Sep 26

LA CORÉE A DÉJÀ ÉTÉ «TOTALEMENT DÉTRUITE»

CoréeAlors que Pyongyang accusent les États-Unis de lui avoir déclaré la guerre, les menaces de Donald Trump proférées à l’encontre du régime de Kim Jong-un rappellent les ravages du très meurtrier conflit entre 1950 et 1953.

C’est un passé en grande partie oublié. Une guerre qui a refait surface ces derniers jours et résonne avec l’actualité des dernières heures. Depuis que Donald Trump a dégainé la menace de «totalement détruire» la Corée du Nord, la guerre de Corée entre 1950 et 1953 est ressortie des archives avec son bilan très meurtrier bien qu’aujourd’hui toujours imprécis : entre 3 et 5 millions de civils et militaires ont été tués dans le pire des conflits de l’après Seconde Guerre mondiale.

À New York mardi, le ministre nord-coréen des Affaires étrangères Ri Yong-ho a d’ailleurs évoqué le spectre d’une nouvelle déflagration guerrière en Asie. «Toute la planète devrait se rappeler que les États-Unis sont les premiers à avoir déclaré la guerre à notre pays. […] Nous avons tous les droits de prendre des contre-mesures, y compris celui d’abattre des bombardiers stratégiques américains, même s’ils ne sont pas dans l’espace aérien de notre pays.»

Au début des années 50, les caméras n’étaient pas très répandues, les journalistes n’étaient ni très nombreux, ni embedded (NDLR : intégrés) au sein des troupes. La Guerre de Corée n’a pas été aussi couverte que le conflit vietnamien entre 1945 et 1975. On a donc un peu oublié que la péninsule avait déjà été «totalement détruite». Pendant trois ans, au gré d’intenses campagnes de bombardement et de violents combats, le front du conflit s’est déplacé à partir du 38e parallèle, allant de l’extrême sud jusqu’à la frontière chinoise. À chaque fois, l’avancée des uns se traduisait par une reculade des autres, laissant les civils à la merci des armées et des opérations de vengeance au sein même des communautés.

Divisions et déchirures

Certes la guerre du Vietnam a profondément divisé le Nord et le Sud, mais on ne dira jamais assez combien le conflit de Corée a ravagé le pays, divisé la péninsule et déchiré des familles entières.

Quand les Soviétiques et les Américains viennent à bout de l’occupant japonais en 1945, les premiers signes de division apparaissent. L’idée d’une indépendance de la Corée s’évanouit vite alors que les deux superpuissances victorieuses se partagent le terrain. Washington et Moscou craignent chacun qu’en accédant à l’indépendance, la péninsule unifiée tombe dans le camp adverse. Les Corée du nord et du sud sont d’abord victimes d’un affrontement idéologique est-ouest qui ne s’est jamais démenti depuis plus de soixante-dix ans. Les deux Corée sont d’abord des créatures créées par l’étranger.

À la reddition du Japon en août 1945, le 38e parallèle devient la frontière entre les zones d’occupation russe et américaine. Au nord, l’URSS installe Kim Il-sung et aide à la formation du régime du nord qui va prendre peu à peu ses distances avec le modèle soviétique. Au sud, les États-Unis procèdent également à une organisation manu militari du système politique en mettant en orbite Syngman Rhee, un homme politique corrompu qui a passé de très longues années en Amérique avant d’être bombardé comme le sauveur de la patrie sudiste.

Le 15 août 1948, la République de Corée est proclamée au sud. Le 9 septembre, c’est au tour de la République populaire de voir le jour au nord de la ligne de démarcation. Le sud connaît des mouvements de contestation, des affrontements entre les clans conservateurs et les sympathisants pro-communistes. Si le régime de Syngman Rhee parvient à mater les rébellions au sud, il peine à contrôler la situation près du 38e parallèle. Les opérations de reprises en main font plusieurs centaines de morts.

Menaces atomiques et napalm à gogo

La situation s’envenime le 25 juin 1950. Après une série d’escarmouches entre le nord et le sud, les hommes de Kim Il-sung passent à l’offensive et franchissent le 38e parallèle dans la nuit. Ils fondent sur Séoul qui tombe dans leur escarcelle trois jours plus tard et progressent jusqu’à Busan où s’est retranché Syngman Rhee. Avec son administration et ses hommes, ils réussissent à tenir jusqu’à l’arrivée des troupes des Nations unies commandées par les États-Unis à la tête d’une coalition d’une vingtaine d’États.

À partir du 15 septembre, elles débarquent à Incheon, le port installé aux portes de la capitale Séoul. Ils prennent à revers les soldats nord-coréens qui doivent rebrousser chemin jusqu’aux portes de la Chine. Kim Il-sung recule et finit par demander l’aide de Moscou qui refuse d’apporter son concours. Pékin, dirigé par les communistes depuis 1949, répond à l’appel: des dizaines de milliers de Chinois franchissent le Yalou, la rivière qui sépare la Chine de la Corée du nord. En février 1951, les troupes de l’ONU et de la Corée du sud refluent au sud de Séoul avant de récupérer du terrain. Au printemps, le front se stabilise autour du 38e parallèle. Il ne bougera quasiment plus jusqu’à la fin du conflit.

La guerre est presque sans limite. Cinq ans après le bombardement de Hiroshima et Nagasaki au Japon, le président américain Harry Truman évoque la possibilité d’une utilisation de la bombe atomique en décembre 1950. Le général MacArthur va jusqu’à projeter une trentaine d’attaques nucléaires en Mandchourie pour frapper des bases de soldats nord-coréens. En désaccord avec lui, Truman finit par le remplacer par le général Ridgway. Pendant ce temps, les États-Unis multiplient les offensives aériennes, lâchant des tapis de bombes sur les installations militaires et les villes et utilisant massivement le napalm, selon l’historien Bruce Cumings. Le 27 juillet 1953, l’armistice est signé sans aucun gain territorial pour l’un ou l’autre camp. Aucun traité de paix ne sera ratifié. Techniquement parlant, les deux Corée sont toujours en guerre. Et toujours sous la coupe des gendarmes chinois, russes et américains.

Article d’Arnaud Vaulerin

http://www.liberation.fr/planete/2017/09/25/la-coree-a-deja-ete-totalement-detruite_1598835