Juin 19

NUCLÉAIRE: POURQUOI LES CHANTIERS DES EPR S’ÉTERNISENT TANT

LE SCAN ÉCO – La mise en service du réacteur EPR bâti en Finlande par le français Areva et l’allemand Siemens a une fois de plus été repoussée, a-t-on appris le 13 juin. Que ce soit à Olkiluoto, Hinkley Point, Taishan ou Flamanville, les chantiers de cette nouvelle génération de réacteurs nucléaires accumulent des retards – et des coûts – vertigineux.

Les EPR n’en finissent plus d’accumuler les retards. Un nouveau délai vient d’être annoncé pour la mise en service du réacteur nucléaire d’Olkiluoto, en Finlande, portant à dix ans le retard de livraison de ce chantier. En France, l’EPR de Flamanville devait être mis en service en 2012 ; il ne sera soumis à des tests préliminaires qu’à la fin de cette année. Le chantier d’Hinkley Point, au Royaume-Uni, enchaîne lui aussi les revers. Sur les quatre réacteurs de ce type en chantier dans le monde, seul Taishan 1, en Chine, a été mis en service tout récemment. Et encore: il a fallu compter quatre années de retard par rapport à la date initialement prévue. En outre, ces chantiers connaissent de gigantesques surcoûts, allant du simple au triple: les trois EPR européens ont jusqu’ici coûté chacun 10,5 milliards d’euros, en lieu et place des 3,5 milliards initialement prévus.

Comment expliquer ces déboires en cascade? Les EPR (Réacteurs à eau pressurisée, en français) fonctionnent pourtant de la même manière que tous les réacteurs du parc national: la fission d’uranium enrichi dans le réacteur crée de la chaleur, qui est transmise au circuit d’eau primaire sous haute pression afin que l’eau ne s’évapore pas. Le circuit primaire chauffe ensuite l’eau du circuit secondaire, créant de la vapeur qui fait tourner une turbine génératrice d’électricité. À ceci près qu’avec une puissance unitaire d’au moins 1600 MW électriques et un rendement de 36%, les réacteurs EPR, développés en Europe dès les années 1990, sont censés être à la fois les plus puissants et les plus efficaces du monde. Mais cela ne va pas sans impliquer certaines contraintes de construction et de sécurité.

Une construction complexe minée par des irrégularités

Dans le cas de Flamanville, le principal problème qui a affecté l’EPR a été révélé au public par un communiqué d’Areva adressé à l’Autorité de sûreté du nucléaire (ASN) en avril 2015: la cuve, une baignoire en acier qui contient le réacteur, a longtemps été jugée défectueuse en raison de sa trop grande contenance en carbone (phénomène dit de «ségrégation carbone»), et de fait trop peu sûre. Un problème grave, puisque c’est cette cuve qui constitue la principale barrière entre la réaction nucléaire et l’extérieur… L’ASN avait pourtant mis en garde depuis 2005, et à de multiples reprises, EDF et Areva sur les sérieux problèmes de «qualité des travaux et de surveillance des sous-traitants» que l’usine Creusot Forge, choisie pour fabriquer la cuve, connaissait. D’autant plus que la forge a été ensuite accusée d’avoir massivement dissimulé les irrégularités observées durant la fabrication des pièces, pour fournir des composants défectueux. Areva a mentionné à l’ASN des «irrégularités dans le contrôle de fabrication d’environ 400 pièces produites» dans l’usine du Creusot qu’elle a rachetée en 2006, dont la plupart destinées à des cuves de réacteur. EDF, de son côté, mène les chantiers avec des équipes qui n’ont pas construit de centrales nucléaires depuis quinze ans.

Des contraintes techniques inédites

Ces délais de fabrication étendus sont aussi dus à un net renforcement des exigences de sécurité dans les centrales de dernière génération, afin que même la fusion du réacteur puisse être contenue (fusion qui s’était produite à Tchernobyl et Fukushima). À Flamanville, il a fallu installer quatre systèmes de refroidissement d’urgence (contre deux dans une centrale classique) dans chaque réacteur, chacun d’entre eux étant capable de prévenir un début de fusion du réacteur. De plus, si celle-ci devait arriver, un dispositif inédit a été installé, les centrales précédentes n’ayant rien prévu contre. Il s’agit d’une chambre de refroidissement du corium (le magma incoercible, chauffant à 2800°C, issu de la fusion des pastilles de combustible) qui permettrait d’étaler cette lave radioactive sur une surface maximale et de la refroidir. Un défi technique impressionnant, long et coûteux à construire. Sans compter que les réacteurs doivent être capables de résister au crash direct d’un avion: deux parois de béton armé d’1m50 d’épaisseur chacune entourent la cuve.

Alain Vallée, ancien responsable du projet EPR chez Framatome (ex-Areva NP), rapporte aux Échos que ces contraintes techniques sont particulièrement préjudiciables à l’avancée des travaux, multipliant les sources de complications sur les chantiers, où l’assemblage doit être fait en fonction «des composants livrés un à un par les industriels», ce qui cause rapidement une «congestion». Des centrales bien conçues, donc, mais extrêmement compliquées à construire.

Interrogée par Le Figaro.fr, l’ASN indique qu’il reste à EDF de nombreux essais à conduire avant une potentielle mise en service du réacteur de Flamanville (fonctionnement des générateurs, sécurité de conditionnement du combustible…), indiquant qu’elle prend en compte des écarts «détectés sur les tuyauteries». Même si son avis rendu fin 2017 permet d’envisager une mise en service du réacteur, dont les défauts détectés sur le fond et le couvercle de la cuve n’ont pas été jugés rédhibitoires – ce dernier devra toutefois être remplacé dès 2024 -, il reste à obtenir l’autorisation de mise en service de la cuve complète, toujours selon l’Autorité. Celle-ci précise enfin que la décision d’autorisation sera prise «plutôt au dernier trimestre 2018».

L’EPR est-il l’avenir des filières nucléaires européennes?

Xavier Ursat, directeur exécutif d’EDF, se félicitait le 6 juin dans un tweet de la mise en service de l’EPR de Taishan, «une excellente nouvelle pour l’ensemble de la filière nucléaire». Un optimisme qui n’est pas partagé par tout le monde. Entre autres sceptiques, l’Iref (Institut de recherches économiques et fiscales) s’interroge dans un rapport publié le 14 mai sur le bien-fondé de ces réacteurs toujours plus puissants, qui exigent de ce fait des normes de sécurité inédites. Le think-tank recommande de réorienter les investissements vers des centrales plus petites, aux technologies mieux maîtrisées. Leur puissance unitaire serait certes moindre que celle des EPR, cependant leur duplication plus facile permettrait de véritables économies d’échelle.

http://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/decryptage/2018/06/19/29002-20180619ARTFIG00003-nucleaire-pourquoi-les-chantiers-des-epr-s-eternisent-tant.php