Mar 15

« TRUMP, QUI N’AIME PAS L’ACCORD NÉGOCIÉ AVEC TÉHÉRAN SUR LE NUCLÉAIRE IRANIEN, VA ADORER LES TRACTATIONS AVEC KIM JONG-UN »

Dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », s’interroge sur le sens que le président américain et le dirigeant nord-coréen mettent derrière le terme de « dénucléarisation ».

Chronique. Vous avez dit : « dénucléarisation » ? Toute la question est de savoir si l’expression a le même sens sur les rives du Taedong et au bord du Potomac ? A-t-on le même dictionnaire anglais-coréen à Pyongyang et à Washington ?

Donald Trump, qui n’aime pas du tout l’accord négocié avec Téhéran sur le nucléaire iranien, va adorer les tractations à venir avec la Corée du Nord. Il a ridiculisé son prédécesseur Barack Obama pour s’être fait « rouler » par la République islamique. On attend de voir ce que « le plus grand négociateur de tous les temps », comme il se présente volontiers, va réussir avec la République populaire démocratique de Corée – qui n’est pas un client plus facile que la théocratie iranienne

Désescalade verbale

Mais trêve de mégotage. L’annonce d’une prochaine rencontre entre le président américain et son homologue nord-coréen, Kim Jong-un, est sans doute une bonne nouvelle. Ils veulent parler. Il y a quelques semaines encore, ils échangeaient des invectives. Ils vantaient les qualités de leur arsenal nucléaire respectif. La Maison Blanche s’interrogeait sur la pertinence d’une frappe préventive, conventionnelle, sur la Corée du Nord, histoire de donner une leçon à Kim. On était sur le chemin d’un conflit, potentiellement dévastateur pour la région. On est en phase de désescalade verbale.

Le mérite en revient d’abord au président sud-coréen. Moon Jae-in s’est servi du tremplin des Jeux olympiques d’hiver pour réchauffer l’atmosphère sur la péninsule coréenne. Il a su amadouer et flatter son voisin du Nord, avec un objectif : amener Américains et Nord-Coréens à reprendre une forme de dialogue. Mais, si le président Kim s’y est résolu, Trump y est peut-être aussi pour quelque chose.

Jusqu’à présent, Kim, lui, n’a publiquement rien dit ni n’a adressé de lettre écrite au président Trump.
La manière du nouveau président américain, où la violence verbale le dispute à l’imprévisibilité, a pu impressionner Pyongyang. Trump est un « maverick », un franc-tireur de la vie politique américaine. Kim est un paria de la scène internationale. Deux gros ego, bouffis de leur importance, peignés comme des originaux, deux « antisystème », aimant le spectacle et la mise en scène : ils peuvent s’entendre.

Joli mois de mai

Certes, en acceptant cette offre de rencontre – qui doit avoir lieu en mai, dans un lieu encore à trouver –, Trump fait une concession. Il accorde au régime dictatorial nord-coréen la sorte de légitimation que celui-ci cherche depuis au moins vingt ans. Mais Kim met aussi une proposition sur la table. Le leader nord-coréen évoque, pour la première fois depuis huit ans, la possibilité de négocier ce qu’il appelle une « dénucléarisation ». C’est du moins ce qu’ont rapporté à Washington les envoyés spéciaux sud-coréens que le président Moon avait dépêchés à Pyongyang. Car, jusqu’à présent, Kim, lui, n’a publiquement rien dit ni n’a adressé de lettre écrite au président Trump.

Les mêmes envoyés spéciaux ont assuré que, d’ici à la rencontre de mai, il n’y aurait pas de test nucléaire ni de tir de missile nord-coréens. Pyongyang poussera le désir d’apaisement jusqu’à ne pas protester contre une série de grandes manœuvres militaires américano-sud-coréennes prévues pour ce printemps. Fort bien.

Le joli mois de mai 2018 devrait donc voir Trump à l’œuvre sur les deux grands dossiers de non-prolifération nucléaire du moment. L’Américain doit décider avant le 15 s’il abandonne ou non l’accord de Vienne de juillet 2015. Celui-ci place le programme nucléaire iranien sous un strict contrôle international durant dix ans, en contrepartie d’une levée progressive des sanctions pesant sur la République islamique.

Trump ne peut pas être moins exigeant avec Pyongyang qu’avec Téhéran

Trump juge que cet accord est « un désastre », « le pire de tous les temps », une « honte » pour le signataire américain. Mais, s’il s’en retire, il place d’autant plus haut la barre avec la Corée du Nord. Il ne peut pas être moins exigeant avec Pyongyang qu’avec Téhéran – d’autant que la Corée du Nord, elle, contrairement à l’Iran, possède déjà une vingtaine d’ogives nucléaires. Mauvais signe : Donald Trump vient de choisir un opposant farouche au document de Vienne, Mike Pompeo, pour remplacer au département d’État Rex Tillerson, partisan de l’accord nucléaire avec l’Iran.

La Maison Blanche prend peur

À Washington, quand on entend « dénucléarisation », on comprend ceci : démantèlement progressif, mais tout de même assez rapide, de l’arsenal nucléaire nord-coréen. Le président américain s’est trop avancé pour signer à moins. En contrepartie, la Corée du Nord obtiendrait une aide économique, une levée des sanctions et, à terme, une normalisation de ses relations avec les États-Unis.

Pyongyang et Washington ne donnent pas – pas du tout – le même sens à la « dénucléarisation ».
À Pyongyang, il en va différemment. On veut faire admettre la Corée du Nord comme une puissance nucléaire militaire, objectif poursuivi depuis des années et inscrit dans la Constitution du pays.

Partant de cet état de fait, on imagine une négociation du type de celle que les États-Unis ont eue avec l’Union soviétique du temps de la guerre froide. Les deux parties désarment. En échange de la « dénucléarisation » de la Corée du Nord, les États-Unis retireraient progressivement leurs 30 000 soldats de Corée du Sud. Les deux parties s’engageraient à ce qu’un traité de paix en bonne et due forme – et non plus un simple accord d’armistice comme il en va depuis 1953 – soit signé entre les deux Corées. Elles conviendraient de s’orienter vers un système de sécurité régional qui donne satisfaction aux alliés de Pyongyang (la Chine, notamment), comme à ceux de l’Amérique dans la région (le Japon et la Corée du Sud).

Pyongyang et Washington ne donnent pas – pas du tout – le même sens à la « dénucléarisation ». On est dans une affaire sérieuse, pas dans une émission de téléréalité. La Maison Blanche a pris peur. Elle conditionne maintenant la rencontre à une série de « gestes concrets » des Nord-Coréens vers la fameuse « dénucléarisation ». Douterait-on soudain, à Washington, des fabuleux talents de négociateur de Donald Trump ?

Alain Frachon  (éditorialiste au « Monde »)

http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/03/15/trump-qui-n-aime-pas-l-accord-negocie-avec-teheran-sur-le-nucleaire-iranien-va-adorer-les-tractations-avec-kim-jong-un_5271096_3232.html