Mai 30

«L’IMPASSE», COMMENT L’EPR A COULÉ LE NUCLÉAIRE FRANÇAIS

France 5 diffuse ce mercredi soir «Nucléaire, l’impasse française», un documentaire à charge contre le règne déclinant de l’atome. Ce film enquête pointe le pari fou d’EDF : risquer sa survie sur l’EPR, un réacteur qui accumule les ennuis.

NDLR: pour voir ce documentaire en replay, cliquer sur: https://www.france.tv/france-5/le-monde-en-face/509539-nucleaire-l-impasse-francaise.html

L’EPR sera-t-il le Titanic du nucléaire français ? C’est la question choc posée par un film enquête du réalisateur Patrick Benquet diffusé ce soir sur France 5 qui pointe «l’impasse» dans laquelle le «pays le plus nucléarisé au monde» s’est enfermé en se dotant de 58 réacteurs dans les années 70-80. Un parc de 19 centrales vieillissantes, qui produit encore aujourd’hui 75% de l’électricité française, et qu’EDF veut conserver à tout prix en lançant une nouvelle génération de réacteur à eau pressurisé : l’EPR, «le réacteur le plus puissant jamais construit, capable d’alimenter en électricité une métropole comme Paris». Ce devait être l’arme fatale du lobby nucléaire pour défendre le règne de l’atome mis à mal par la catastrophe de Fukushima et l’essor des énergies vertes. EDF rêvait de l’exporter un peu partout dans le monde en vendant ce «nouveau nucléaire» comme le meilleur levier contre le réchauffement climatique.

Mais les choses ne se sont pas du tout passées comme prévu. Et EDF traverse aujourd’hui une crise qui menace l’existence même du «service public préféré des Français», raconte le documentaire. Il y a ces coûts cachés de l’atome, mis sous le tapis pendant des décennies, qui remontent à la surface : à la facture faramineuse du retraitement des déchets radioactifs, vient s’ajouter celle du «grand carénage» : ces travaux d’Hercule destinés à prolonger de 40 à 50 ans la durée de vie des centrales vieillissantes. «EDF promettait une électricité bon marché mais le coût réel du nucléaire se chiffre aujourd’hui en dizaines et dizaines de milliards. Et en définitive c’est le contribuable qui paiera», annonce la voix off implacable. Pourtant, EDF, cet État nucléaire dans l’État, va lancer l’EPR coûte que coûte. En lui assignant une mission stratégique : prendre le relais, jusqu’à la fin du siècle, des vieux réacteurs qui partiront progressivement à la retraite d’ici 2035.

Mauvaise pioche. Trop puissant, trop cher et «trop complexe à construire», l’EPR a accumulé «catastrophe sur catastrophe», selon les mots du spécialiste britannique Paul Dorfman interrogé dans le film : le premier à sortir de terre, à Olkiluoto en Finlande, qui devait rentrer en service en 2009, a pris dix ans de retard et vu ses coûts tripler à 10 milliards d’euros entraînant la quasi-faillite d’Areva (devenu Orano). Et «l’histoire se répète aujourd’hui» avec l’EPR de Flamanville en France, construit cette fois par EDF, qui coûtera 10,5 milliards et n’entrera en service, lui aussi, que fin 2019 «si tout va bien».

«Réacteur raté»

Le gendarme français du nucléaire, l’ASN, a validé  la cuve de ce réacteur dont la qualité métallurgique posait pourtant question, en imposant à l’exploitant de changer son couvercle d’ici 2024. Un feu vert sous condition dicté par la raison d’État, avance le réalisateur : «La fin de Flamanville aurait sonné la fin du nucléaire français.» Mais d’autres problèmes de soudure cette fois, ont vu le jour depuis, menaçant d’un nouveau retard le premier EPR français. Une malédiction ? Un chantier maudit ? « L’EPR est un réacteur raté, il est largement hors délai et hors budget, c’est un réacteur trop complexe pour être construit», assène Paul Dorfman.

Alors pourquoi le PDG d’EDF Jean-Bernard Lévy a-t-il poussé ses troupes à construire à tout prix les deux EPR d’Hinkley Point, dans le Sud de l’Angleterre ? C’est la question centrale du film. Car le géant français de l’électricité joue aujourd’hui son avenir avec ce chantier pharaonique à 20 milliards d’euros. Tout est parti de ce fameux conseil d’administration du 28 juillet 2016 au cours duquel Lévy somme ses administrateurs de donner leur feu vert à ce projet très risqué : «Si nous voulons continuer à avoir du nucléaire en France, il faut faire Hinkley Point.» Le directeur financier d’EDF, Thomas Piquemal, a pourtant démissionné quelques semaines auparavant pour ne pas assumer ce «risque de construction majeur». «Qui parierait son patrimoine sur une technologie dont on ne sait toujours pas si elle fonctionne ?» assène l’homme en costume noir devant une commission d’enquête parlementaire. Mais le ministre de l’Économie d’alors, Emmanuel Macron, a tranché : «C’est un bon choix.» L’État actionnaire a parlé. Tout est en place pour «l’impasse».

«On n’a pas le droit à l’échec, EDF n’a plus de marge, on est condamné à tout réussir», lâche face caméra le secrétaire CGT du comité central d’entreprise, Jean-Luc Magnaval, très inquiet. Et pour cause, le film revient sur le «gouffre financier» qui menace l’électricien : 37 milliards de dette et 100 milliards d’investissements dans les vingt ans à venir pour prolonger la durée de vie du parc nucléaire, 75 autres milliards pour démanteler les vieilles centrales… Mais le PDG EDF qui a obtenu un refinancement sparadrap de 3 milliards d’euros par l’État fonce droit devant : «ce que nous construisons avec l’EPR c’est pour des décennies». «Jean-Bernard Lévy se raccroche à l’espoir de vendre d’autres EPR» car son groupe n’arrive plus à faire face à ses engagements, corrige la voix off. On comprend mieux pourquoi le groupe a voulu faire Hinkley Point quitte à en assumer «l’essentiel du risque financier» et à transférer sa technologie au dragon chinois, partenaire sur ce projet mais futur concurrent.

Constat pessimiste

La suite de l’histoire est en train de s’écrire, sans que l’on sache si EDF réussira son quitte ou double dangereux. Le film implacable de Patrick Benquet penche pour la catastrophe annoncée. Et plaide pour la sortie du «tout nucléaire» au moment où le reste du monde industrialisé a déjà pris le grand tournant des énergies renouvelables. Mais il s’achève sur un constat pessimiste : «la caste toute puissante» du Corps des mines garde les commandes de l’État nucléaire et EDF «joue un double jeu» en faisant mine de se lancer dans le solaire. Ce n’est pas un hasard si la loi sur la transition énergétique qui prévoyait de ramener la part de l’atome à 50% dans la production d’électricité vient d’être renvoyée aux calendes grecques par un Nicolas Hulot, ministre d’État écologiste mais idiot utile du pouvoir nucléaire

En revanche, par un hasard de calendrier, Nucléaire, l’impasse française est diffusé à la veille d’un momentum décisif pour l’avenir de l’EPR : EDF pourrait annoncer dans les jours qui viennent un nouveau report catastrophique dans la livraison de son réacteur de Flamanville. Le début de la fin du règne de l’atome en France ?

«Nucléaire, l’impasse française» (1h00), un film de Patrick Benquet diffusé ce mercredi 30 mai à 20h55 sur France 5.

Jean-Christophe Féraud

http://www.liberation.fr/france/2018/05/30/l-impasse-comment-l-epr-a-coule-le-nucleaire-francais_1655363