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MURUROA: JEAN, L’OBJECTIF RIVÉ SUR LA BOMBE H

En 1968, Jean Guéneron a sillonné l’atoll de Mururoa. Appelé du contingent, le Quimperlois y a pris de nombreuses photos des installations liées à la campagne d’essais nucléaires de la France en Polynésie française. Il témoigne.

L’idée de rendre public dans un ouvrage publié en ligne ce qu’il a vécu cinquante ans plus tôt lui est venu sur le tard. « Lorsque j’ai redécouvert ma correspondance », souligne Jean Guéneron. Celui qui réside à Quimperlé depuis de nombreuses années, habitait alors à Brest. Dans les courriers envoyés à ses parents, dont il se demande encore comment ils ont pu passer les mailles du secret-défense, il décrit ce qu’il voit. Les effets des essais nucléaires menés par la France en Polynésie française en 1968. Jeune appelé du contingent, le Breton a passé onze mois à sillonner l’atoll de Mururoa. Une drôle d’aventure doublée d’une sacrée dose d’inconscience. Dans ses courriers, il transmet ainsi les négatifs des photographies réalisés avec son Instamatic 104. Des photographies prises à l’insu des autorités militaires et au mépris du danger. Mais la singularité du quotidien l’a conduit à braver les interdits. « J’avais intimement conscience que cela sortait de l’ordinaire ».

Campagne la plus importante

1968, Jean Guéneron a 22 ans. Il se voit contraint d’effectuer son service militaire. Le jeune homme est affecté dans le train. À Mururoa. Une destination carte postale. Le Breton y tient une station de taxis. Et a à disposition des 2 CV. « Il y en avait six ». C’est avec elles, qu’il va parcourir sans relâche la piste au départ du poste de commandement Anémone. « Une piste de 12 à 13 kilomètres. Je dispatchais les gars ». Pas seulement. Il se souvient y avoir embarqué Robert Galey. Le Compagnon de la Libération est alors ministre de la Recherche scientifique et des Questions atomiques et spatiales. L’homme politique est là pour assister à un essai nucléaire. Depuis juillet 1962, l’atoll abrite les expérimentations françaises qui doivent permettre « de donner à la puissance française la capacité de la dissuasion », comme l’a souligné De Gaulle lors d’une visite. Et dans ces expérimentations, l’année 1968 tient une place à part. « Cette campagne fut de très loin la plus importante jamais réalisée par la France ». En deux mois, du 7 juillet au 8 septembre, pas moins de cinq engins vont être testés dont les tirs sous ballon de Canopus (premier essai d’une bombe H) le 24 août et de Procyon le 8 septembre. Ces deux tirs sur les 210 effectués jusqu’en 1996 « ont été les plus puissants ».

« Ça pétait le matin et on était le soir sur zone pour décharger les véhicules »

Jean Guéneron est affecté dans un régiment mixte. « Il y avait 25 appelés et autant de civils polynésiens. Ils achetaient sous contrats des télés, des Vespas ». 250 légionnaires complètent la présence militaire au sol. « Les conditions d’hébergement sont incroyables ». Des baraquements métalliques, des cafards au milieu desquels sont rangés chemises et shorts. Ni discipline militaire, ni garde. Au volant de ses 2 CV, il jouit d’une réelle liberté de mouvement. Et en profite pour tout photographier. Les installations comme ce ballon sur barge utilisé pour les essais ou encore Denise, le poste d’enregistrement avancé. « Une bâtisse de huit mètres de béton en face avant et des barbelés qui indiquent que le risque est fort ». Sur l’une des 70 diapos, on découvre aussi les effets avec une piste au paysage grisâtre et vide de vie. « On est pourtant à six kilomètres du point zéro ». Sur une autre, c’est un char retourné avec un homme à proximité…

Pas conscience des risques

Les risques… « Personne n’en avait conscience à l’époque. Ça pétait le matin et on était le soir sur zone pour décharger les véhicules ». Avec ses camarades, il travaille en short, chemisette et sandales. « Selon radio cocotier, il ne fallait manger ni noix de coco ni de poisson mais on disait que l’air était sain ». Une tenue de protection, il en a bien une. Qu’il possède toujours d’ailleurs. Mise une fois avant de la remiser au placard. « La radioactivité, ce sont les poussières ». Des poussières, il en a respiré à plein poumon. « Il aurait fallu mettre un masque ». Ses onze mois achevés, Jean Guéneron et ses camarades ont été envoyés à Bora-Bora. « Une récompense ». Pour service rendu.

Note : Jean Guénéron, Journal d’un appelé de campagne.

Publié le 10 septembre 2018 à 06h00

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