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Sep 09

DOSSIER INTERNATIONAL : DOCTRINES NUCLÉAIRES DES ÉTATS

doctrine nucléaireConsidérée comme une arme stratégique et de dissuasion par excellence en raison de son pouvoir égalisateur, l’arme nucléaire tend à faire respecter son détenteur et à empêcher son agression par un adversaire, même puissant. Car rien ne pouvant protéger efficacement cet adversaire contre une riposte militaire nucléaire, celui-ci aura raisonnablement tendance à éviter d’être le premier à attaquer un État doté d’armes nucléaires. Dans ces conditions une des caractéristiques principales de l’arme nucléaire est la prévention de la guerre.

Mais certains États n’excluent pas son utilisation lorsque certaines menaces graves affectant leur indépendance ou leur survie justifient une telle démarche. Cette hypothèse n’est pas fictive comme l’illustre l’attaque nucléaire par l’armée américaine de deux villes japonaises Hiroshima et Nagasaki, au cours de la deuxième guerre mondiale. En effet, la doctrine nucléaire des États dotés d’armes nucléaires s’est forgée à partir du dosage qu’ils opèrent entre la dissuasion et la possibilité d’utiliser effectivement ces armes au cours d’un conflit armé.

À ce titre, les USA sous l’ère du Président Bush se réservaient selon le « National Strategy to Combat Weapons of Mass Destruction » publié en décembre 2002, le droit de riposter par tous les moyens appropriés, y compris par armes nucléaires contre un adversaire qui utiliserait les armes chimiques et biologiques contre leurs intérêts ou un de leurs alliés. Toutefois dans leur stratégie, les États Unis ne se rangent pas dans la catégorie d’États qui entendent utiliser cette arme en dernier lieu. Ils s’octroient potentiellement le droit de l’utiliser en premier contre certains de leurs ennemis comme l’Iran et la Corée du nord qui veulent acquérir les armes de destruction massive ou les utiliser. Avec l’arrivée de Barack Obama, la nouvelle doctrine nucléaire rendue publique le 6 avril 2010 dans la « Nuclear Posture review » introduit quelques innovations qui visaient à réduire «substantiellement les circonstances dans lesquelles l’arme atomique peut être utilisée». On peut considérer que cette doctrine est en lien avec le contenu du discours prononcé par le Président Obama à Prague en 2009 pour l’avènement d’un monde débarrassé de l’arme nucléaire. En vertu de cette nouvelle doctrine, les USA, malgré une vive critique des opposants au Président Obama, s’interdisent l’usage de l’arme nucléaire contre un pays qui en est dépourvu et qui ne viole pas le Traité sur la non-prolifération nucléaire. Cependant en cas d’attaque bactériologique dévastatrice, les USA se réservent le droit de faire usage de l’arme nucléaire contre les auteurs de telles attaques. Avec l’arrivée de Donald Trump à la maison blanche, la doctrine nucléaire américaine devient de plus en plus insaisissable. Pendant la campagne qui l’a conduit au bureau ovale, Trump promettait que l’Amérique ne jouera pas le rôle de gendarme dans le monde. Mais depuis qu’il est en poste, la tension monte entre les États Unis et l’Iran et surtout la Corée du Nord contre laquelle il a promis un déluge de feu et de fureur si elle n’arrête pas de provoquer le Japon et la Corée du sud, alliés des américains. On ne sait pas avec exactitude si le Président américain dans sa menace contre la Corée du nord fait référence à l’usage éventuel, en premier, de l’arme nucléaire. La tension avec la Corée du nord est d’autant plus inquiétante que cette dernière à son tour ne cesse de développer une doctrine nucléaire qui oscille entre le refus de l’utiliser en premier et la possibilité de l’utiliser lorsque sa survie est en jeu.

La doctrine nucléaire Russe a été quant à elle fondamentalement révisée en 2000. Auparavant la Russie n’envisageait l’utilisation de l’arme nucléaire que dans le seul cas où elle était victime d’agression. Dorénavant pour la sauvegarde de sa sécurité nationale, elle n’exclut l’usage d’aucune arme à sa disposition, y compris l’arme nucléaire. Elle considère également que cette arme jouera en matière de dissuasion un rôle déterminant face à la stratégie américaine de déployer le système antimissile dans certains pays qui l’entourent. Cette doctrine a connu une certaine évolution à partir de 2010. Désormais, « La Russie se réserve le droit d’utiliser des armes nucléaires en cas d’attaque aux armes nucléaires ou autres armes de destruction massive contre elle et/ou ses alliés, ainsi qu’en cas d’agression avec des armes conventionnelles mettant en danger l’existence même de l’État».

Le Royaume-Uni estime que l’arme nucléaire joue un rôle dissuasif et constitue un élément fondamental pour sa sécurité et permet d’éviter la guerre. Il considère également que la non-prolifération des armes nucléaires est une des priorités de sa politique de défense et admet à ce titre, que tant que persisteront les incertitudes induites par la prolifération des arsenaux nucléaires, le nucléaire demeurera un élément essentiel de son indépendance. Le Royaume-Uni se réserve ultimement le droit d’utiliser l’arme nucléaire contre un État qui menace ses intérêts vitaux, peu importe que cet État soit détenteur ou non de l’arme nucléaire. Toutefois « depuis le démantèlement de la composante aérienne, en 1998, la dissuasion nucléaire britannique repose sur la seule composante maritime : trois SLNE, équipés de missiles Trident, de conception américaine. (…). Londres a renoncé à maîtriser l’ensemble de la filière technologique nucléaire, notamment les lanceurs, ce qui crée de facto une dépendance technologique (donc politique) à l’égard des États-Unis, et intégré l’usage de ses forces à la réponse qu’apporterait l’OTAN en cas d’agression».

La doctrine chinoise consiste à n’utiliser l’arme nucléaire que contre un adversaire qui le ferait à son encontre. Bien qu’elle ne dispose que d’une quantité réduite de ces armes, la Chine estime que sa force de contre-attaque nucléaire est efficace. Cependant elle s’interdit de faire usage de cette arme ou de proférer des menaces de son utilisation contre les États qui n’en sont pas dotés.

La France considère l’arme nucléaire comme une arme de dissuasion lui permettant d’assurer son indépendance vis-à-vis de tout adversaire aussi puissant soit-il et s’engage en même temps à ne pas être la première à l’utiliser. Au regard de sa capacité d’infliger des pertes irréversibles, l’arme nucléaire constitue pour la France un énorme gage de sécurité. Cependant tenant compte de la limitation de ses capacités de défense classique, la France prévoit la possibilité d’être la première à utiliser cette arme contre un adversaire redoutable sur le plan militaire.

Depuis 1998, date à laquelle, elle a procédé à des essais nucléaires, il est désormais établit que l’Inde a fait son entrée dans le cercle réduit d’États dotés de l’arme nucléaire. L’Inde a donc définit une doctrine nucléaire fondée essentiellement sur deux éléments. Le premier consiste à ne pas augmenter sa capacité nucléaire ou à la diversifier dès lors que son stock est jugé suffisant pour dissuader. Le second élément consiste à ne pas être la première à faire usage de cette arme et de ne l’utiliser qu’à titre de contre-attaque contre un adversaire qui l’attaquera par des armes nucléaires ou qui la menacera d’une telle attaque.

La dissuasion nucléaire du Pakistan vise en particulier son voisin, l’Inde, pays auquel il est opposé depuis 1947 à propos du Cachemire. Le Pakistan a effectué des essais nucléaires à la même année que l’Inde, mais à la différence de celle-ci, elle n’a pas officiellement exposée sa doctrine nucléaire. Toutefois, il ressort des déclarations de ses responsables gouvernementaux que l’arme nucléaire joue avant tout un rôle dissuasif. Ensuite, le Pakistan s’engage à ne pas être le premier à faire usage de cette arme sauf dans deux cas : s’il est attaqué par les mêmes armes et si son indépendance est menacée.

Enfin, soupçonné par de nombreux États de détenir l’arme nucléaire, Israël n’a ni infirmé ni confirmé cette information et pour maintenir l’ambigüité à son sujet elle n’a défini aucune doctrine concernant l’utilisation de cette arme. Si la politique d’ambigüité nucléaire entretenue par l’Israël lui permet de bénéficier de l’appui des USA en particulier, cette politique représente aussi « un facteur contribuant à l’instabilité de la région et pourrait constituer un obstacle à la création du climat de confiance indispensable pour parvenir à un règlement politique global du conflit israélo-arabe. Par l’incertitude qu’elle crée, elle est porteuse de risques pour les intérêts de sécurité des États-Unis et pour la pérennité du régime de non-prolifération». Toutefois, certaines voix commencent à s’élever pour que cette ambigüité soit levée en demandant à Israël de s’affirmer en tant que puissance nucléaire et à définir en particulier vis-à-vis du danger que représente l’Iran pour la sécurité de l’État hébreu, une doctrine nucléaire basée sur la dissuasion nucléaire et sur une défense conventionnelle.

Au total, le risque d’utilisation des armes nucléaires sur le théâtre des conflits persistera aussi longtemps que les tensions entre États prendront de l’importance. Un autre risque d’utilisation vient aussi non pas des États mais des groupes terroristes, si jamais ils ont accès à ce type d’armes. Comme pour dire que le monde n’est pas encore sûr.

Article de Youssouf Sylla, analyste-juriste à Conakry.

https://guineenews.org/dossier-international-doctrines-nucleaires-des-etats/