Mar 08

COMMENT TRUMP RÉARME LA DISSUASION NUCLÉAIRE

La posture du président américain tranche avec celle d’Obama, mais ne modifie pas la doctrine du pays

La course aux armements nucléaires est-elle inévitable dans le monde ? Réunis mercredi 7 mars à Washington pour le séminaire annuel « Armes stratégiques du XXIe siècle » (SW21), les experts internationaux ont, à ce sujet, des questions sur la « Révision de la posture nucléaire » américaine 2018 (NPR 2018). Ce document du ministère de la défense, qui actualise la doctrine de dissuasion pour la présidence Trump, a été publié début février.

Depuis, les ONG pro-désarmement, les démocrates américains, mais aussi la Russie et la Chine forment une coalition de circonstance en dénonçant le fait que les États-Unis vont abaisser le seuil d’emploi de l’arme atomique, notamment parce qu’ils continuent de développer des armes de faible puissance.

Selon les responsables français consultés par Le Monde, la NPR ne va ni dans le sens d’un usage facilité de l’arme atomique, ni dans celui du désarmement. On estime, à Paris, que le document rétablit surtout haut et fort la dissuasion par les armes nucléaires. En cela, il marque « la fin de la fin de la guerre froide », portant un coup d’arrêt à la réduction structurelle de la place du nucléaire dans les stratégies de sécurité, qui avait marqué l’épilogue de la guerre froide entre les États-Unis et la Russie. Les deux puissances ont signé les traités de limitation des forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) en 1987, puis de réduction des armes stratégiques en 1991 (Start) et en 2010 (New Start).

Texte « agressif dans le discours »

La précédente révision, celle de Barack Obama en 2010, déclinait le discours sur le désarmement prononcé par le président démocrate à Prague en 2009. Le nouveau texte, jugé « très déclaratoire », voire « agressif dans le discours », ne mentionne plus le désarmement. « Trump fait le boulot », assure-t-on ainsi à Paris, au sens où, aux États-Unis comme en France, le premier élément de la dissuasion nucléaire est l’attitude du président lui-même. Les doutes qui pouvaient entourer la détermination ultime d’un Obama Prix Nobel de la paix seraient ainsi levés.

Donald Trump a rassuré ses alliés en procédant à deux nominations attendues depuis un an : Lisa Gordon-Hagerty, ex-membre du Conseil de sécurité nationale sous Bill Clinton puis George W. Bush, comme nouvelle directrice de la National Nuclear Security Administration (NNSA), le 16 février ; et son adjoint chargé des armes, Charles Verdon, spécialiste de la fusion nucléaire au laboratoire de Livermore (Californie), le 27 février.

Tout « premier emploi » de l’arme atomique est écarté. Une vision jugée très proche de la doctrine française

Washington s’inscrit dans une très grande continuité en réaffirmant que l’arme atomique ne s’envisage que dans des circonstances extrêmes de légitime défense, en protection des « intérêts vitaux ». Tout « premier emploi » (first use) est écarté. Une vision jugée très proche de la doctrine française. De même, l’arsenal doit dissuader non seulement les menaces nucléaires, mais les menaces conventionnelles et cyber, soit « toute attaque stratégique significative ». Sur ce point toutefois, la doctrine américaine devient beaucoup plus large que celle de 2010.

Dans ce cadre, expliquent les sources françaises, la question de l’avance technologique entre les États-Unis et la Russie importe finalement peu. Trump affirme que ses armes atteindront leur but quelles que soient les défenses adverses. Et le président russe Vladimir Poutine dit la même chose, comme il vient de le faire dans son discours du 1er mars en présentant des projets de missiles.

Le paradoxe Obama fut qu’il a lancé la modernisation de l’arsenal américain, gigantesque comme celui de la Russie. Le plan est confirmé, pour les armes terrestres, aériennes et sous-marines. Le budget annuel de la dissuasion, de 29 milliards de dollars (23 milliards d’euros) en 2018, atteindra un pic de 53 milliards de dollars d’ici à 2030, pour redescendre à 30 milliards vers 2040. M. Trump compte rebâtir des installations pour fabriquer de nouveau des composants d’armes à l’uranium et des cœurs au plutonium, la partie amorce des armes, les pits cités dans la NPR. « Nous devons regarder le monde tel qu’il est, non tel que nous le souhaitons », justifie le secrétaire à la défense James Mattis.

Le maître mot de cette stratégie réaliste est la « flexibilité ». Le document 2018 précise comment la dissuasion sera « adaptée » à chaque adversaire : Russie, Chine, Corée du Nord, Iran. Déjà développée, la faible énergie, qui ne concerne pour l’heure que les armes aériennes, continuera de l’être pour la bombe B61-12 de l’OTAN. Emportée par l’avion F-35, elle descendrait à une puissance de l’ordre de 300 tonnes – celle de Hiroshima était de 15 kilotonnes. Seules deux nouveautés sont annoncées. « A court terme », une tête à faible énergie pour équiper « un petit nombre » des missiles balistiques navals existants, de quoi charger les sous-marins Columbia en fonction des cibles. Et « à long terme », un missile de croisière naval nucléarisé. Il suppléera au retrait du théâtre asiatique du Tomahawk Land Attack Missile (TLAM-N) depuis 2013. Mais Washington se dit prêt à abandonner ce projet si Moscou respecte de nouveau le traité FNI.

Corriger une « perception erronée »

Ces adaptations sont présentées comme une réponse à la doctrine russe. Le Pentagone affirme qu’en violation du traité FNI, Moscou envisagerait l’emploi limité d’une arme nucléaire pour mettre fin à un conflit régional ; c’est « l’escalade pour obtenir la désescalade ». L’existence de cette stratégie a beau être débattue, il faut, selon la NPR, corriger la « perception erronée » qui fait espérer à Moscou un gain dans la confrontation.

On souligne à Paris que les nouveaux projets visent aussi à rassurer les alliés asiatiques des États-Unis, qui ont douté du parapluie nucléaire américain avec la politique de M.Obama. Washington affirme qu’en aucun cas la Corée du Nord ne pourrait survivre si elle attaquait les États-Unis, et suggère que pour rétablir la dissuasion vis-à-vis de Kim Jong-un, on pourrait d’abord tirer une arme à faible énergie intercontinentale, lui signifiant que le prochain coup serait le gros.

Dans l’attente d’une clarification de la relation bilatérale russo-américaine, la crainte est que la NPR ouvre la porte à une course aux armements avec Moscou, qui détient un plus grand nombre d’ogives de moyenne portée – entre 2 000 et 3 000 selon les sources françaises, contre 600 pour Washington.

Le président Trump a ordonné de pouvoir réintroduire dans ­l’arsenal opérationnel 2 000 armes longue portée placées dans la réserve ; cela reviendrait à remplir les cases vides des missiles existants et pourrait contrevenir au traité Start. Il a aussi demandé que la filière nucléaire maintienne des compétences en matière de conception de nouvelles armes.

Nathalie Guibert

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/03/08/comment-trump-rearme-la-dissuasion-nucleaire_5267549_3222.html