Fév 07

LA RÉDUCTION DES ARMES NUCLÉAIRES DANS LE MONDE RISQUE DE MARQUER LE PAS

Sur fond de nouvelle doctrine nucléaire américaine et d’application du traité de réduction des armes nucléaires New START, des tensions sourdent entre Moscou et Washington. En carte et en graphique, Le Figaro revient sur l’état des arsenaux nucléaires dans le monde.

Les neuf puissances atomiques de la planète comptent près de 15.000 ogives nucléaires, mais les États-Unis et la Russie dominent l’ensemble, avec plus de 92% de ce total. Cet arsenal est certes nettement plus faible qu’en 1986 quand il s’élevait à près de 70.000 ogives, mais il demeure suffisant pour faire exploser plusieurs planètes, la très grande majorité de ces armes étant au moins dix fois plus puissantes que celles utilisées à Hiroshima ou Nagasaki. Carte et graphique à l’appui, Le Figaro fait le point sur l’état des arsenaux nucléaires dans le monde. (NDLR: pour les consulter aller sur le site du Figaro indiqué en fin d’article)

Les États-Unis ont publié, le 2 février, leur Nuclear Posture Review (NPR), un document qui résume leur doctrine nucléaire. Ces 72 pages préoccupent Moscou et Pékin car Washington souhaite privilégier les armes nucléaires tactiques, des bombes nucléaires de moindre puissance plus facilement utilisables en cas de conflit. C’est l’un des paradoxes de la dissuasion nucléaire: pour qu’elle fonctionne et que le nucléaire ne soit pas utilisé, un État doit croire que son adversaire a réellement l’intention de répliquer en cas d’attaque. Une «petite bombe» qui ne détruirait pas la planète renforce la crédibilité de cette intention, mais cet équilibre est précaire. Les États-Unis se justifient en rappelant que la Russie, qui modernise depuis plusieurs années son arsenal, dispose de longue date d’un armement nucléaire tactique particulièrement imposant.

Cette controverse intervient alors que, le 5 février, le traité américano-russe de réduction des armes nucléaires, dit New START, en vigueur depuis 2011 pour une décennie, arrive à un point d’étape. C’est à cette date que ses objectifs doivent être respectés par les deux parties, un cap que Moscou et Washington déclarent tous deux avoir déjà franchi. Les deux grandes puissances s’approchent en effet de l’objectif des 1550 ogives nucléaires stratégiques [destinées à assurer la dissuasion et non à être employées en cas de conflit, NDLR] et des 700 vecteurs stratégiques déployés, même si les chiffres publiés sont probablement légèrement inférieurs à la réalité, selon plusieurs observateurs internationaux, comme NTI (Nuclear Threat Initiative).

«Quand on parle de puissance nucléaire, il y a plusieurs paliers. Il faut d’abord observer le nombre d’ogives. Mais il faut aussi tenir compte des vecteurs de portée intercontinentale [supérieure à 5.500 km] et surtout des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), qui sont un peu le Graal», explique au Figaro un chercheur spécialiste des questions nucléaires, qui préfère conserver l’anonymat. «Les armes tactiques offrent aux grandes puissances nucléaires une marge de manœuvre supplémentaire», poursuit-il, expliquant ainsi que seuls les États-Unis et la Russie disposent officiellement d’armes tactiques. En la matière, les tensions sont également à leur comble, les États-Unis accusant la Russie de ne pas respecter les stipulations d’un autre traité que New Start, le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF en anglais), signé en 1987.

Pour les petites puissances nucléaires, l’objectif est d’abord de diversifier leurs vecteurs et d’obtenir notamment des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM en anglais). L’Inde, Israël et la Corée du Nord, qui disposent déjà de missiles à portée intermédiaire (de 3.000 à 5.500 km), pourraient déjà avoir franchi ce seuil, même si leurs ICBM ne sont pas encore officiellement en service. L’autre étape consiste à se doter de sous-marins à propulsion nucléaire. Par leur discrétion et leur autonomie, ils assurent une capacité de représailles (ou seconde frappe) à une nation dont les infrastructures terrestres ou aériennes auraient été mises à mal par une première frappe. Avec un SNLE en service, l’Inde a rejoint le groupe des cinq puissances nucléaires historiques (États-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Chine) qui en disposent déjà. La Corée du Nord travaillerait également à un tel programme tandis qu’Israël dispose de sous-marins diesel-électriques capables de tirer des missiles de croisière à têtes nucléaires.

Cette nouvelle donne risque de mettre à mal les efforts de réduction des armes atomiques entrepris depuis 1991. «Il y a un changement d’état d’esprit: la dénucléarisation promise par Barack Obama en 2009 ne s’est certes pas concrétisée, mais elle fixait un cap. Au-delà de la nouvelle doctrine américaine promue par Donald Trump, on voit que le contexte est aujourd’hui plus difficile», conclut le chercheur, qui évoque des négociations «au point mort».

LEXIQUE

  • Ogive nucléaire: tête de projectile en forme de cône. Elle comprend la charge destructive.
  • Arme nucléaire stratégique: ogive nucléaire de grande puissance embarquée sur un vecteur de longue portée (bombardiers ou missiles intercontinentaux) capables de frapper le cœur d’une nation adverse. Elle est au cœur de la dissuasion nucléaire.
  • Arme nucléaire tactique: par opposition à une arme stratégique, elle est destinée à être utilisée lors de combats. Elle est de plus faible puissance et embarquée sur des vecteurs de moindre portée (missiles balistiques ou de missiles de croisière)..
  • Missile balistique: missile alimenté au départ de sa course par un moteur-fusée puis, à la sortie de l’atmosphère, seulement par sa vitesse acquise et sa gravité. Il décrit alors une trajectoire balistique (en forme de cloche) avant de rentrer dans l’atmosphère. Un missile balistique est différent d’un missile de croisière, qui, généralement propulsé par un réacteur, vole à longue distance et à très basse altitude.
  • ICBM (missile balistique intercontinental): missiles balistiques dont la portée dépasse 5.500 km (et souvent les 10.000 km). Ils jouent un rôle essentiel dans la dissuasion nucléaire. Il existe également des missiles balistiques de portée intermédiaire (3.000 à 5.500 km), de portée moyenne (1.000 à 3.000 km) et de courte portée (moins de 1.000 km).
  • SNLE (sous-marin nucléaire lanceur d’engins): sous-marin à propulsion nucléaire capable de lancer des missiles balistiques, souvent intercontinentaux et nucléaires. Très discret et disposant d’une grande autonomie, il joue un rôle essentiel dans la dissuasion en garantissant la capacité de représailles (seconde frappe).

Par Alexis Feertchak, Journaliste au Figaro

http://premium.lefigaro.fr/international/2018/02/06/01003-20180206ARTFIG00315-la-reduction-des-armes-nucleaires-dans-le-monde-risque-de-marquer-le-pas.php