Juil 01

CINQUANTE ANS APRÈS LE TRAITÉ DE NON-PROLIFÉRATION, LE RISQUE NUCLÉAIRE A-T-IL DIMINUÉ ?

DÉCRYPTAGE – L’accord international qui encadre le droit de posséder des armes nucléaires a été signé en 1968. Depuis, son bilan s’avère positif selon une majorité d’experts qui s’inquiètent néanmoins de la conjugaison des crises en Corée du Nord et en Iran.

C’était il y a tout juste cinquante ans, en pleine Guerre froide. Le 1er juillet 1968, six ans après la crise des missiles de Cuba, les deux superpuissances -les États-Unis et l’URSS- et une quarantaine d’États signaient le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), qui entra en vigueur deux ans plus tard. La communauté internationale s’alarmait alors des «dévastations qu’une guerre nucléaire ferait subir à l’humanité entière», selon le préambule du texte dans lequel les signataires s’engageaient à «ne ménager aucun effort pour écarter le risque d’une telle guerre». Qu’en est-il, un demi-siècle après sa signature?

  • États dotés contre États non dotés

Le TNP vise à lutter contre la prolifération des armes nucléaires, mais ne les interdit pas en bloc. Pendant la Guerre froide, le système de sécurité internationale reposait sur «l’équilibre de la terreur» né de la dissuasion nucléaire. Face au risque de représailles, chaque bloc s’abstenait d’attaquer l’autre, ce que les géostratèges nomment «la destruction mutuelle assurée».

Le TNP ne déroge pas à ce cadre et distingue les États dotés de l’arme nucléaire (EDAN), qui doivent avoir fait exploser une bombe atomique avant le 1er janvier 1967, de ceux qui n’en sont pas dotés (ENDAN). Les cinq EDAN sont aussi les cinq membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU (États-Unis, URSS, Chine, Royaume-Uni, France). Le TNP interdit aux EDAN de fournir des armes nucléaires ou le moyen d’en fabriquer aux ENDAN qui, en retour, n’ont pas le droit d’en fabriquer ou d’en acquérir. Les ENDAN doivent en revanche encourager le développement du nucléaire civil auprès des ENDAN.

L’article VI évoque enfin l’objectif d’un désarmement nucléaire «général et complet» pour lequel l’ensemble des signataires doivent mener des négociations de «bonne foi» qui doivent aboutir à une date «rapprochée» à un traité sur le sujet. Aucun traité de la sorte n’a encore vu le jour, même si des négociations de limitation des armements ont lieu régulièrement, notamment ente les Etats-Unis et la Russie.

  • Plus d’États nucléaires qu’en 1968, mais…

Malgré la signature du TNP par 189 États sur les 200 que reconnaît l’ONU, plusieurs pays se sont dotés de l’arme nucléaire depuis 1968, ce qui porte le nombre total à neuf. En plus des cinq EDAN, trois États non-signataires -Israël, Inde, Pakistan– ont acquis la bombe tandis que la Corée du Nord a signé le TNP avant d’en sortir en 2003 et de réaliser son premier essai nucléaire en 2006. «C’est une première, qui crée un précédent car le TNP ne peut pas être un club dont on peut entrer et sortir», déplore Barthélémy Courmont, maître de conférences à l’Institut catholique de Lille et directeur de recherche à l’IRIS.

Comme la majorité de ses collègues, le chercheur reconnaît néanmoins que le TNP a été efficace. «Si on prend les prévisions à l’époque du président Kennedy, on pensait que 25 à 30 pays allaient se doter de l’arme nucléaire», note Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Trois pays qui avaient un programme nucléaire -Afrique du Sud, Argentine, Brésil- l’ont par ailleurs abandonné et adhéré au TNP.

 Corée, Iran: la grande inquiétude

Mais l’anniversaire n’est pas non plus à la fête. «L’actualité ne pousse pas à l’optimisme», confie Barthélémy Courmont, citant la situation en Corée du Nord et en Iran, ou plutôt la conjugaison des deux. «Donald Trump et Kim Jong-un sont arrivés à un accord -on ne peut que s’en réjouir- mais il ne s’agit que de déclarations d’intention, pas d’un texte contraignant, ce qu’est en revanche l’accord iranien, dont sont pourtant sortis les États-Unis. À Téhéran, on pourrait interpréter la rencontre américano-nord-coréenne comme une incitation à proliférer… pour mieux négocier», décrypte-t-il, évoquant l’accord de juillet 2015 dans lequel Téhéran acceptait de renoncer à son programme nucléaire en échange d’une levée des sanctions. «Le retrait américain est une erreur majeure dont les effets se paieront sur la longue durée», confirme Corentin Brustlein, directeur du programme «Dissuasion et prolifération» de l’IFRI.

  • Le TNP face à la crise du multilatéralisme

Pour Barthélémy Courmont, les cas de la Corée du Nord et de l’Iran sont révélateurs de la crise plus générale du multilatéralisme. «La force du TNP pendant la Guerre froide venait du fait qu’il avait le soutien des deux grandes puissances. Mais depuis les 1990, les États-Unis, tout en conservant sur le fond le message du TNP, se sont engagés dans un processus unilatéral qui précède largement Donald Trump». Le chercheur cite le cas de l’Irak, de l’Iran ou de la Corée du Nord, qualifiés d’«États voyou». «C’est une désignation propre à Washington et non au conseil de sécurité de l’ONU», explique-t-il, avant de poursuivre: «Le précédent irakien a été un très mauvais exemple. Bagdad avait accepté le jeu du désarmement, mais Saddam Hussein a été renversé en 2003. Cela rappelle à tous les régimes autoritaires que la bombe atomique est leur meilleure assurance vie. Dans le programme nucléaire nord-coréen, il y a une responsabilité américaine très lourde».

Antoine Bondaz évoque un autre risque, celui que des pays alliés des États-Unis, comme l’Arabie Saoudite, le Japon ou la Corée du Sud, ne se suffisent plus des garanties de sécurité offertes par Washington, notamment pour certains d’entre eux de la «dissuasion élargie» américaine, plus souvent surnommée «parapluie nucléaire». «Au Japon, l’opinion publique est contre le passage au nucléaire militaire, mais, fin 2017, elle était pour en Corée du Sud. La gageure pour les Américains, c’est de les convaincre de ne pas se doter de la bombe. Pensons même à plus long terme à l’Allemagne. Que fera-t-elle si la crise se prolonge au sein de la communauté euroatlantique?», s’interroge le chercheur, évoquant le prochain sommet de l’OTAN, en juillet, qui risque de «très mal se passer».

  • Et la prolifération verticale?

Deux sortes de prolifération sont généralement distinguées. La première, dite «horizontale», se caractérise par un nombre croissant d’acteurs nucléaires, celle dite «verticale» par des États déjà nucléaires qui acquièrent davantage d’armes. Pour cette dernière, le désarmement a plutôt fonctionné si l’on observe les près de 15.000 ogives possédées ensemble par la Russie et les États-Unis, soit plus de 92% du total des têtes nucléaires dans le monde. Si ce chiffre est colossal, il correspond néanmoins à une baisse vertigineuse par rapport au pic de 1986 (69368 ogives). Depuis quarante ans, les deux grands ont signé plusieurs accords bilatéraux avec les traités SALT (1972), START (1991), SORT (2002) puis NEW START (2011).

Mais, encore faut-il distinguer à l’intérieur des armes nucléaires celles dites «stratégiques», chargées d’assurer, en dernier ressort, la dissuasion nucléaire, des armes dites «tactiques». Ces dernières, moins puissantes, sont destinées à être employées sur des champs de bataille. «Il n’y a pas que la Tsar Bomba [plus puissante bombe atomique du monde], il y a aussi des mines nucléaires, chargées de faire sauter des ponts», explique Antoine Bondaz. En février, les États-Unis ont publié leur Nuclear Posture Review , un document fixant leur doctrine nucléaire et dont la dernière version évoque le développement de ces armements tactiques. Quant au président russe, Vladimir Poutine, il a aussi présenté, en mai, plusieurs de ces armes lors de son discours annuel. «Tout cela néanmoins n’a rien de sans précédent. Le principal changement, c’est la réintroduction du nucléaire dans le discours politique», modère Antoine Bondaz. «On ne peut pas parler de développement accéléré de ces armes», confirme de son côté Corentin Brustlein, qui cite néanmoins le cas du Pakistan.

  • Inquiétudes autour du bouclier antimissiles

Les armements offensifs ne sont pas le seul sujet d’inquiétude. Barthélémy Courmont évoque le projet de «bouclier antimissiles» lancé par les États-Unis dans les années 1990 et progressivement mis en place, en Europe de l’Est, mais aussi en Asie. «Le THAAD [nom du système d’interception] est un autre exemple d’unilatéralisme», lance le chercheur, qui rappelle que Washington est sorti en 2003 du traité ABM (pour Anti-Ballistic Missile) signé en 1972, qui encadrait très sévèrement cette technologie. Car si un pays peut arrêter d’éventuelles frappes ennemies, c’est toute la stratégie de «dissuasion mutuelle assurée» qui s’écroule. «Dès lors qu’un pays se lance dans cette stratégie, il ne peut pas empêcher les autres acteurs de le suivre. Pour la Chine ou la Russie qui voient un bouclier se dresser devant eux, c’est extrêmement inquiétant. Ces nouvelles technologies réduisent la force de la dissuasion. C’est toute la sécurité internationale qui est mise en danger», confie-t-il, inquiet. «Ce bouclier ne fonctionne pas encore bien. Les États-Unis ne sont pas capables d’arrêter des missiles intercontinentaux russes, mais il est vrai que, pour Moscou et Pékin, il faut préparer une parade si la situation change d’ici 20 ou 30 ans», tempère Antoine Bondaz.

  • Faut-il en finir avec le TNP?

En 2017, le prix Nobel de la paix a été accordé à la campagne ICAN, une initiative associative promue également par des États qui ont voté à l’assemblée générale de l’ONU un nouveau traité, surtout symbolique, d’interdiction pure et simple des armes nucléaires. «Ils rappellent que le TNP est discriminant puisqu’il autorise cinq États à être dotés», note Antoine Bondaz, tandis que Barthélémy Courmont note que la partie «désarmement» du TNP n’est pas réellement respectée. «Je suis néanmoins sceptique quant à un désarmement complet. On ne peut pas désinventer la bombe», lance-t-il. «Ce nouveau traité n’est pas une alternative. Il pourrait au contraire affaiblir le régime établi par le TNP. Les partisans du traité d’interdiction visent les opinions publiques des États sous ‘parapluie nucléaire’ américain, au risque de mettre en danger la sécurité d’États confrontés à des voisins aux ambitions expansionnistes», craint de son côté Corentin Brustlein, imaginant ainsi qu’un désarmement affaiblisse ainsi le Japon ou la Corée du Sud face à la Corée du Nord.

 Par  Alexis Feertchak, le 01/07/2018 à 16:46

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