Déc 06

NUCLÉAIRE: DES CITOYENS PORTENT PLAINTE À BORDEAUX CONTRE L’ÉTAT

Retour sur une action surprise intervenue ce samedi matin à Bordeaux : les policiers du commissariat de Mériadeck ont dû enregistrer trente plaintes de citoyens contre l’État et EDF. Cette action nationale faisait suite aux révélations d’un rapport commandé par Greenpeace, alarmant sur la sécurité des réacteurs nucléaires et des piscines d’entreposage du combustible usé.

Les piscines d’entreposage de combustibles usés des centrales nucléaires françaises ne seraient pas assez sécurisées. C’est en tout cas le constat du rapport commandé par Greenpeace à des experts indépendants et internationaux en 2015, et résumé ici. Remis au gouvernement et à l’Autorité de Sécurité Nucléaire en octobre 2017, ce rapport vise à donner quelques recommandations d’action à EDF dans le cadre des visites décennales de sécurité qui interviendront dans les prochaines années pour les 58 réacteurs nucléaires de l’hexagone.

C’est dans ce contexte que samedi 2 décembre 2017, près de 200 citoyens se sont emparés du sujet et ont déposé une plainte dans les commissariats de cinq villes françaises : Bordeaux, Thionville, Lyon, Colmar et Dunkerque. Tous ont porté plainte pour « délit de risque causé à autrui », contre EDF, l’exploitant des centrales et contre l’État. Plus précisément contre le Ministre de la Transition écologique et Solidaire et contre le Premier Ministre.

« Un risque nucléaire à moins de 20 km de chez moi »

Sur les marches du commissariat de Bordeaux, ils sont une trentaine à attendre pour déposer plainte contre l’État après avoir été avertis sur les réseaux sociaux par d’autres citoyens et plusieurs associations anti-nucléaire, telles que Greenpeace, le réseau Sortir du Nucléaire ou encore Tchernoblaye et même des jeunes écologistes.

Certains sont venus de Toulouse, d’autres de Tours et des Parisiens ont même profité d’un week-end à Bordeaux pour venir déposer leurs plaintes dans la capitale girondine. L’occasion de partager leur engagement avec les personnes présentes pour des démarches au commissariat de Bordeaux. « L’enjeu est d’être visible. Nous avons toute la matinée pour ça », précise James Cleaver, le responsable communication de Greenpeace du groupe local de Bordeaux venu en son nom propre.

Alain, 63 ans, était étudiant quand la centrale du Blayais s’est installée à Braud-et-Saint-Louis.

« Il faut mettre l’État face à ses responsabilités, affirme cet habitant de Parempuyre. Cette action citoyenne permet de montrer qu’il n’y a pas que des grandes organisations qui se sentent concernées par ce sujet. Même si ce que l’on souhaite c’est l’arrêt du nucléaire, si déjà les centrales sont sécurisées, c’est un début. »

Le commissariat de Bordeaux est à 71 kilomètres de la centrale nucléaire du Blayais, 46 kilomètres à vol d’oiseau. Magalie habite à une vingtaine de kilomètre et est aux premières loges en cas d’incident nucléaire. Cette militante trentenaire est tellement convaincue de la dangerosité de la centrale qu’elle a même changé de fournisseur d’électricité pour un autre qui ne distribue que de l’énergie renouvelable.

« J’habite Saint-André-de-Cubzac et j’en ai marre d’avoir ce risque nucléaire à moins de 20 km de chez moi. J’ai subi la tempête de 1999 et l’inondation de la centrale du Blayais. J’étais chez moi, mais je n’avais ni la télévision, ni la radio pour m’informer. C’est plus tard que j’en ai entendu parler. Ma ville, ma famille auraient pu être rayées de la carte à cause de ce qui s’est passé. Nous ne sommes pas assez prévenus des risques que nous encourons. Nous ne savons même pas exactement comment réagir en cas de catastrophe nucléaire. »

Retraitée, habitant à 25 kilomètres de la centrale de Braud-et-Saint-Louis, Martine est anti-nucléaire depuis son adolescence :

« Pour que cela change, la force ne peut venir que du bas, souligne Martine. On doit être protégé et c’est à l’État de le faire. C’est par ce type d’action qu’on risque enfin d’y arriver. »

Un rapport alarmiste ?

Forcément le rapport de Greenpeace d’octobre dernier n’a en rien rassuré les militants :

« En 1999, c’était le réacteur, cette fois, on sait qu’il y a des risques avec la sécurité des piscines souligne James. Des associations ont alerté les autorités et aujourd’hui il faut que l’état réagisse. J’espère que le procureur ouvrira une information judiciaire ».

Tout comme 63 piscines des 58 centrales nucléaires françaises en activité, celle de Braud-et-Saint-Louis est également mal protégée selon Greenpeace. (58 réacteurs soit 58 piscines + 4 dans la centrale de la Hague + 1 dans celle de Creys-Malville).

Ces piscines d’entreposage du combustible usé assurent à la fois une fonction de protection radiologique contre la réactivité dégagée par le combustible usé, et de refroidissement de ce combustible, qui présente une charge thermique importante, bien que décroissante avec le temps. Des experts considèrent qu’elles constituent des cibles idéales d’actes de malveillance, comme le révèle ce documentaire d’Arte.

« Dans le contexte actuel, je suis très inquiet, estime Jean-François, un bordelais, non militant. On connaît la force de frappe et la détermination des terroristes. Une centrale nucléaire, c’est comme une bombe à retardement. Quand on voit ce qui s’est passé sur Tchernobyl, Fukushima, le vol des drones au-dessus d’une centrale nucléaire et que plusieurs activistes ont prouvé qu’on peut entrer dans une centrale, j’ai l’impression qu’ils jouent à une sorte de loterie, qu’ils jouent avec la vie d’autrui.»

Pour se prémunir, le rapport préconise un niveau de sécurité au moins égal à celui des réacteurs de type EPR. C’est-à-dire au moins 1,50 m de béton d’épaisseur pour le confinement des piscines et au moins un toit dans une autre matière que du métal. Cela coûterait entre 1,6 et 2,4 milliards d’euros par piscine.

Ces préconisations sont faites dans le cadre des visites décennales de conformité de l’ASN. À celle du Blayais, âgée de 36 ans (mise en service entre 1981 et 1983), la dernière visite décennale a eu lieu en 2015 pour les unités de production 3 et 4.

Le scénario redouté par les experts du rapport commandé par Greenpeace est celui d’une catastrophe comme Fukushima en 2011 :

« Une perte durable de refroidissement, en lien avec une brèche dans le confinement d’une piscine du combustible usé, entraînant une déperdition plus rapide que le rythme auquel celle-ci peut être renouvelée, conduisant à un découvrement partiel ou total du combustible. Ce qui aurait pour conséquence son échauffement jusqu’à sa fusion et au relâchement d’une fraction significative de sa radioactivité. Une catastrophe qui fait penser à celle du Fukushima en 2011 : des retombées radioactives significativement supérieures à la radioactivité naturelle projetée jusqu’à 250 km de la centrale et en grande partie dégagée par les piscines. »

Le rapport insiste :

« Compte tenu de l’absence de plan d’urgence et de protection des populations à cette échelle et de la désorganisation des secours que l’attaque externe risqueraient d’engendrer, les conséquences radiologiques d’une telle situation seraient potentiellement sans précédent. »

Les dernières actions de Greenpeace

Le 28/11/2017 : 22 militants Greenpeace s’introduisent dans la centrale de Cruas-Meysse (Ardèche) afin « d’alerter » les autorités de la « vulnérabilité » des piscines où sont entreposés les combustibles usagés. Quatre militants se sont suspendus à un bâtiment abritant une piscine et ont allumé des fumigènes. « Il y a eu un petit feu d’artifice » a annoncé la préfecture de l’Ardèche. L’ASN et EDF ont assuré que cette intrusion n’avait « aucun impact sur la sûreté » des installations. EDF a porté plainte. Cf : article de lemonde.fr daté du 28/11/2017

Le 12 octobre 2017 : intrusion sur le site de la centrale nucléaire de Cattenom (Lorraine). Des militants ont été stoppés par les gendarmes avant la « zone nucléaire ». Une nouvelle fois EDF assure qu’il n’y a pas eu « d’impact sur la sûreté des installations » et a déposé plainte. Huit personnes ont été placées en garde à vue. Sur Twitter, les militants affirment avoir tiré un feu d’artifice « au pied de la piscine du combustible usagé ». Une information contestée par EDF.

http://rue89bordeaux.com/2017/12/nucleaire-citoyens-portent-plainte-bordeaux-contre-etat/