Juil 06

«URANIUMGATE» SUR LÉMAN

Après une perquisition en France, l’enquête sur «l’Uraniumgate» pourrait rebondir. La vente d’uranium entre le Niger, des filiales offshore d’Areva et des sociétés-écran est passée par un intermédiaire basé à Genève.

Géant du nucléaire, le groupe Areva est dans la tourmente depuis quelques années. La justice française s’était déjà penchée sur les conditions désastreuses de rachat à perte d’UraMin, une compagnie minière sud-africaine surévaluée. Le 28 novembre 2017, coup de théâtre: le parquet national financier (PNF) du Tribunal de grande instance de Paris ordonne des perquisitions au siège de la multinationale. Cette fois, il s’agit d’avancer sur un second dossier qui intéresse les autorités depuis juillet 2015, et la juge d’instruction Claire Thépaut en particulier: l’affaire dite de «l’Uraniumgate».

Cette affaire porte sur les conditions opaques d’une «vente circulaire» de 2500 tonnes d’U308, concentré d’uranium destiné à être transformé en combustible pour centrales nucléaires. Cette transaction en boucle, effectuée sur quelques jours et pour laquelle la multinationale française a fini par racheter sa propre production à un prix supérieur à la mise en vente initiale, aurait fait perdre entre 18 et 101 millions de dollars au groupe nucléaire fin 2011, selon différentes versions. Où est passée la différence ? Dans des commissions et rétro-commissions? Des financements politiques?

Transaction embarrassante

Il faut attendre début 2017 pour que cette transaction embarrassante soit exposée dans les médias, après une fuite dans un journal nigérien, Le Courrier. Cet hebdomadaire résume le litige: «Areva UG, la branche négoce du groupe français, a vendu pour 220 millions de dollars un stock de 5,5 millions de livres d’uranium U308 à une société russe inconnue, Energo Alyans. Celle-ci l’a immédiatement revendu à un groupe suisso-libanais actif au Nigeria, Optima Energy, pour un prix légèrement supérieur, 302,2 millions. Le stock, qui n’a jamais quitté le Niger, a été cédé pour 319,8 millions par Optima à la société nationale nigérienne Sopamin, qui l’a rétrocédé à Areva UG pour 320,65 millions.»

«Difficile d’avoir accès à tout ce qui concerne les activités et les contrats d’exploitation d’uranium.» Ali Idrissa

L’hebdomadaire a publié des documents originaux de cette transaction ubuesque. Non seulement elle a impliqué des acteurs étrangers au commerce de l’uranium – Energo Alyans, Optima Energy, actifs dans le pétrole – mais on y découvre des signataires peu orthodoxes: le directeur de cabinet de la Présidence du Niger «s’invitant» à parapher des lettres de débit et de crédit à l’en-tête de différentes sociétés, dont la Sopamin. C’est bien lui qui a signé à la place du ministre des Mines, pour un virement de 319 millions de dollars, effectué via BNP Paribas vers Emirates NBD, une banque de Dubaï.

À Niamey, une commission parlementaire d’enquête a été ouverte en mars 2017. Puis une «plainte contre X» a été déposée par des organisations de la société civile, en avril. Mais ONG et partis d’opposition se sont vite retrouvés écartés des travaux et rapports d’enquête. Contacté au plus fort de la polémique, Ali Idrissa, coordinateur du ROTAB (Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire), ne s’étonne guère: «Il est difficile d’avoir accès à tout ce qui concerne les activités et les contrats d’exploitation d’uranium au Niger, compte tenu de l’opacité qui caractérise la gestion de la Sopamin, et d’Areva.»

Centre décisionnel en Suisse

Réclamant la transparence dans le secteur des mines, Ali Idrissa a, depuis, été arrêté (lire ci-dessous). Scandale de grande ampleur au Niger, l’Uraniumgate touche le premier cercle du président Issoufou. Au vu de la situation sur place, on ne s’attend à aucune avancée concrète de l’enquête de ce côté.

Et en France? Les perquisitions et interrogatoires ont permis d’entendre Jean-Michel Guiheux, directeur commercial de la branche mines d’Areva, et les signataires de certains documents de la «vente circulaire». Selon eux, cette opération aurait été liée à une promesse d’investissement dans le nucléaire, compensant à court terme la «perte» enregistrée. Le lien entre les deux sera toutefois difficile à expliquer, pour la défense.

Joint, le pôle financier du Tribunal de grande instance à Paris «refuse par principe» de communiquer sur des dossiers en cours. De son côté, Marc Endelweld, journaliste chez Marianne, a été l’un des premiers à pointer le rôle opaque joué par un intermédiaire «qui devrait plus particulièrement intéresser la justice: Jean-Claude Meyer, dont la société Optima Energy Off-Shore SAL, située au Liban, aurait empoché dans un premier temps l’essentiel de ces commissions». Optima Energy au Liban ne serait qu’une filiale du groupe éponyme, établi en Suisse. Certains soupçonnent la filiale libanaise de n’être qu’un artifice, une simple boîte aux lettres. «En réalité, le siège décisionnel d’Optima Energy se situe bien à Genève», nous a confirmé un habitué du milieu du trading en Suisse romande.

Des enquêtes complexes et sous pression

S’il est difficile d’enquêter sur les mouvements physiques de l’uranium, investiguer sur les transactions au niveau du marché mondial représente un vrai casse-tête. Le scandale autour de l’Uraniumgate l’illustre parfaitement. Dans cette opération qui réunit tous les ingrédients d’une transaction frauduleuse, des acteurs tels que la multinationale Areva ou la société d’État du Niger n’ont pas hésité à mettre dans la boucle de faux signataires, des sociétés fictives ou sans rapport avec le secteur nucléaire. Ils n’ont même pas estimé nécessaire de masquer leur accord derrière un dispositif d’apparence crédible.

Un tel contexte d’opacité et d’impunité laisse songeur: les opérations autour de matières radioactives entrent dans le processus de fabrication d’armes atomiques. Au Niger, les tentatives de contrôle se heurtent au régime militarisé du président Issoufou – ancien cadre local d’Areva, accusé par l’opposition de hold-up électoral permanent. Ali Idrissa, coordinateur au Niger de la campagne internationale Publiez Ce Que Vous Payez (Publish What You Pay-PWYP, qui œuvre pour plus de transparence dans l’industrie minière), est emprisonné depuis le 25 mars avec une vingtaine de militants, mais aussi des journalistes. Ali Idrissa est inculpé d’«organisation et participation à une manifestation interdite», «complicité de violences», et «destruction de biens», en relation avec une manifestation pacifique… à laquelle ils n’ont pas participé. Le premier jour de leur procès s’est tenu mercredi. «Ces militants ont déjà passé trois mois derrière les barreaux, dans des prisons éloignées de 60 à 180 kilomètres de leurs proches. Ils sont détenus uniquement en raison de leur travail pacifique en faveur des droits humains», dénonce Kiné Fatim Diop, chargée de campagne à Amnesty International. L’ONG réclame «leur libération immédiate et sans condition».

Signe de ce climat délétère, le Niger a été suspendu de l’Initiative pour la transparence des industries extractives-ITIE en 2017, après dix ans de vaines incitations à se mettre en règle. En France, la justice peine à étayer ses soupçons sur cette transaction et à faire le lien avec d’éventuels intermédiaires. L’enquête s’est un temps dirigée vers «la partie russe de l’affaire», aiguillée par le fait que la société Energo Alyans s’est volatilisée peu de temps après la revente. Autre piste: le cabinet d’avocats Steering Legal, qui dispose de bureaux à Paris, mais aussi à Niamey et à Dubaï. Deux avocats fiscalistes du cabinet, Laurent Moury et Florian Guais, auraient «structuré la transaction qui intéresse les juges». Leurs bureaux ont été perquisitionnés à deux reprises en décembre 2017. GLE.

Du fast-food à la négociation d’uranium

Aux États-Unis, plusieurs actionnaires s’estiment floués. Ils ont entamé des démarches pour interpeller les autorités à Washington et obtenir justice. En Suisse, des rebondissements sont aussi possibles: les documents qui ont fuité dans la presse nigérienne laissent apparaître le nom de Jean-Claude Meyer sur les lettres de confirmation de crédit et de débit adressées par Jean-Michel Guilheux, vice-président à la division Uranium Sourcing and Supply Contracts d’Areva.

De fait, le siège décisionnel d’Optima Energy renvoie au n°7, rue du Commerce, à Genève. Or, au moment de cette mystérieuse «vente circulaire» d’uranium, Jean-Claude Meyer, «originaire de France, domicilié à Lagos» (Nigeria), en est l’administrateur-président, avec signature individuelle. Peu après le scandale de l’Uraniumgate, il a été radié de ses fonctions de dirigeant. Mais il existe toujours trois sociétés du même groupe à cette adresse genevoise (Optima Energy SA, Optima Energy Services Sàrl, et Optima Energy Investments SA, en liquidation). Aujourd’hui encore, le siège décisionnel est à Genève, et il n’y aucune antenne au Liban, comme indiqué sur le site internet de la compagnie.

Rien ne permet de confirmer que la justice française travaille actuellement sur cette piste. À Berne, le Ministère public de la Confédération informe n’avoir reçu aucune demande d’entraide de la France sur ce dossier, et renvoie au Ministère public genevois. Ce dernier confirme avoir déjà travaillé sur des dossiers concernant Areva, mais pas sur l’Uraniumgate. «À première vue», aucune procédure ne serait en cours à Genève concernant Optima Energy «ou autour de cette affaire», nous informe Henri Della Casa, chargé de relations médias pour le pouvoir judiciaire cantonal.

Pour bien des observateurs, le rôle de Jean-Claude Meyer dans cette opération reste à éclaircir. Comment expliquer que ce jeune Français d’à peine 30 ans au moment des faits, à ses débuts dans le commerce en Afrique de l’Ouest mais «dirigeant» une société de trading à Genève, se retrouve au centre d’une vente aussi stratégique d’uranium? Une transaction à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars, impliquant directement le géant du nucléaire Areva, et la Sopamin, société d’État chargée de la commercialisation de l’uranium au Niger? Certains ont cherché du côté de son parcours professionnel. En vain: son CV est plutôt mince. Il aurait fait des études d’informatique au Texas, puis dirigé un fast-food au Nigeria, avant de monter sa première boîte de négoce de pétrole dans ce même pays. Pas une ligne de plus sur le profil qu’il affiche comme dirigeant de Novignis, un autre groupe de courtage, de conseils et services en tout genre qu’il a ensuite créé dans le paradis fiscal de Dubaï.

Au siège genevois d’Optima Energy, on nous répond «ne pas être au courant» de ce dossier, ni savoir ce qu’il en est de la «filiale libanaise» d’Optima Energy ni de l’endroit où travaille aujourd’hui Jean-Claude Meyer, ou de ses fonctions actuelles. Mais on nous propose de faire suivre le message.

Par Gilles Labarthe le jeudi 5 juillet 2018  

https://lecourrier.ch/2018/07/05/uraniumgate-sur-leman/