Jan 24

« PENTAGON PAPERS » : COMMENT LE MONDE EST PASSÉ À DEUX DOIGTS D’UN HOLOCAUSTE NUCLÉAIRE

Dans « The Doomsday Machine », Daniel Ellsberg explique qu’un rien peut déclencher une troisième guerre mondiale. Il est bien placé pour en parler.

Extraits de l’article :

Avant Edward Snowden, il y a eu Daniel Ellsberg. Dans «The Post», le film de Steven Spielberg qui sort en salles ce mercredi, il est incarné par l’excellent Matthew Rhys et joue un rôle central: c’est cet analyste de la Rand Corporation qui a copié et procuré aux médias les milliers de pages des «Pentagon Papers», une analyse top-secrète de la politique américaine au Vietnam exposant l’incroyable cynisme et les mensonges des présidents successifs. Les «Pentagon Papers» ont été l’amorce du scandale du Watergate, qui a forcé Nixon à la démission. Le film de Spielberg se termine d’ailleurs sur ce fameux cambriolage dans l’immeuble du Watergate.

L’histoire est archi-connue. Ce que personne ne savait, c’est qu’Ellsberg avait copié d’autres «papiers», encore plus explosifs. Pourquoi n’ont-ils jamais été publiés, et pourquoi n’apprend-on leur existence que quarante-huit ans plus tard, avec la publication de ce livre? C’est une histoire incroyable.

Après avoir copié les ‘Pentagon Papers’ et d’autres documents relatifs au Vietnam, écrit Ellsberg, j’avais décidé qu’il était encore plus important de rendre publics d’autres documents se trouvant dans mon coffre-fort: ceux qui touchaient à l’arme nucléaire. Je voulais révéler au Congrès, à mes concitoyens et au monde le péril que les politiques nucléaires avaient créé depuis le dernier quart de siècle.»

« Et bien sûr, Roth est juif« : quand Nixon parlait de Philip Roth <https://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20140128.OBS4094/et-bien-sur-roth-est-juif-quand-nixon-parlait-de-philip-roth.html

Il faut dire que le jeune diplômé de Harvard et lieutenant des Marines a vécu les années de la guerre froide aux premières loges: d’abord salarié de la Rand, un think tank ayant accès aux secrets militaires les mieux gardés, puis du Pentagone, son livre «constitue peut-être les mémoires les plus personnelles d’un combattant de la guerre froide», estime le «Washington Post». Ellsberg a le chic pour être toujours au bon endroit au bon moment: il côtoie les scientifiques du Manhattan Project, interviewe les haut-gradés, vit la crise des missiles aux côtés de Bob McNamara, devient un proche de Robert Kennedy, etc. Il écoute, regarde, lit… et bourre son coffre-fort de document top-secrets.

Nixon voulait envoyer une bombe atomique sur le Vietnam

Quand il se décide à ouvrir à la presse sa caverne d’Ali Baba, en 1971, Daniel Ellsberg choisit de commencer par le Vietnam. Il y a urgence, les soldats américains continuent d’y mourir pour une guerre à laquelle personne ne croit. Il confie les documents nucléaires – des milliers de pages – à son frère Harry, qui les cache dans sa cave puis, lorsqu’éclate le scandale des «Pentagon Papers», dans un sac enfoui dans le tas de compost de son jardin. Le FBI étant à la recherche d’Ellsberg, son frère Harry décide de trouver une meilleure cachette et enterre le sac dans un recoin de la décharge municipale du bled voisin, prenant comme repère un vieux fourneau à gaz déposé là. Bien lui en prend: le lendemain du déménagement des documents, un voisin observe le FBI fouillant son tas de compost…

Mais pourquoi cet acharnement de l’administration à mettre la main sur des documents, alors que ceux du Vietnam s’étalent déjà à la «une» des journaux? Parce que «Nixon avait été secrètement informé que j’avais copié des documents en plus des Pentagon Papers, venant de son Conseil de sécurité nationale», explique l’auteur. Que révèlent-ils, ces papiers? L’un est une étude commandée par Henry Kissinger, qui détaille noir sur blanc le nombre de victimes civiles collatérales (une centaine de millions) à déplorer en cas de conflit nucléaire. Gênant. Mais ce n’est pas cette révélation que redoutent le plus Nixon et Kissinger. C’est une information qui, en réalité, ne figure pas dans les papiers qu’a copiés Ellsberg: dès 1969, Nixon a très sérieusement envisagé de larguer une bombe atomique sur le Nord-Vietnam. À treize reprises, il en brandira la menace devant les Nord-Vietnamiens!

« Je n’en ai rien à foutre des civils »

Du bluff ? Les enregistrements de la Maison Blanche, divulgués bien des années plus tard, permettent d’en douter. Au printemps 1972, deux ans et demi après qu’Ellsberg eut copié ses documents, Nixon insiste encore auprès de Kissinger.

Nixon (à propos du Vietnam): «J’aimerais autant utiliser la bombe.»

Kissinger : «Là, pour le coup, je pense que ce serait aller trop loin.»

Nixon : «Une bombe atomique, cela vous pose problème? Je veux juste que vous voyiez grand, Henry, pour l’amour du ciel! C’est la seule chose à propos de laquelle nous ne sommes pas d’accord, le bombardement. Vous êtes tellement soucieux des civils, et moi je m’en fiche. Je n’en ai rien à foutre.»

Kissinger : «Je me préoccupe des civils parce que je ne veux pas que le monde se mobilise contre vous en vous accusant d’être un boucher.»

Viet Thanh Nguyen : “Hollywood est raciste” <https://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20170901.OBS4132/viet-thanh-nguyen-hollywood-est-raciste.html>

L’acte II des révélations d’Ellsberg, hélas, se terminera en eau de boudin – ou plutôt, d’orage tropical. À la fin d’août 1971, l’orage Doria déferle sur les États-Unis et emporte les documents dissimulés par Harry dans la décharge de Hastings-on-Hudson. Ils ne seront jamais retrouvés. Ellsberg, qui était résigné à l’idée de passer sa vie derrière les barreaux pour avoir révélé des secrets nucléaires, est effondré; son épouse Patricia, un peu moins: Dora, à ses yeux, a été «un cadeau du ciel, puisque cela m’a permis de dormir à ses côtés en l’embrassant tendrement, plutôt que d’avoir passé les quarante dernières années en prison.»

Daniel Ellsberg continuera par d’autres moyens son activisme pacifiste, mais il a toujours conservé au coin du cœur l’immense regret de ces documents perdus. À 86 ans, il tente de l’atténuer avec ce livre, qui ajoute à ce qu’il avait lu dans ces «papiers» une analyse historique impeccable et des confidences de premier plan.

80 à 120.000 civils tués dans la nuit du 9 au 10 mars 1945

D’autres ont écrit avant lui l’histoire de l’arme atomique et de l’escalade de la guerre froide. Avec une clarté remarquable, Ellsberg en retrace les épisodes les plus marquants. Le fait, par exemple, que le ciblage massif des populations civiles n’a pas commencé avec Hiroshima et Nagasaki mais trois ans plus tôt:
L’ère de la guerre moderne (…) a débuté le 14 février 1942, écrit-il, avec le bombardement britannique délibéré de civils de quatre villes importantes de la Ruhr et du Rhin.»

Et, contrairement aux idées reçues, «il n’y a eu aucune hésitation morale, parmi les conseillers civils et militaires de Truman, à la perspective d’utiliser une arme atomique contre une ville. Ce seuil moral avait été franchi longtemps auparavant.»

Dans la seule nuit du 9 au 10 mars 1945, 80.000 à 120.000 civils sont tués. Comme le racontera le général Curtis LeMay, qui dirigera plus tard l’attaque nucléaire contre le Japon, «Nous avons écorché, cuit et fait bouillir plus de gens à Tokyo, pendant cette nuit du 9 au 10 mars, que le nombre de gens vaporisés à Hiroshima et Nagasaki

Ce qui fait la force du récit d’Ellsberg, c’est qu’il a réellement été au cœur de cette stratégie nucléaire des années 1950-60, allant même jusqu’à être l’auteur principal de la nouvelle stratégie à suivre en cas de guerre nucléaire généralisée, adoptée par Kennedy en mai 1961. Dans ces nouveaux «principes directeurs», il tente de gommer les aspects les plus déjantés de la précédente stratégie. Notamment celui-ci:
Il n’y avait aucun moyen officiel autorisé, pour le président, les chefs d’état-major ou quiconque, de stopper les avions qui avaient reçu l’ordre de larguer leurs bombes – qu’ils aient tout juste décollé ou soient hors de la zone de contrôle.»

Kenzaburô Oé : « Il y a eu Hiroshima, il y a Fukushima, une troisième tragédie est envisageable » <https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20150626.OBS1606/kenzaburo-oe-il-y-a-eu-hiroshima-il-y-a-fukushima-une-troisieme-tragedie-est-envisageable.html>
C’est une «chronique de la folie humaine» que livre l’auteur…

Pour lire la suite de ces révélations, cliquer sur le lien ci-dessous :

Points principaux traités dans la suite :

. Pourquoi le monde a vraiment frôlé un holocauste nucléaire en 1962
. Le risque de troisième guerre mondiale est « encore plus grand que ce qu’il
était pendant la guerre froide »
. « Une guerre nucléaire ne peut pas être gagnée »

Conclusion de l’article :

…Avouons-le : on s’était engagé avec réticence dans la lecture de cette «Machine de l’apocalypse», tant le sujet est terrifiant. On le referme, K.O. debout, avec la conviction que le moment est venu, pour tous les citoyens, de se ré-intéresser à cette machine de fous et de se la réapproprier politiquement, en affirmant cette évidence prononcée en 1984 par… Ronald Reagan (avait-il fumé un pétard?): «Une guerre nucléaire ne peut pas être gagnée et ne doit jamais être menée.»

Article de Philippe Boulet-Gercourt

The Doomsday Machine: Confessions of a Nuclear War Planner, par Daniel Ellsberg, Bloomsbury USA, 2017.

https://bibliobs.nouvelobs.com/read-in-the-usa/20180123.OBS1065/pentagon-papers-comment-le-monde-est-passe-a-deux-doigts-d-un-holocauste-nucleaire.html