Nov 22

« GRÂCE LA SOUS-TRAITANCE, EDF PERPÉTUE LE MYTHE DU NUCLÉAIRE SANS RISQUE »

Chercheuse à l’Inserm, la sociologue de la santé Annie Thébaud-Mony se bat depuis 30 ans pour briser ce qu’elle appelle « l’invisibilité des travailleurs du nucléaire ». Elle pointe le risque accru de cancer parmi les sous-traitants de la filière.

Ils encaissent la quasi-totalité de la dose annuelle de radiations reçue dans les 19 centrales nucléaires françaises. C’est le prix à payer pour les près de 30 000 sous-traitants d’EDF. Eux-mêmes se qualifient de « viande à rems », ancienne unité de mesure de la radioactivité . Si formellement, ces intervenants extérieurs ont, comme les agents d’EDF, droit au suivi médical, en pratique, leurs examens n’ont rien à voir avec ceux des statutaires. Ces derniers sont suivis une fois par an par un médecin à demeure sur le site nucléaire, alors que les sous-traitants, plus exposés aux radiations, ont droit à un rendez-vous médical par an pour les catégories A (20 millisieverts/an) et une visite tous les deux ans pour les catégories B (5 mSv/an) par des médecins extérieurs au groupe et pas toujours très au fait des risques encourus. Ils ne bénéficient pas non plus des mêmes conventions collectives. Pour la sociologue Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche honoraire à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et chercheuse associée au Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle à l’université Paris 13, ces travailleurs forment « un continent invisible ».

Dans vos recherches, vous vous êtes intéressée aux premiers travailleurs du nucléaire des sites militaires d’Hanford et d’Oak Ridge, aux États-Unis. Qu’avez-vous découvert ?

Les travailleurs de ces deux sites avaient été suivis par le docteur Thomas Mancuso. En mars 1975, ce médecin commence à faire apparaître certains résultats. Mais son travail a été interrompu par les autorités nucléaires américaines alors qu’il montrait que les risques de décès par cancer étaient dix fois plus élevés chez ces travailleurs exposés aux radiations. Elles lui ont même confisqué ses dossiers. À partir de là, c’est le black-out sur les effets sanitaires de la radioactivité sur les travailleurs. Au fur et à mesure que les installations nucléaires entrent en fonctionnement, un peu partout dans le monde, et en France notamment, la sous-traitance des travaux dangereux se développe, avec une double division du travail : d’un côté les travailleurs statutaires [comme les agents EDF] qui préparent et contrôlent les travaux et de l’autre, l’activité réelle effectuée sous rayonnement, par des prestataires externes. Ces derniers travaillent dans des conditions difficiles et ne sont pas admis dans les statuts, beaucoup plus favorables, des travailleurs statutaires.

Tous les travailleurs sous-traitants sont-ils exposés aux mêmes niveaux de radiations ?

Non. Au sein de la sous-traitance, on observe aussi une division : d’un côté ceux qui effectuent des tâches importantes pour la sûreté, relativement bien contrôlées du point de vue de la radioactivité, et d’un autre, ceux qui effectuent les activités les plus coûteuses en dose, souvent peu considérées comme le travail de décontamination, de nettoyage, de robinetterie et de tri des déchets. Ces travailleurs le résument eux-mêmes : « On prend la dose pour que d’autres n’en prennent pas ! ». On voit par ailleurs se développer une très forte précarisation, des contrats très courts et des travailleurs très mobiles, qui alternent entre périodes dans le 1/3 nucléaire et périodes où ils travaillent dans d’autres secteurs parce qu’ils ont atteint la limite annuelle de dose.

Quelles corrélations observez-vous entre une carrière dans le secteur nucléaire et le développement de cancers ?

Il a fallu attendre le début des années 2000 pour qu’une étude internationale de la mortalité par cancer soit menée dans la filière (Circ 2005). Et encore ! Elle ne l’a été que parmi les statutaires, finalement très peu exposés. Tous les mineurs, liquidateurs, gestionnaires de déchets, transporteurs et tous ceux qui travaillent dans le nucléaire militaire en ont été exclus. Le résultat de cette étude – très restreinte donc – est malgré tout accablant : avec une exposition moyenne cumulée sur 30 ans de 19,4 millisiverts (soit une dose inférieure à la limite réglementaire annuelle de 20mSv), les décès par cancer sont deux à trois fois plus élevés. Il n’est, depuis longtemps, plus nécessaire de prouver que la radioactivité provoque des cancers, mais cette étude montre qu’il existe un continent de travailleurs invisibles dont les maladies radio-induites ne sont absolument pas prises en compte.

Ces recherches et vos prises de position dans vos différents ouvrages provoquent-elles une prise de conscience ?

On est en train d’ouvrir lentement une brèche pour briser l’invisibilité des cancers professionnels des salariés de la sous-traitance du nucléaire. Quelques collectifs et associations se mettent en place. Nous avons obtenu pour la première fois en avril 2016 la reconnaissance de “la faute inexcusable” d’Endel, filiale d’Engie, employeur de Christian Verronneau, emporté par un cancer broncho-pulmonaire à l’âge de 57 ans. Il a passé sa vie professionnelle dans les centrales nucléaires françaises, enchaînant les tâches très dangereuses. Son cancer a été reconnu comme maladie professionnelle. Mais le responsable du risque, EDF, reste dans l’impunité. EDF et l’État se cachent derrière la sous-traitance pour répartir les doses de radioactivité et surtout rendre invisibles les conséquences sanitaires de l’exposition des travailleurs.

Préconisez-vous d’interdire la sous-traitance dans le nucléaire ?

Oui, car c’est par là que passe le processus d’invisibilité des travailleurs. Il est très difficile de faire reconnaître les cas de cancers comme maladies professionnelles. EDF réussit à perpétuer le mythe du nucléaire sans risque grâce à la sous-traitance. Comme c’était le cas pour l’amiante, les autorités sont parfaitement conscientes de ces risques. Elles les connaissent et cela fait 30 ans que nous [avec son groupe de recherche à l’Inserm ainsi qu’au sein de l’association Henri Pézerat qu’elle préside] luttons contre cette pratique, par exemple dans des chantiers tel que celui du démantèlement à la centrale du Bugey. Il y a aussi un verrouillage des études sur le problème de la radioactivité et je suis très inquiète par rapport au démantèlement : je n’ai d’ailleurs jamais réussi à obtenir de témoignages des travailleurs assurant le démantèlement, y compris en passant par les organisations syndicales. J’ai la quasi-certitude qu’ils n’ont pas le droit de parler. Ce sont des travailleurs sacrifiés, comme ceux qui assurent la maintenance ou comme les liquidateurs de Tchernobyl ou de Fukushima.

Élise Moreau

https://www.mediacites.fr/interview/2017/11/22/grace-a-la-sous-traitance-edf-perpetue-le-mythe-du-nucleaire-sans-risque/

Un avis intéressant :

Gilles Reynaud, 28 ans au service de l’atome : « Vers du nucléaire low-cost »

À 51 ans, Gilles Reynaud a vu du pays… et des centrales nucléaires. du Tricastin (Drôme et Vaucluse) en passant par Gravelines (Nord), Cruas (Ardèche) et Bugey (Ain), cela fait 28 ans que ce Drômois travaille comme sous-traitant dans la logistique nucléaire (servitude, assainissement et traitement des déchets). Il préside l’association Ma Zone Contrôlée qui regroupe des salariés sous-traitants et siège au conseil d’administration de l’Anccli. Selon lui, le parc nucléaire français est en ébullition : « L’ambiance est explosive, les gens vont travailler la peur au ventre ». Il dénonce la dégradation des conditions de travail et la forte rotation des agents due au manque d’attractivité de la filière. Cela entraîne selon lui des défauts de vigilance : « On est toujours un peu sur le fil du rasoir et on demande aux travailleurs d’être polyvalents. En mécanique, sur une équipe de quatre, il n’y a parfois qu’une seule personne qui est vraiment du métier. Les autres sont novices. Comment, dans ces conditions, travailler dans les règles de l’art et respecter les procédures à la lettre ? On regarde trop la rentabilité et l’humain devient la variable d’ajustement. Cela nous conduit vers du nucléaire low-cost ». Il confie aussi ses craintes pour sa santé : « On ne sait pas trop à quoi s’attendre… Nous avons des copains qui développent des cancers. On sait qu’ils ont travaillé par le passé sur des sites EDF et pris de la dose mais le lien n’est pas établi entre leur maladie et l’exposition à la radioactivité… ».