Juin 06

ENTRETIEN: L’ARME NUCLÉAIRE, UNE « ILLUSION DE SÉCURITÉ »

La campagne internationale pour abolir les armes nucléaires (Ican) a reçu le Prix Nobel de la paix 2017. Son combat reste pourtant compliqué, y compris en France. Entretien avec Jean-Marie Collin, expert et porte-parole de l’Ican France. Il interviendra au forum mondial Normandie pour la paix jeudi 7 juin, à Caen.

À quelques jours du sommet prévu entre Donald Trump et Kim Jong Un, croyez-vous au désarmement nucléaire de la Corée du Nord ?

Jean-Marie Collin, expert et porte-parole de l’Ican (1). Ce que nous savons, c’est que le site d’essais nucléaires a été totalement détruit, ce qui est un acte positif. Cela ne veut pas dire pour autant que la Corée du Nord ne peut pas produire de nouvelles armes nucléaires. Le contrôle de ses installations et de son arsenal sera tout l’enjeu des négociations qui s’ouvriront le 12 juin. Pour que cela se réalise, il faut que les États-Unis offrent quelque chose en échange, comme la signature d’un accord de paix, voire l’annonce, une fois l’arsenal détruit, que Washington ne protège la Corée du Sud qu’avec son arsenal conventionnel, et non plus avec des armes nucléaires. Ainsi, cette péninsule serait enfin totalement dénucléarisée.

Neuf États dans le monde disposent aujourd’hui d’arsenaux nucléaires. Quel est le sens de votre combat pour le désarmement, sachant que ces grandes puissances n’ont pas signé le traité d’interdiction des armes nucléaires ? Est-ce un combat utopiste à l’heure de Trump et Poutine ?

Les armes nucléaires posent un grave problème de sécurité internationale, qui concerne chacun d’entre nous. Alors, que devons-nous faire ? Attendre que l’une d’elles soit utilisée ou explose accidentellement ? Ou bien devons-nous agir pour dire qu’il est temps d’interdire et d’éliminer cette menace ? Je fais partie de la seconde catégorie de personnes, tous comme des centaines d’ONG (les organisations non-gouvernementales) qui sont regroupées à travers la campagne Ican (Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires). L’utopie serait de croire que le monde va poursuivre sa marche en avant, tout en croyant pouvoir échapper à ce danger. Le Traité rentrera probablement en vigueur en fin d’année 2019, ce qui créera une nouvelle pression sur tous les États qui n’en seront pas encore membres.

Emmanuel Macron a annoncé l’intensification de l’effort de dissuasion nucléaire, la France ne semble pas prête à lâcher ses armes…

Effectivement, les parlementaires ont voté un budget de 37 milliards d’euros pour la dissuasion nucléaire sur la période 2019/2025, soit une augmentation de 60 % par rapport à la Loi de programmation militaire précédente. Cette démarche est doublement regrettable. D’une part, c’est rejeter les obligations juridiques (le traité de non-prolifération nucléaire) prises par la France de diminuer et d’éliminer son arsenal nucléaire. D’autre part, nous remarquons qu’il y a une volonté de ne pas débattre au niveau gouvernemental et parlementaire avec les citoyens français. Il a été rejeté ainsi, sans même une discussion, l’idée d’un grand débat national sur la politique de dissuasion. Il est pourtant urgent de sortir de cette illusion nucléaire, qui fait croire aux Français qu’ils sont en sécurité en possédant une arme de destruction massive dont les objectifs sont de détruire des grandes agglomérations à travers le monde.

Qu’a changé le Prix Nobel de la paix, attribué à l’Ican en 2017 ?

Ce prix est une immense reconnaissance pour la campagne et pour tous ceux qui l’ont accompagnée, sachant que de nombreuses personnalités politiques en France et à travers le monde n’ont cessé de décrier notre action. Ce prix nous offre une plus grande visibilité, notamment au niveau des médias. Nous sommes encore plus connus auprès des jeunes, qui ont conscience de l’inadéquation de vouloir protéger notre environnement tout en ayant des arsenaux nucléaires prêts à le détruire. D’ailleurs, nous ouvrons une Ican Académie en octobre (inscriptions sur icanfrance.org jusqu’au 29 juin) pour partager avec eux notre expertise et les engager à agir.

Jean-Marie Collin interviendra jeudi 7 juin au Forum mondial Normandie pour la paix, à Caen, à partir de 14 h, dans un débat intitulé « Dissuasion, prolifération, désarmement : quel avenir pour le nucléaire militaire ? ». Entrée libre. Inscriptions sur le site Normandie pour la paix de la Région Normandie.

Co-auteurs (avec Paul Quilès et Michel Drain) de  L’illusion nucléaire : la face cachée de la bombe atomique , éditions Charles-Léopold-Mayer, mai 2018.

https://www.ouest-france.fr/normandie-pour-la-paix/entretien-l-arme-nucleaire-une-illusion-de-securite-5806926