Sep 08

NUCLÉAIRE : DANS LES COULISSES DE LA BATAILLE ENTRE HULOT ET EDF

Ces derniers mois, la tension était à son comble entre le groupe public et son ministre de tutelle. Au cœur du conflit : le futur de la filière nucléaire française

La scène se passe dans le froid de janvier à Juillé, dans la Sarthe. Nicolas Hulot vient de grimper en haut du mât d’une éolienne, harnaché comme il pouvait l’être dans l’émission Ushuaïa, sur TF1. Une première pour un ministre de l’environnement en exercice.

Dans le train du retour, le ministre se satisfait des mesures du gouvernement qui encouragent le développement des énergies renouvelables. Surtout, il se sent d’attaque pour engager la bataille avec EDF sur la baisse du nucléaire. « Depuis que je suis là, ils ont compris qu’il fallait mieux le faire ensemble, ils ont compris que ce n’était pas négociable », explique au Monde le ministre. Arrivé à Paris, sur le quai de la gare Montparnasse, il résume : « Il faut bien comprendre que si je n’étais pas là, on serait repartis pour la construction de deux EPR. »

Hulot parti, les réacteurs nucléaires auront-ils la voie libre ? C’est en tout cas le premier dossier qui attend sur son bureau François de Rugy, nommé mardi ministre de la transition écologique et solidaire, et connu pour son engagement antinucléaire

Bataille à bas bruit

C’est une bataille à bas bruit qui s’est déroulée pendant un an entre Nicolas Hulot et EDF, entreprise dont il avait la tutelle. D’un côté, un ministre qui n’a pas toujours été antinucléaire, mais qui a acquis la conviction ces dernières années que cette énergie n’avait pas d’avenir. De l’autre, la direction d’EDF, Bercy et l’ensemble de la filière nucléaire française – ses 220 000 salariés, ses ingénieurs et son poids au cœur même de l’État –, persuadés que le nucléaire reste une chance pour la France.

Entre les deux, Emmanuel Macron, partisan de longue date du nucléaire, mais qui maintient sur ce sujet une politique du « en même temps », qui lui a longtemps permis de ménager des soutiens chez les partisans et les opposants à l’atome.

Deux questions sont rapidement au centre de ce pas de deux : comment parvenir à diminuer la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % à 50 % ? Et faut-il lancer en France la construction de nouveaux réacteurs pour remplacer à terme le parc actuel ? La réponse dépend d’un élément essentiel : la consommation d’électricité va-t-elle augmenter dans les prochaines années, comme le défend EDF, ou va-t-elle continuer à stagner ?

En novembre 2017, la filière nucléaire se réjouit d’avoir remporté la première manche. À la sortie du conseil des ministres, un Nicolas Hulot livide annonce que la France renonce à l’horizon de 2025, inscrit dans la loi, pour réduire la part du nucléaire. « Il a compris que c’était impossible, c’est un retour à la réalité », se réjouit alors un dirigeant du secteur. Du côté des associations écologistes, on s’étrangle. Pourquoi renoncer à cet objectif sans avoir fixé de nouvelle trajectoire, ni même de nouvelle date ? « C’est un signal désastreux », déplore alors Cyrille Cormier, de Greenpeace, pour qui « reporter cette date équivaut pour Hulot à créer une machine à perdre ses arbitrages sur le sujet ».

Désaveu

En réalité cette décision lui est imposée par Matignon et l’Élysée. « Sur le moment, il l’a très mal vécu », confirme un conseiller ministériel. Malgré tout, Nicolas Hulot reste confiant : l’année 2018 doit être consacrée à écrire noir sur blanc la feuille de route énergétique de la France pour les cinq prochaines années, la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).

Dans les premiers mois de l’année, le ministre formule les choses clairement : « Il faudra dans la PPE avoir un calendrier précis, avec les noms des réacteurs qui vont fermer », explique-t-il en janvier. La députée (La République en marche, LRM) de la Somme Barbara Pompili, qui lance opportunément une commission d’enquête parlementaire sur le nucléaire, avertit, quelques semaines plus tard : « Ne pas préciser ce qu’on va fermer, ce serait repousser et ne pas prendre de décision. Ce n’est pas l’état d’esprit du président de la République. »

Ces sorties répétées commencent à échauffer sérieusement les oreilles des dirigeants d’EDF. Pour eux, les choses sont claires : il n’y a aucune raison – ni économique, ni énergétique – de fermer des réacteurs qui pourraient encore fonctionner dix ans, voire vingt ans pour certains. Fin janvier, lors d’un déjeuner avec des journalistes, le directeur adjoint du parc nucléaire d’EDF détaille doctement le plan du groupe public : ne fermer aucun réacteur avant 2029, sauf avis contraire de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). La direction d’EDF aura beau se justifier, difficile de ne pas y voir un désaveu pour Nicolas Hulot, pourtant autorité de tutelle de l’électricien public.

Certains écologistes dans la majorité s’agacent de plus en plus ouvertement de l’attitude d’EDF dans le débat. Au premier rang desquels… un certain François de Rugy. « Ce n’est plus EDF qui fait la politique de l’énergie en France », répète le président de l’Assemblée, ancien d’Europe-Écologie.

Deux lectures antagonistes

Le ministre Hulot, qui n’est lui-même pas client d’EDF, ne cache pas son agacement face à « la machine pro-nucléaire » au cœur même de l’État. Facétieux, il caresse même à un moment l’idée de résilier le contrat d’électricité du ministère pour le basculer chez le grand rival Engie (ex-GDF Suez).

La tension monte lorsqu’EDF remet son texte de participation à la PPE. Le groupe public admet que la part du nucléaire doit diminuer mais plaide surtout pour que l’État s’engage rapidement sur la construction d’un deuxième réacteur EPR.

L’EPR ? Depuis son lancement, ce réacteur de troisième génération, présenté comme un modèle d’ingénierie, s’est embourbé dans ses difficultés. Il en est venu à symboliser toutes les difficultés du nucléaire français. Le chantier débuté en 2007 à Flamanville (Manche) devait coûter 3 milliards d’euros et le réacteur être opérationnel en 2012. Le premier est aujourd’hui évalué à 11 milliards d’euros et le second ne sera pas raccordé au réseau avant la mi-2020, au mieux.

Là aussi, deux lectures antagonistes se confrontent : au ministère de la transition écologique et solidaire, on y voit la preuve que le nucléaire est une énergie du passé. Au printemps, Nicolas Hulot multiplie les attaques publiques sur le nucléaire, une énergie « qui a entraîné EDF dans une dérive ». « On voit bien qu’économiquement, il y a une espèce de règle d’or qui est en train de s’imposer dans cette filière, c’est qu’en réalité, on ne tient jamais nos promesses », explique-t-il fin juin.

Mais dans le même temps, le ministre cosigne avec Bercy une lettre de mission pour un rapport sur la filière nucléaire française, confié à deux hauts fonctionnaires, dont l’un est conseiller du PDG d’EDF. Remis en juillet, le rapport recommande, selon Les Échos, la construction de six EPR en France pour maintenir le savoir-faire français dans ce domaine. Pourquoi le ministre a-t-il accepté ce cadre ? « C’est complètement con. C’est comme demander au pape un rapport sur le Christ. Hulot savait très bien ce qu’il y aurait dedans », peste un cadre de la majorité, qui y voit une forme de négligence.

« Hulot n’était jamais disponible pour EDF »

Pourtant, même EDF ne défend pas ouvertement une option aussi radicale. La filière nucléaire serait déjà ravie de décrocher l’engagement de l’État de construire un deuxième réacteur. « C’est sûr que si Flamanville fonctionnait, ce serait plus facile de défendre cette position », se désole un haut dirigeant d’EDF, qui espère néanmoins : « Il faut que la PPE écrive noir sur blanc la construction d’un nouvel EPR. C’est essentiel pour le maintien de la filière. »

La crainte d’EDF ? Que le gouvernement repousse cette décision à plus tard et que les compétences réapprises dans la douleur pour construire Flamanville soient de nouveau perdues.

Au siège du groupe, avenue de Wagram, pendant des mois, on se garde bien de commenter les déclarations de Nicolas Hulot. Mais l’agacement est à son comble. Le ministre met plusieurs mois avant de rencontrer le patron d’EDF pour la première fois. « Jean-Bernard Lévy en avait vraiment ras-le-bol », explique une source bien informée, qui ajoute : « Hulot n’était jamais joignable, jamais disponible pour EDF. Par contre, Total a obtenu facilement sa raffinerie d’huile de palme à La Mède. »

En privé, le PDG d’EDF ne mâche pas ses mots contre certains députés de la majorité. Surtout, la direction du groupe soupçonne Nicolas Hulot et ses soutiens de faire campagne pour démanteler le groupe public. Depuis des mois, une rumeur de séparation d’EDF en plusieurs entités court, alimentée par des notes de banquiers.

Quelques mois après son arrivée au ministère, le ministre avait d’ailleurs évoqué une réflexion sur l’« architecture » d’EDF dans un entretien au Financial Times. Une version immédiatement démentie par Matignon, qui assure qu’il s’agit d’une erreur de traduction. Avant de passer un savon au cabinet du ministre de l’écologie.

Intense campagne de lobbying

De fait, l’affrontement entre EDF et Nicolas Hulot ne s’est pas produit directement. « C’est plutôt Bercy qui portait la voix d’EDF », explique une source ministérielle, agacée. « Hulot, il s’est contenté de faire des déclarations dans les médias mais n’a jamais pris le sujet de face. Il pensait que son aura serait suffisante ». D’ailleurs, le ministre n’a pas fait un seul déplacement sur le sujet, laissant son secrétaire d’État, Sébastien Lecornu, se rendre à Bure, Fessenheim ou Flamanville.

Parallèlement, EDF mène une intense campagne de lobbying dans les arcanes d’un ministère qu’il connaît bien, et avec l’aide de plusieurs élus très favorables au nucléaire. « La machine EDF a fait son boulot de manière implacable », confie un haut dirigeant du secteur.

Le groupe a ainsi poussé pour que la stratégie nationale bas carbone (SNBC), un document de référence qui doit définir les orientations de la France jusqu’en 2050, devienne un plaidoyer discret en faveur du nucléaire. Selon des documents internes que Le Monde a pu consulter, les services du ministère ont dessiné un futur énergétique français dans lequel la consommation d’électricité augmente considérablement à partir de 2030, alors que d’autres sources d’énergie – notamment le gaz – disparaissent complètement du mix.

La conclusion est assez logique : « Cela nécessiterait un parc nucléaire conséquent, avec à l’horizon 2050 de nouveaux réacteurs pour remplacer le parc actuel », détaille le scénario présenté ces derniers mois par les services du ministère. « Ce scénario a été fait pour justifier implicitement une part importante de nucléaire et satisfaire les intérêts patrimoniaux de l’État, propriétaire d’EDF », déplore un dirigeant d’une entreprise du secteur.

La filière nucléaire a-t-elle pour autant gagné la bataille ? « La volonté d’élargir le mix électrique est toujours bien présente », assure Arnaud Leroy, président de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) et l’un des dirigeants du parti présidentiel, qui cite notamment la volonté de développer de manière importante le gaz renouvelable. « Le prochain ministre va partir avec le boulet EDF aux pieds. Il faut des annonces très vite sur le nucléaire, sinon on va se faire laminer », prévient une source dans la majorité. Message transmis à l’intéressé.

Par Nabil Wakim, LE MONDE le 08.09.2018 à 06h35 |

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