Juin 11

LA DÉNUCLÉARISATION DE LA CORÉE DU NORD AU CENTRE DU SOMMET TRUMP-KIM JONG-UN

Le démantèlement « éclair » du programme nucléaire militaire nord-coréen exigé par les États-Unis serait irréaliste selon des experts américains. Dix années au moins pourraient être nécessaires.

Le processus de dénucléarisation de la Corée du Nord prendra du temps, préviennent des chercheurs de l’université Stanford. Dans un rapport, Siegfried Hecker, Robert Carlin et Elliot Serbin indiquent que dix années au moins pourraient être nécessaires, voire quinze en cas de complications. M. Hecker a dirigé durant onze ans, de 1986 à 1997, le laboratoire national de Los Alamos (Nouveau-Mexique), où fut coordonné pendant la seconde guerre mondial le « projet Manhattan » de développement de la bombe américaine. De son côté, M. Carlin suit la Corée du Nord depuis 1974 et s’y est rendu 25 fois.

Pour eux, la demande de dénucléarisation éclair exigée par les « faucons » à Washington, dont le conseiller à la sécurité nationale John Bolton, se révèle irréaliste. Ils conseillent d’aborder le démantèlement du programme nucléaire militaire nord-coréen en trois phases : arrêter le travail sur les sites sensibles (un an), puis les déclarer à la communauté internationale, les désactiver et les faire fermer (deux à cinq ans), et enfin détruire les sites, reclasser les scientifiques vers des programmes civils et encadrer l’usage du nucléaire en revenant au traité de non-prolifération (TNP) dont la Corée du Nord s’est retirée (dix ans). « Nous parlons de dizaines de sites, de centaines de bâtiments et de milliers de personnes » liés au programme nucléaire, rappellent-ils.

Il faudra aussi éviter un déraillement du processus provoqué par l’administration américaine, et en particulier M. Trump, connu pour son impatience. La démolition, le 24 mai, des tunnels de Punggye-ri, où ont été réalisés les essais nucléaires, fut un premier signe envoyé, constatent ces chercheurs.

« Une partie du programme conservée »

Ils espèrent d’autres gestes autour du sommet de Singapour, et en particulier l’annonce de l’arrêt des opérations sur l’un des principaux sites nucléaires nord-coréens.

« Nous croyons que l’accès précoce à l’installation connue de centrifugation de Yongbyon, et l’arrêt des opérations dans les installations de traitement chimique de l’uranium qui soutiennent toutes les activités d’enrichissement sont les étapes initiales les plus importantes. »

La Corée du Nord a déjà réalisé six essais nucléaires et se targue de disposer d’une dissuasion nucléaire effective, de sorte que cesser les essais ne signifie pas renoncer à sa force. Historiquement, un seul État a renoncé à la bombe après être parvenu à s’en doter, l’Afrique du Sud. « À court terme, la Corée du Nord va certainement limiter le risque qui pèse sur elle en conservant une partie de son programme », notent-ils, sans illusions, dans le rapport rendu public le 28 mai.

 « L’approche progressive permettra de bâtir de manière efficace la confiance et l’interdépendance qui sont nécessaires pour une démilitarisation complète, viable et de long terme du programme nucléaire nord-coréen. » De l’expérience de leurs échanges avec les officiels nord-coréens, ils soulignent que Pyongyang insistera très probablement pour conserver un programme nucléaire civil et un programme spatial, dont les technologies sont similaires à celles du programme de missiles balistiques.

Par Harold Thibault et Caroline Vinet (LE MONDE | 11.06.2018 à 10h29

https://www.lemonde.fr/international/article/2018/06/11/la-denuclearisation-de-la-coree-du-nord-prendrait-de-dix-a-quinze-ans_5312847_3210.html