Mai 23

L’ADEME IMAGINE L’ÉNERGIE DE DEMAIN… SANS PARLER UNE FOIS DU NUCLÉAIRE

Dans son rapport, l’Agence prône une augmentation de 70% des renouvelables d’ici à 2028, mais prend soin de ne pas dire un mot de l’atome…

Délicat exercice que celui qui consiste à parler de l’avenir de l’énergie en France sans employer le mot « nucléaire » ! Dans un pays où plus de 70% de l’électricité provient de l’atome, cette difficulté s’apparente en effet à ce jeu appelé « ni oui ni non« , qui régale les enfants. Pourtant, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) y parvient dans un rapport rendu public ce mardi 22 mai, nommé « Pour une ambition renouvelée en faveur de la transition énergétique« .

Selon l’Ademe, la transition doit apparemment se faire sans que cela concerne ni de près ni de loin les 58 réacteurs que compte notre territoire.

Ce document donne pourtant un éclairage technique sérieux à un moment clé : celui où le gouvernement planche sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), une feuille de route qui décrit quel sera l’avenir des énergies dans notre pays, et dont on a déjà dit qu’il est sujet à d’énormes pressions, notamment de la part d’EDF.

Des pressions ? Quelles pressions ?

Des pressions ? Quelles pressions ? semblent se demander les rédacteurs du rapport. À la conférence de presse, le nouveau président de l’Ademe, Arnaud Leroy est même parvenu à employer une périphrase savoureuse, « l’autre source d’énergie électrique » pour désigner le nucléaire sans le dire. De l’art de ne pas appeler un chat un chat…

On suppose que le précédent de 2015 a laissé quelques traces chez le prudent Leroy, ancien député LREM et proche de Macron durant la campagne présidentielle. Souvenons-nous : cette année-là, un rapport de l’Ademe avait osé avancer que la France pourrait tout à fait remplacer ses centrales par une électricité 100% renouvelable d’ici à 2050. Tollé ! Fureur de la ministre de l’Écologie Ségolène Royal, qui tâchait de ménager tant bien que mal les fauves nucléocrates, très implantés, on le sait, dans quelques ministères, y compris le sien. Tancée comme il se doit, l’Ademe avait piteusement rangé son rapport dans un tiroir en invoquant une nécessité d’ »affiner les implications économiques et technologiques« .

Rien de tel avec le rapport 2018, qui, certes, ne se projette pas jusqu’en 2050 et s’arrête à 2035. Mais le scénario 100% renouvelables a disparu… Interpellé, le président de l’Ademe répond :

« On ne va pas refaire le match de la transition énergétique. C’est un débat clos, car il a été tranché en 2015 [avec la Loi de transition énergétique qui prévoyait une réduction de la part du nucléaire dans le bouquet électrique à 50% en 2025, NDLR]. L’échéance de 2025 a été repoussée par réalisme et par pragmatisme, mais l’ambition a 50% n’a pas varié. Nous nous en tenons donc à ce scénario. »

Ce n’est donc plus la peine d’exciter en plus les partisans de l’atome en leur rappelant qu’ils appartiennent au passé.

Fourchette basse

Par ailleurs, selon Leroy, il serait bien difficile de faire entrer dans le rapport un coût dont on ne sait encore rien : celui du Grand Carénage, c’est-à-dire des grands travaux pour permettre aux centrales de dépasser la durée de vie de 40 ans (sursis réclamé à grand cri par EDF et que l’Autorité de sûreté nucléaire va chiffrer en 2021).

Ce n’est pas faux… à ceci près que la fourchette de coût du Grand Carénage est connue : entre 45 et 100 milliards d’euros. Il n’eût sans doute pas été impossible d’établir deux scénarios, fourchette basse-fourchette haute pour combler ce que Leroy appelle « un trou dans la raquette« …

Reste que le rapport de l’Ademe réjouira les partisans du solaire et de l’éolien, puisque l’Agence réaffirme la nécessité d’augmenter de 70% les renouvelables entre 2016 et 2028. On part de loin : ces énergies vertes ne représentent actuellement que 16% du mix énergétique, ce qui est faible en Europe. Il faudrait donc doubler cette proportion… juste pour respecter la loi de 2015. Et viser 40% en 2035.

Ce qui est « techniquement possible et économiquement souhaitable » en « développant un panel plus large de ressources renouvelables« , écrit l’Ademe.

Il s’agit notamment de se mettre sérieusement au photovoltaïque, à la biomasse, aux pompes à chaleur, à l’éolien, à la méthanisation et au biogaz. En somme, toutes les énergies sous-exploitées en France où, jusqu’ici, on a surtout misé sur le bois-énergie et les barrages hydrauliques.

345.000 emplois créés

Quant au caractère « intermittent » de ces énergies (le vent ne souffle pas tout le temps, le soleil ne brille pas tout le temps) qui fait tant hurler les pro-nucléaires, l’Ademe estime :

« Cela ne pose aucun problème au système électrique français (…) : la flexibilité actuelle du système est déjà très importante« , et va devenir de plus en plus performante, notamment grâce au progrès dans les capacités de stockage de l’électricité renouvelable – encore médiocres.

L’Ademe estime même que miser sur les renouvelables sera bon pour l’emploi puisqu’elles créeront 345.000 emplois d’ici à 2035. Cela ne désavoue pas un scénario de 2016, dans lequel la même Agence annonçait un million d’emplois pour 2050. Mais reconnaissons que cela a moins de panache – prudence encore…

Ce que ne dit pas le rapport de l’Ademe, c’est comment il va être possible, pour la France, de cumuler la puissance du parc nucléaire existant, avec celle qui proviendra des renouvelables, dans un contexte où la consommation d’électricité des ménages dégringole et cela ne va pas cesser…

Interrogé sur ce point, David Marchal, chef de service adjoint réseaux et énergies renouvelables à l’Ademe, estime que « le mix français renouvelable et nucléaire va bien s’exporter en Europe.« 

Autrement dit, cette surcapacité va être exportée sur les réseaux, hors de nos frontières et remplir les poches de la France. Un scénario séduisant, mais pas du tout établi : pour exporter une énergie dans un paysage concurrentiel déjà saturé, il faut en effet souvent la brader. Au final, des pertes seraient donc en vue… Mais ce scénario a au moins le mérite d’évacuer une question qui fâche sans trop enquiquiner EDF.

Par Arnaud Gonzague, journaliste, publié le 23 mai 2018

https://www.nouvelobs.com/planete/20180522.OBS7044/l-ademe-imagine-l-energie-de-demain-sans-parler-une-fois-du-nucleaire.html