Juin 29

CORÉE DU NORD : LES GRANDS TRAVAUX DE KIM SUR LE SITE NUCLÉAIRE DE YONGBYON

En dépit de ses engagements pour démanteler ses installations, le régime de Pyongyang poursuit «des améliorations» dans un centre de recherche scientifique «à rythme rapide», selon un groupe d’experts.

C’est le paradoxe nord-coréen, sinon la grande illusion. La Corée du Nord dénucléarise… tout en multipliant les «améliorations sur l’infrastructure du centre de recherche scientifique nucléaire de Yongbyon [qui] se poursuivent à un rythme rapide», écrivait mardi le site d’expertise 38 North. À partir d’images satellites prises le 21 juin, 38 North a établi que Pyongyang mène d’importants travaux de «modifications» et de développement à Yongbyon.

Les chantiers, dans ce qui reste le cœur du dispositif nucléaire du régime à une centaine de kilomètres au nord de Pyongyang, ne sont pas une découverte. En début d’année puis au printemps, les experts indépendants de 38 North, de Jane’s by IHS Markit et de l’Institut pour la science et la sécurité internationale (Isis) faisaient état d’intenses activités d’extensions, de construction et de tests.

Mais depuis, Kim Jong-un s’est engagé pour une «dénucléarisation complète», d’abord à l’issue du sommet intercoréen du 27 avril, puis lors de la poignée de main Kim-Trump à Singapour, le 12 juin. «Ça sera une dénucléarisation totale, elle a déjà commencé», claironnait le président américain la semaine dernière. Or les grands travaux continuent, et Yongbyon ne connaît pas la crise.

Enrichissement d’uranium

«Les modifications apportées au système de refroidissement du réacteur de production de plutonium semblent complètes», écrit 38 North. Avec circonspection, il note que les images satellites fournies par le Centre national d’études spatiales (CNES) laissent planer le doute sur «l’état opérationnel» du réacteur de Yongbyon, «étant donné le manque de vapeur visible provenant de la tour de refroidissement. Néanmoins, le site semble actif». Et au vu d’images colorées et la vapeur détectée sur un toit d’un long bâtiment, 38 North conclut à la «poursuite des activités à l’usine d’enrichissement d’uranium».

Les experts du site d’information se gardent bien d’en tirer des enseignements. «La poursuite des travaux […] ne devrait pas être considérée comme ayant un rapport quelconque avec l’engagement de la Corée du Nord à dénucléariser. On peut s’attendre à ce que les cadres nucléaires du Nord continuent à agir comme d’habitude jusqu’à ce que des ordres spécifiques soient donnés par Pyongyang.»

Malgré les prudences, ces révélations ne manqueront pas d’alimenter le feuilleton, en mode montagnes russes, sur le site de Yongbyon et, surtout, sur le grand sujet du moment : la dénucléarisation. Quinze jours après le sommet de Singapour, aucun calendrier, aucun détail technique n’est connu concernant le grand engagement de Kim. Les termes de «vérifiable» et «irréversible», qui étaient le credo de l’administration Trump et de ses faucons au sujet de la dénucléarisation, sont nettement moins en vogue depuis Singapour.

Pièce maîtresse

Auditionné par le Sénat mercredi, le secrétaire d’État Mike Pompeo a insisté pour dire que les Nord-Coréens avaient compris les attentes des États-Unis, ajoutant que les Américains s’attendaient à ce que Pyongyang entame rapidement le démantèlement nucléaire tant de fois annoncé. Lundi, le même Pompeo démentait des déclarations fermes de l’entourage du secrétaire à la Défense Jim Mattis, évoquant des «demandes spécifiques», et faisait profil bas : «Je ne vais pas fixer un calendrier, que ce soit deux mois, six mois, nous nous engageons à aller de l’avant rapidement pour voir si nous pouvons réaliser ce que les deux leaders ont décidé de faire», déclarait-il sur CNN.

Il faut donc s’attendre à entendre beaucoup parler de Yongbyon dans les mois qui viennent. Ce site qui alimente la chronique nucléaire est la pièce maîtresse – du moins celle que l’on connaît – de la dynastie des Kim. Lancé dès 1962 avec l’aide des Soviétiques, le programme de recherche atomique s’est réellement développé à Yongbyon à partir des années 80. Entre l’annonce de retraitement de combustible en 1994, l’ouverture du site aux inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) treize ans plus tard, sa fermeture partielle, la destruction d’une tour de refroidissement en 2008 avant une relance des installations en 2009, Yongbyon a été au cœur des discussions sur le programme nucléaire depuis trente ans.

Pyongyang a fait grand bruit de la destruction de tunnels à Punggye-ri, où ont été testées les six bombes atomiques des Kim. Pour l’heure, le régime n’a rien indiqué quant à ses intentions sur Yongbyon. C’est à croire que ses travaux tous azimuts parlent d’eux-mêmes quant à ses intentions de dénucléariser d’une manière «complète, vérifiable et irréversible».

Par Arnaud Vaulerin, le 28 juin 2018 à 17:37

http://www.liberation.fr/planete/2018/06/28/coree-du-nord-les-grands-travaux-de-kim-sur-le-site-nucleaire-de-yongbyon_1662623