Juin 09

CENTRALE EPR DE FLAMANVILLE : EDF MAÎTRISE-T-ELLE VRAIMENT SON CHANTIER ?

Alors que la Chine a inauguré son premier réacteur EPR, les retards s’accumulent sur le chantier de l’EPR de Flamanville, dans la Manche. Des défauts relevés fin mars sur des soudures stratégiques vont encore reporter l’ouverture de la centrale « d’au moins quelques mois » selon l’Autorité de Sûreté Nucléaire. 

« À Flamanville, nous sommes face à des défaillances systémiques. Il ne s‘agit plus de simples problèmes qui s’additionneraient les uns aux autres.  » C’est en ces termes que Mycle Schneider, un expert canadien indépendant et coauteur d’un rapport annuel mondial sur l’industrie nucléaire, dresse le constat alarmant du chantier de Flamanville. Le 31 mai dernier, EDF annonçait un retard de plusieurs mois dans la construction de la centrale EPR suite à des défauts de soudure sur des tuyauteries. Un nouveau contretemps qui retardera d’autant la mise en service de la centrale. Et qui fait surtout suite à une longue série de problèmes survenus depuis le lancement du chantier en décembre 2007.

Une « exclusion de rupture » non garantie sur des tuyauteries

Fin mars dernier, le fournisseur d’électricité constatait des défauts de soudure sur une partie de la tuyauterie du « circuit secondaire » de la centrale. Dans ces canalisations circulera de la vapeur chauffée par le « circuit primaire ». Ces tuyauteries doivent ensuite alimenter la vapeur chauffée sous haute pression vers la turbine qui produira l’électricité de la centrale. « Il ne s’agit pas des circuits en contact direct avec la radioactivité » prend soin de préciser la direction d’EDF.

Dans ces tuyauteries de 50 à 75 cm de diamètre, près de 4 500 Mégawattheures de chaleur circulera à travers quatre boucles parallèles. « C’est l’équivalent de la chaleur émise par un million de radiateurs qui circulera dans chacune des boucles » illustre Yves Marignac, membre du groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaire (GP-ESPN).

Théoriquement, ces circuits doivent être élaborés pour répondre à une hypothèse « d’exclusion de rupture ». Introduite lors de la conception de la centrale, cette notion implique que la rupture de ces tuyauteries soit suffisamment improbable pour ne pas avoir à envisager de parades de sécurité face à une éventuelle rupture. Sur les modèles de réacteurs datant d’avant les années 1990, seuls les circuits en contact avec la radioactivité ont été conçus avec ce principe selon Yves Marignac.

En conséquence, des impératifs de « haute qualité » sont venus s’ajouter aux exigences « classiques » de la réglementation des « équipements sous pression nucléaires » sur les tuyauteries. Or, d’après les contrôles réalisés par EDF en février, ce sont précisément ces exigences accrues qui se sont vues invalidées sur les soudures, après que des « écarts de qualité » ont été constatés fin mars.

Imbroglios de longue date avec les sous-traitants

Dans sa chronologie des événements présentée le 31 mai, EDF, le responsable du chantier, déclare avoir détecté dès août 2015 des « écarts » de qualité sur des lignes d’évacuation réalisées en usine par l’un de ses sous-traitants. « Les soudures présentent des caractéristiques mécaniques basses, conformes aux exigences des équipements sous pression nucléaire, mais elles ne respectent pas certaines des exigences […] relatives à l’exclusion de rupture » écrit l’électricien.

Malgré ce constat, EDF ne contractualise toujours pas avec ses sous-traitants les exigences supplémentaires sur ces tuyauteries. En 2016, le chantier reprend donc. Ce n’est que fin janvier 2017 que l’Autorité de sûreté nucléaire, l’organisme de contrôle du chantier, apprend que ces exigences n’avaient toujours pas été transmises aux sous-traitants en usine. Le 27 février, un contrôle de l’ASN révèle également que les soudures réalisées dans l’installation ne répondent pas aux exigences d’exclusion de rupture. « On croit rêver ! Ce sont des choses de l’ordre de l’organisationnel. On a l’impression d’être face à une petite boutique qui fait des jouets pour enfants » s’indigne Mycle Schneider.

Des défauts détectés tardivement

L’histoire aurait pu s’arrêter là. En avril 2017, EDF contractualise enfin les normes avec ses sous-traitants. Mais les déboires ne s’arrêtent pas pour autant. Les contrôles des soudures sur ces tuyauteries sont confiés au groupement des entreprises chargées elles-mêmes de fabriquer le circuit. Elles rendent compte de la qualité de ces soudures à EDF par un système de bordereaux. « L’ASN ne peut faire des contrôles que par sondages. 10% des choses sont vérifiées en détails sur un chantier, le reste repose sur la sincérité et le travail des exploitants » décrypte Yves Marignac. « Jusqu’ici, le système fonctionnait, car les exploitants étaient de bonne foi » explique-t-il.

Mais le 21 mars 2018, lors d’un contrôle contradictoire, EDF détecte de nouveaux écarts de qualité sur les tuyauteries du circuit secondaire, « remettant en cause les contrôles réalisés par le groupement d’entreprise » publiait l’électricien dans un communiqué le 10 avril. « Nous avons réalisé des contrôles plus poussés que ceux de nos fournisseurs, à base d’ultrasons » détaille EDF. Pierre-Franck Chevet, le président de l’ASN, estimait lui à près de “35% le nombre de soudures du circuit secondaire qui ont des défauts« , lors d’une audition à l’Assemblée nationale. Une expertise d’EDF est en cours pour analyser les causes de ces écarts.

« Les défauts dans la réalisation auraient dû être relevés bien plus tôt » estime de son côté Yves Marignac. Selon Pierre-Franck Chevet, ces défauts devraient occasionner des retards dans les travaux « d’au moins plusieurs mois ». « C’est de l’incompétence à un niveau incroyable » relève Mycle Schneider. C’est l’ensemble des procédures de contrôle qui se montrent potentiellement défaillant » s’inquiète de son côté Yves Marignac.

Dans un document publié le 31 mai, l’ASN vise directement la responsabilité de l’électricien, en remettant en cause une « surveillance inadaptée » des contrôles.

 (voir ce document directement sur le site d’origine): Source : ASN

Mercredi, l’ASN révélait avoir envoyé un courrier à EDF, Framatome et Orano (ex-Areva) pour leur imposer un devoir d’information « systématique » lorsqu’ils détectent une fraude sur le chantier. Elle préconise également que ces opérateurs recourent désormais à des « tierces parties » pour attester de la conformité des contrôles.

De son côté, l’électricien se défend et fait valoir la rigueur de ses contrôles. « Les défauts sur les soudures du circuit secondaire ont pu être détectés. Il n’y a pas de trou dans la raquette » affirme-t-on à la direction d’EDF. Mycle Schneider, lui, préfère voir dans ces incidents le symptôme d’un besoin de réorganiser en profondeur la sûreté sur le chantier. « Quand on constate autant de défaut sur des parties aussi sensibles, on est face à une chaîne de responsabilité défaillante, depuis le sous-traitant, l’exploitant et celui qui contrôle » conclut Mycle Schneider. « On est arrivé à un point qui fait froid dans le dos. »

Par Antoine Laurent le 08.06.2018 à 16h30

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