Nov 05

« IMPLANTER LA BASE D’ENTRETIEN DES SOUS-MARINS NUCLÉAIRES A TOULON EST IRRESPONSABLE »

Ancienne présidente de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, Patricia Adam juge le choix de Toulon inutile, coûteux et dangereux.

Après avoir promis de le faire avant la fin de l’année 2013, le Breton Jean-Yves Le Drian s’était bien gardé de confirmer publiquement une option engagée depuis des années, concernant la base d’entretien majeur des six futurs sous-marins nucléaires d’attaque Barracuda. La ministre des Armées Florence Parly ne s’est pas défaussée : dans un communiqué, le 3 novembre, elle annonce que la base sera construite à Toulon.

Quelques aménagements de petite dimension seront réalisés à Brest, au cas où des réparations légères seraient nécessaires. Au rythme actuellement prévu, le premier sous-marin à propulsion nucléaire de la série Barracuda, le Suffren, sera remis à la Marine nationale fin 2019, les cinq autres se succédant ensuite tous les deux ans, jusqu’en 2029. Tous les dix ans (à partir de 2029 s’agissant du Suffren), chacun de ces navires subira un ATM (arrêt technique majeur), nécessitant la dépose de son cœur nucléaire, préalable à la réalisation de lourds travaux d’entretien programmé. Le choix du gouvernement consiste concrètement à implanter la future base au cœur du port militaire de Toulon, donc à deux pas du centre-ville. Préparés par le Commissariat à l’énergie atomique, des plans précis sont déjà prêts.

Présidente de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale sous la précédente législature, la socialiste Patricia Adam, ancienne députée de Brest, est très opposée au choix de Toulon. Elle l’estime dangereux, hors de prix, et pour tout dire inutile, puisque des installations modifiables à moindre coût existent déjà à l’Île Longue, dans la rade de Brest, et à Cherbourg.

Interview. 

Le Point : La ministre des Armées Florence Parly a confirmé vendredi que la base d’entretien des futurs six sous-marins nucléaires d’attaque Barracuda sera construite à Toulon. Qu’en pensez-vous ?

Patricia Adam : Ce n’est pas une bonne décision, mais aucune alternative n’a été proposée à Florence Parly ! Lorsque Michèle Alliot-Marie était ministre de la Défense (2002-2007), elle avait déjà annoncé une mesure en ce sens, en estimant que les enjeux majeurs pour la France s’étaient déplacés de la façade atlantique à la Méditerranée. Cet argument a moins de valeur aujourd’hui, puisque les principales activités de sous-marins autour de nos côtes se trouvent dans l’océan Atlantique. Des incursions y sont relevées régulièrement, notamment au large de Brest. Cette évolution stratégique doit être prise en considération. Un sous-marin nucléaire d’attaque est d’abord conçu pour protéger les sous-marins nucléaires lance-engins (SNLE), qui n’entrent pas en Méditerranée. S’il rencontre une avarie, il doit pouvoir rejoindre au plus vite un chantier… sans passer par un détroit comme celui de Gibraltar.

Il n’est pas raisonnable qu’à l’heure où nous cherchons à faire des économies partout et sur tout ce qui existe dans les armées, on crée de toute pièce une installation nouvelle

Le Point : Mais les sous-marins d’attaque étant principalement basés à Toulon, n’est-il pas logique d’y installer le chantier qui assurera leur entretien ?  

Patricia Adam : Je trouve illogique de créer une base nucléaire nouvelle, à partir de zéro, alors que nous disposons déjà de deux bases majeures capables d’accueillir de tels navires à propulsion nucléaire, l’une à l’Île Longue dans la rade de Brest et l’autre à Cherbourg. La décision annoncée vendredi nous engage pour les cinquante années à venir, il n’est pas raisonnable qu’à l’heure où nous cherchons à faire des économies partout et sur tout ce qui existe dans les armées, on crée de toute pièce une installation nouvelle. Pour entretenir les SNLE, lors de leurs révisions les plus lourdes, les cœurs nucléaires sont déposés à l’Île Longue, et la coque est conduite au chantier de Brest, où d’excellents ouvriers, techniciens et ingénieurs la prennent en charge. Ces installations pourraient parfaitement servir aux Barracuda…

Le Point : Dans ces conditions, pourquoi le choix de Toulon ?

Patricia Adam : Au ministère des Armées, des groupes de pression ne souhaitent pas que ces installations échappent à Toulon. Et le politique n’a pas contesté ce choix effectué a priori. Le plus fort, c’est qu’à ma connaissance, aucune étude comparative n’a été demandée au Commissariat à l’énergie atomique, chargé des études de ce chantier, pour étudier les coûts budgétaires des différentes options. On n’a notamment pas pris en considération l’option qui aurait consisté à mettre en place un chantier utilisant les installations de Brest et de Cherbourg, dans une complémentarité intelligente. On connaît dès à présent les dates des périodes d’entretien des Barracuda, pratiquement sur toute la durée de leur vie. Franchement, ce dossier que je connais bien n’aurait pas dû conduire Florence Parly à prendre cette décision.

Comment peut-on raisonnablement vouloir implanter au cœur d’une grande ville, à quelques centaines de mètres du stade Mayol, une installation portuaire de traitement du nucléaire de cette importance ?

Le Point : Quel est le prix de la construction d’une base nouvelle à Toulon ?

Patricia Adam : Les prix que je connais sont ceux que nous avions demandés lorsque j’étais présidente de la commission de la Défense à l’Assemblée nationale. Nous avions conduit des études précises et documentées, dont les résultats m’avaient été communiqués à la fin de 2016. Avant cette étude, nous disposions d’une évaluation chiffrant les installations à construire à Toulon à 500 millions d’euros. Mais nous avons appris que ce chiffre était très, très en deçà de la réalité : celui que nous avons vu apparaître très rapidement, c’est plus du triple, à savoir 1,8 milliard d’euros. Je doute vraiment que l’on s’y tienne. Je souhaite aussi souligner que le budget gigantesque nécessité par ce chantier aura des répercussions énormes sur les deux prochaines lois de programmation militaires et au-delà, sur le niveau d’équipement des forces dans leur ensemble.

Le Point : Cette question est sur la table depuis des années. Pourquoi les politiques ont-ils tant tardé ?

Patricia Adam : Le lobby politique toulonnais s’est de tout temps montré efficace, d’autant plus que le maire de la ville Hubert Falco a été secrétaire d’État à la Défense dans le ministère Fillon. De plus, il n’y avait pas d’urgence à trancher formellement, puisque le premier sous-marin Barracuda, le Suffren, ne sera livré à la marine que l’an prochain, dix ans avant sa première période d’entretien. Je mesure également tout le poids du lobby des sous-mariniers. Il pèse visiblement plus lourd que le Commissariat à l’énergie atomique, la Direction générale de l’armement et l’industriel Naval Group réunis, qui ne sont pas vraiment favorables à la solution toulonnaise, en raison de considérations industrielles diverses. Comment peut-on raisonnablement vouloir implanter au cœur d’une grande ville, à quelques centaines de mètres du stade Mayol, une installation portuaire de traitement du nucléaire de cette importance ? C’est irresponsable…

Propos recueillis par Jean Guisnel

Publié le 05/11/2017 à 10:38 | Le Point.fr

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