levallois. Ce dernier est intervenu en 2008 pour calmer la colère du président centrafricain : « Bozizé a senti la trahison, nous raconte un haut fonctionnaire en poste à l’époque. Il a tout de suite compris ce qui se tramait et a bloqué l’exploitation de la mine de Bakouma, menaçant de faire annuler les permis et de les remettre en jeu. » Selon une plainte de l’État centrafricain, qui a saisi le parquet centrafricain, M. Balkany a touché une commission de 5 millions d’euros pour ses services, qui ont permis de résoudre le conflit…
…des documents exhumés par WikiLeaks et par notre enquête tendent à démontrer le contraire (6 <https://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/BRANCO/56798#nb6> ). Boris Heger et Étienne Huver, journalistes du collectif Slug News travaillant sur le sujet, ont fait l’objet de menaces provenant du cabinet du ministre de la défense (7 <https://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/BRANCO/56798#nb7> ). Mme Lauvergeon a poursuivi en justice son ancien directeur des mines, M. Sébastien de Montessus, après qu’un consultant spécialisé et un détective privé (8 <https://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/BRANCO/56798#nb8> ) eurent été payés par Areva pour espionner la présidente de l’entreprise…
…En Centrafrique, toutes les archives relatives à UraMin et à la présence d’Areva sur le territoire ont mystérieusement disparu après que la milice Seleka eut chassé M. Bozizé du pouvoir, en mars 2013, avec l’assentiment tacite de la France…
L’État centrafricain lui-même ne dispose plus d’une seule copie d’un document relatif à Areva, ce qui rend difficile toute poursuite locale contre le groupe français.

…Aucun protagoniste français de l’affaire n’a accepté de répondre à nos questions. Mme Lauvergeon n’a accordé que deux entretiens depuis sa mise en examen. Au Parisien, elle a affirmé que l’acquisition d’UraMin s’était faite « avec le feu vert de toutes les tutelles et de l’État », tandis que les dépréciations d’actifs auraient « scrupuleusement » respecté les normes comptables (30 mars 2016). Sur France 3 (9 <https://www.monde-diplomatique.fr/2016/11/BRANCO/56798#nb9> ), elle a présenté son éviction comme une conséquence de son opposition à deux projets de M. Sarkozy : la privatisation de la branche mines au profit d’intérêts qataris et la vente d’une centrale nucléaire à la Libye de Mouammar Kadhafi. Elle assure aussi n’avoir jamais parlé du rachat d’UraMin à son mari Olivier Fric. Ce dernier, impliqué dans l’opération, est mis en examen pour délit d’initié. Il est soupçonné d’avoir spéculé sur le titre de l’entreprise à travers la société Vigici, sise à Lausanne, la veille de sa prise de contrôle par Areva. Il en aurait tiré un bénéfice de 300 000 euros…