Août 29

LA DÉMISSION DE NICOLAS HULOT, CHRONIQUE D’UN RENONCEMENT ANNONCÉ

La décision du ministre de la transition écologique et solidaire, si elle a fait l’objet d’une annonce surprise, était en gestation depuis de long mois

Nicolas Hulot est resté plus d’un an sur une ligne de crête. Partir ou rester au sein du gouvernement… « Un sacré dilemme, parce qu’il n’y a pas de bon choix », disait-il souvent à Matthieu Orphelin, l’ancien porte-parole de sa Fondation devenu député (La République en marche, LRM), du Maine-et-Loire. Et puis, ce mardi 28 août, le ministre de la transition écologique et solidaire a démissionné en direct sur France Inter.

Sans prévenir ni le président Emmanuel Macron, ni le premier ministre Édouard Philippe, ni ses conseillers, ni ses amis ni même sa femme – « pour ne pas prendre le risque d’être convaincu de rester. » À 63 ans, il a sauté ; comme il sautait en parachute au-dessus de paysages splendides menacés, lors des tournages pour Ushuaïa, cette émission qui l’a rendu célèbre auprès du grand public, avant de devenir, en 2017, l’un des ministres les plus emblématiques du gouvernement.

Une humiliation supplémentaire

Si l’on veut comprendre ce qui, au milieu de la longue liste de ses inquiétudes et de ses regrets, a provoqué sa décision, sans doute faut-il revenir à l’incident qui s’est produit la veille de sa démission. Ce n’est ni une défaite politique grave, ni un arbitrage important comme peuvent en perdre tous les ministres. Juste une humiliation supplémentaire qui a, sans doute, provoqué une démission déjà en gestation depuis de long mois.

Il est près de 16 heures, ce lundi, quand un petit groupe se retrouve dans le vestibule, au premier étage de l’Élysée, à quelques mètres du bureau d’Emmanuel Macron. Nicolas Hulot et son secrétaire d’État Sébastien Lecornu doivent ficeler les derniers points de la réforme de la chasse, préparée depuis six mois.

Antoine Peillon, le conseiller énergies, environnement et transport de l’Elysée est là, comme François Patriat, sénateur (LRM) de la Côte-d’Or et « monsieur chasse » du parti présidentiel, ainsi que quatre responsables de la Fédération nationale des chasseurs (FNC) : Willy Schraen, son président, le vice-président de la FNC Alain Durand et son trésorier Pascal Sécula et Thierry Coste, le « conseiller politique » de la FNC. Des yeux bleus perçant, beaucoup d’entregent, Coste est le lobbyiste en chef. Un habitué des palais de la République.

Emmanuel Macron est en retard, mais, affirme Thierry Coste, « l’ambiance était excellente, sans aucune tension. Tout le monde papotait avec tout le monde en attendant le président ». Vers 16 h 30, le chef de l’État ouvre la séance dans le salon vert qui jouxte son bureau. Ironie du hasard, Nicolas Hulot et Thierry Coste se font face à la longue table. Pendant près de deux heures, la discussion s’engage. Baisse du prix du permis, encadrement de la police de la chasse, zoom sur les chasses traditionnelles ou la chasse à courre, tout est passé en revue.

« À aucun moment, Nicolas Hulot n’a fait part du moindre problème ou de la moindre opposition de sa part », assure M. Coste. Ce n’est pas tout à fait vrai. Deux points au moins provoquent les réticences fermes du ministre : la baisse du prix des permis, qui passe de 400 euros à 200 euros et la conservation des chasses traditionnelles. Nicolas Hulot souhaite des sanctions plus fermes, afin de lutter contre la souffrance animale.

« …agit comme s’il n’avait aucun pouvoir »

La plupart des décisions ont cependant été arrêtées en amont. Le matin même, un dernier point a été fait au ministère de l’environnement, dans le bureau de Sébastien Lecornu, avec les représentants de la FNC, Thierry Coste en tête, mais aussi le conseiller environnement de l’Élysée et des conseillers de Nicolas Hulot. Lundi après-midi, pourtant, une fois M. Macron parti, Sébastien Lecornu qui a déjà franchi la porte, « entend des éclats de voix », rapporte un des conseillers du secrétaire d’État.

Nicolas Hulot s’insurge contre la présence du lobbyiste dans la délégation des chasseurs. L’a-t-il fait devant Emmanuel Macron lui-même ? C’est ce qu’il confie le lendemain, en marge de son intervention sur France Inter, à Thomas Legrand : « Quand il a demandé à Emmanuel Macron Pourquoi un lobbyiste était là ?”, Emmanuel Macron lui a répondu Je ne comprends pas comment il est rentré », rapporte le chroniqueur politique de la radio.

L’affaire n’est pas si anecdotique. Elle est en fait une humiliation supplémentaire pour ce ministre qui est pourtant le seul, avec son collègue de l’intérieur Gérard Collomb, a avoir le statut de ministre d’État au sein du gouvernement.

Le 24 juillet, déjà, Emmanuel Macron avait reçu à l’Élysée Brigitte Bardot sans avoir prévenu Nicolas Hulot. « Moi qui n’étais pas une fervente de Macron, j’ai été très étonnée de voir l’attention, le sérieux et la bonne disposition qu’il a eus envers nous », avait déclaré l’ancienne actrice devenue ardente défenseure des animaux.

Trois semaines plus tard, elle étrillait M. Hulot dans la presse : « c’est un lâche de première classe ! », « un trouillard », « un indécis », « un homme qui agit comme s’il n’avait aucun pouvoir », assurait « BB », expliquant qu’elle avait conseillé au président de la République de le remplacer. « Cela a été une petite vexation supplémentaire », confie le député européen Pascal Durand, un ami de l’ancien présentateur télé.

Avancée sans cesse entravée

On aurait tort, cependant, de s’en tenir à cela. Car les doutes du ministre se sont exprimés bien avant et sur des réformes – ou des absences de réformes – bien plus essentielles. « Une accumulation de déception » a expliqué Nicolas Hulot mardi sur France Inter avant de reconnaître : « je n’y crois plus. »

Quelques semaines après son arrivée au ministère, pris par le sentiment d’urgence face à la dégradation de l’environnement et à l’ampleur des dossiers, il avait obtenu deux secrétaires d’État pour le seconder, Brune Poirson et Sébastien Lecornu. « Mais il voyait au fur et à mesure les choses lui échapper », souligne son ami Gérard Felzer. Réduction de la place de l’énergie nucléaire – « cette folie inutile » disait-il –, limitation des pesticides, préservation des espèces, chaque fois son ministère s’est retrouvé au carrefour d’intérêts puissants et contradictoires. Et il faut bien le reconnaître, malgré son énergie et sa volonté, ce ministère fut pour lui comme un long calvaire.

En octobre 2017, le ministre avait annoncé au Monde, qu’il se donnait un an pour voir s’il était « utile », s’il avait réussi à « créer des convergences, à insuffler une forme de cohérence dans l’action du gouvernement en faveur de la transition écologique ». « Il a vite compris, une fois arrivé au ministère que la réduction de la part du nucléaire se heurterait au puissant lobby des pro-nucléaire et qu’il ne l’emporterait pas », souligne encore Pascal Durand.

Nicolas Hulot endosse pourtant courageusement ce renoncement, annonçant publiquement que l’objectif de 50 % de l’énergie provenant du nucléaire ne sera pas tenu. Lors du déplacement du chef de l’État à la conférence climat de Bonn (Allemagne) en novembre 2017 (COP23), le contraste est saisissant entre un Macron tout sourire enchaînant les selfies, et un Hulot totalement éteint.

Même une avancée à petit pas paraît sans cesse entravée. Le 8 novembre 2017, devant les sénateurs qui viennent de tailler en pièces, à coups de dérogations, son projet de loi sur la fin des hydrocarbures, il déclare, le visage décomposé : « Je crains qu’ici et ailleurs, nous nous entêtions à sacrifier l’avenir au présent. Certains diront que [cette loi] n’était pas grand-chose. Eh bien, ce pas grand-chose, on n’y arrive même pas. »

« Pas de colère, mais de la honte »

Convaincu de l’importance des questions alimentaires, Nicolas Hulot vit très mal d’être évincé de l’organisation et de la conduite des états généraux de l’alimentation (EGA) au profit du ministre de l’agriculture Stéphane Travert, son plus implacable adversaire. Celui-ci bénéficie du soutien de la puissante Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricole (FNSEA), mais également d’Emmanuel Macron, qui s’efforce de ménager les agriculteurs. Ce sera l’une de ses plus grosses colères, exprimée dans le cadre ultra-restreint de son cabinet.

Exclu de la première partie des EGA, consacrée à la création de la valeur des produits agricoles et à sa répartition, Nicolas Hulot aurait dû prendre la main sur la deuxième partie qui porte sur les modes alimentaires, la transformation et les choix de consommation… Ce n’est pas le cas, et le ministre n’a plus comme recours que de carrément snober la conférence de clôture de ces EGA, le 21 décembre 2017. Le soir même, il confie au Monde : « je considère que les conclusions ne sont pas à la hauteur de la qualité du travail extraordinaire et des propositions qui ont été faites dans les ateliers. Je ne vais donc pas aller faire le beau ou aller dire dans un micro que le compte n’y est pas. 

Le 21 mars, alors qu’il annonce la mort du dernier rhinocéros blanc à l’Assemblée nationale, il recueille une standing ovation en appelant à un « sursaut d’indignation » face à l’extinction du vivant. « Moi ça ne me provoque pas de la peine, pas de colère, [mais] de la honte », lance-t-il pourtant aux députés d’une voix blanche. « Oui je vais vous présenter un plan biodiversité dans les semaines qui viennent, ajoute-t-il, mais très sincèrement, tout le monde s’en fiche, à part quelques-uns. » Il est populaire, pourtant. Mais si les Français disent approuver la protection de l’environnement, force est de constater que le pays fait preuve de moins d’allant lorsqu’il s’agit de renoncer à son modèle de développement.

Un possible « électrochoc »

Au Parlement européen, les écologistes sont très minoritaires. En France, ils sont divisés et souvent très critiques à l’égard de ce ministre dont ils ne cessent de douter de l’efficacité.

Sur le glyphosate, Nicolas Hulot joue pourtant un rôle essentiel dans le refus du gouvernement de s’aligner sur la proposition de la Commission européenne d’autoriser ce pesticide pendant dix ans, obtenant que le délai soit ramené à cinq ans en France. Il met sa démission dans la balance sur l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), avant son abandon par le gouvernement en janvier.

Mais plusieurs figures d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) lui reprochent le recul de l’exécutif sur les perturbateurs endocriniens, le CETA – Accord économique et commercial global entre l’Union européenne et le Canada – ou le nucléaire. « Tous les jours, ses propres amis écolos l’accablaient », regrette son ami Jean-Paul Besset, un ancien journaliste du Monde qui l’a rejoint en 2006. Sans parti ni mouvement pour le soutenir, Nicolas Hulot se retrouve souvent bien seul, lorsqu’il s’agit de batailler à l’Assemblée nationale.

C’est un angoissé. Un pessimiste actif, tenaillé par la conscience du danger qui menace la planète. « Cela me réveille la nuit », dit-il souvent à ses proches. Quand les professionnels de la politique se satisfont d’être ministres, lui ne cesse de s’interroger sur son utilité. « Très souvent nous avons discuté de l’opportunité pour lui de rester ou pas au gouvernement, témoigne son proche le député Matthieu Orphelin. Rester, c’était valider l’action du gouvernement, sur les dossiers écologiques, mais partir, c’était prendre le risque qu’il y ait moins d’action encore. »

À l’Elysée, Emmanuel Macron a pris l’habitude de lui envoyer de petits gestes d’amitié, « mais chaque fois que le ministre passait à la radio, confie un membre de son cabinet, on l’écoutait avec une forme d’appréhension, bien conscient de ses doutes et de ses tentations. »

Même son secrétaire d’État, Sébastien Lecornu, doit bien l’avouer : « Il m’a toujours dit qu’il ne prenait aucun plaisir dans cet engagement ministériel et même dans la politique », a-t-il confié mardi, sur RTL.

Tout le mois d’août, depuis la Corse puis la Bretagne où il avait pris quelques jours de repos, Nicolas Hulot a encore remâché son dilemme. Il aurait voulu que la société s’approprie la cause écologique, mais il a dû constater que malgré les multiples alertes – été caniculaire, incendie, migrations climatiques – les consciences n’avaient pas intégré comme lui, ce sentiment d’urgence.

« Je ne comprends pas que nous assistions à une forme de tragédie annoncée, mais que ce sujet soit toujours relégué dans l’ordre des priorités », a-t-il regretté mardi matin au micro de France Inter. L’après-midi même, il confiait son ultime espoir : « Ma démission servira peut-être enfin d’électrochoc », devant les membres de son cabinet défaits.

LE MONDE |Service France et Service planète, le 29.08.2018 à 06h25

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