Mar 01

DONALD TRUMP EN TERRAIN MINÉ SUR LE NUCLÉAIRE SAOUDIEN

Les négociations entre les États-Unis et l’Arabie sur un accord de coopération nucléaire illustrent les limites d’une possible alliance qui unirait ces deux pays à Israël.

C’est une partie d’échecs que joue en ce moment l’administration américaine sur la question du nucléaire saoudien. En négociant le transfert de technologies nucléaires à l’Arabie Saoudite, qui projette la construction de seize réacteurs d’ici à 2030, le président américain Donald Trump honore sa promesse de campagne de revivifier une industrie aujourd’hui moribonde. Mais il s’expose dans le même temps aux critiques internes et internationales, dans un contexte géopolitique des plus sensibles.

Washington cherche en effet à cantonner l’Arabie Saoudite dans les standards américains de non-prolifération, alors que le royaume désire égaler le pouvoir de dissuasion iranien en enrichissant de l’uranium, manipulation nécessaire à la fabrication de la bombe. Les États-Unis essayent de convaincre les Saoudiens de se montrer raisonnables, alors que le prince héritier Mohammad ben Salmane, l’homme fort du royaume, effectuera une visite à Washington, du 19 au 22 mars, a indiqué hier à l’AFP une source gouvernementale à Riyad.

Preuve que le sujet fait débat aux États-Unis : dans une lettre adressée au secrétaire d’État Rex Tillerson et au secrétaire à l’Énergie Rick Perry, et dont l’AFP a obtenu copie, Ed Markey, sénateur démocrate du Massachusetts, a souligné la nécessité pour l’administration Trump d’obtenir de Riyad l’acceptation d’un accord de non-prolifération nucléaire, dit « accord 123 », du même type que ceux déjà signés par les États-Unis avec notamment la Corée du Sud, l’Inde et les Émirats arabes unis. Dans le cas contraire, ces pays pourraient à leur tour revendiquer le droit d’enrichir de l’uranium.

Deux scénarios possibles

L’administration américaine doit aussi prendre en compte les intérêts de son allié israélien, qui dispose d’amis puissants au Congrès, via l’intense travail de lobbying de l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac). Alors que les parlementaires devront confirmer et possiblement amender l’accord, ils pourraient exiger des conditions strictes, comme la garantie que les États-Unis ne vendront jamais à l’Arabie Saoudite des technologies nécessaires à l’enrichissement de l’uranium. Israël travaille a priori sur deux scénarios possibles : un accord de nucléaire civil version émiratie, ou une coopération extensive autorisant l’enrichissement d’uranium et le recyclage du plutonium, avec la possibilité à terme d’une puissance militaire saoudienne détentrice de la bombe.

« Je ne vois pas pourquoi Israël s’opposerait à un accord dans les termes de celui signé avec les Émirats arabes unis », dit à L’Orient-Le Jour Dov Zakheim, ancien médiateur entre Israël et les Palestiniens du temps de l’administration Reagan. Il estime en revanche que la seconde option serait problématique. Une industrie nucléaire saoudienne capable d’enrichir de l’uranium apporterait un correctif important face à l’avantage du nucléaire iranien, ce qui en principe rencontre les intérêts israéliens. Mais en dépit de la ligne narrative israélienne, consistant à broder le plus possible sur son rapprochement avec l’Arabie Saoudite, la stratégie israélienne est constante sur un point : sa puissance militaire repose avant tout sur la faiblesse relative de ses voisins.

Pour Olivier Da Lage, professeur à l’Institut des relations internationales et stratégiques interrogé par L’OLJ, c’est dans le cas où un nucléaire militaire saoudien se profilerait qu’Israël pourrait avancer le pion Aipac au Congrès. Mais il tempère la capacité d’arbitrage du lobby, au vu du manque à gagner pour l’économie américaine. « Quand bien même les lobbies pro-israéliens exerceraient des pressions, le Congrès pourrait considérer qu’il en va des intérêts fondamentaux des États-Unis et accéder aux demandes de Trump. » Surtout que la France, la Russie, la Chine et la Corée du Sud souhaitent également se positionner sur ce marché estimé à 100 milliards de dollars. À côté de la firme américaine Westinghouse, cinq groupes domiciliés dans ces pays ont été conviés par l’Arabie Saoudite en décembre à une session préparatoire de l’appel d’offres pour la construction des premiers réacteurs. En marge de la conférence de Munich sur la sécurité, le 18 février dernier, le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, avait fait comprendre que Riyad n’hésiterait pas à se tourner vers d’autres pays si Washington refusait d’apporter son soutien à son programme nucléaire civil.

Coopération dans l’ombre

Pour James Dorsey, chercheur à la Rajaratnam School of International Studies contacté par L’OLJ, la question nucléaire peut constituer un nœud à long terme dans la relation entre Israël, les États-Unis et l’Arabie Saoudite : « Les Israéliens savent ce que peuvent faire et ne peuvent pas faire les Saoudiens. Le royaume possède des ressources, mais il n’a pas les moyens techniques pour les cultiver. Son objectif pour l’instant est la formation de techniciens », explique-t-il.

À court terme cependant, les pourparlers entre Riyad et Washington, sous l’œil alerte de Tel-Aviv, sont un bon baromètre du trio formé par ces trois acteurs. Cette diplomatie triangulaire est aujourd’hui un secret de polichinelle, favorisé par les think tanks et d’autres plates-formes de diplomatie parallèle, à l’instar de l’Israël Forum Policy qui fin octobre dernier invitait Turki ben Fayçal et Ephraïm Halevy, tous deux retraités des services de renseignements, à débattre de la politique américaine à l’égard de l’Iran.

Les fuites attestant de discussions secrètes, comme la soi-disant visite de Mohammad ben Salman à Tel-Aviv en novembre dernier, ne sont jamais formellement démenties par Israël. Ces rumeurs ont le mérite de servir la stratégie régionale de Benjamin Netanyahu, dont le rapprochement avec Arabie Saoudite est la clé de voûte : isoler les Palestiniens en approfondissant sa relation avec les « modérés », un continuum qui s’étend du Caire à Abou Dhabi en passant par Amman et Riyad.

Alors qu’il existerait déjà une coopération objective israélo-saoudienne en matière de renseignement et des liens commerciaux via des sociétés écrans, le Premier ministre israélien négocie maintenant le coming-out saoudien, c’est-à-dire la publicité de ces relations. Mais il est peu probable que Riyad s’embarrasse d’une normalisation qui reviendrait à affaiblir son leadership dans le monde sunnite alors même, qu’en l’état, sa relation pudique avec Tel-Aviv lui procure plus d’avantages que de contraintes. Pendant que l’Arabie Saoudite recherche une coopération concrète mais dans l’ombre, basée sur les renseignements et la dissuasion militaire contre Téhéran, pour Israël c’est la valeur symbolique de cette relation qui compte réellement. Mais une Arabie Saoudite dotée de l’arme nucléaire serait d’avantage source d’angoisses que d’opportunités pour l’État hébreu. Tout en cherchant à renforcer l’interdépendance israélo-saoudienne pour mieux contrer l’Iran, Donald Trump pourrait ainsi pousser le « triangle » sur la corde raide avec la question du nucléaire saoudien.

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