Sep 18

L’EPR, LE CAUCHEMAR D’EDF

Le réacteur pressurisé européen devait être le fleuron de l’industrie nucléaire française. Pour l’électricien, c’est désormais sa survie et celle de toute une filière qui est en jeu, ce alors que le groupe est fortement endetté et que ses revenus s’amenuisent.

« 74 milliards de dette… et avec le nucléaire, ce n’est pas fini ! » Sur le siège d’EDF, avenue de Wagram, à Paris, la gigantesque banderole de Greenpeace affiche la couleur : on y voir le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, faisant deux doigts d’honneur aux passants, sous la mention « Merci Jean-Bernard ». Cette action coup de poing de décembre 2016 marque une nouvelle étape dans l’argumentaire des opposants au nucléaire : il ne s’agit plus seulement de dénoncer les risques d’accident, mais aussi le risque financier qui pèserait sur EDF.

Les ONG ne sont plus seules sur ce terrain. En juin, celui qui était alors le ministre de tutelle d’EDF, Nicolas Hulot, a repris l’argument. « Une des raisons pour lesquelles EDF se retrouve en difficulté, c’est que notamment la filière nucléaire, pardon de le dire, nous amène dans une dérive. » Dans une allusion claire au coûteux chantier de Flamanville (Manche), il précise : « On voit bien qu’économiquement, il y a une espèce de règle d’or qui est en train de s’imposer dans cette filière, c’est qu’en réalité, on ne tient jamais nos promesses. » Le ministre reprend là une critique de plus en plus courante : non seulement le nucléaire est devenu trop coûteux, mais il serait en plus une erreur stratégique majeure pour EDF.

Un seul EPR raccordé au réseau dans le monde

Pourtant, le réacteur EPR est au cœur de la stratégie du groupe. Il est présenté comme la solution au problème du changement climatique et comme la promesse d’un leadership mondial dans une technologie à laquelle croit plus que jamais le premier opérateur nucléaire au monde, qui emploie plus de 150 000 personnes. L’EPR est-il en train de couler EDF ou est-il sa planche de salut ?

Pour l’instant, le chemin de croix continue. En juillet, le chantier de Flamanville a connu de nouvelles difficultés : après l’annonce de problèmes de soudures, la direction d’EDF a dû se résoudre à annoncer un énième retard du chantier. Débuté en 2007, il devait durer cinq ans et coûter 3,5 milliards d’euros. Au final, la centrale ne devrait être opérationnelle qu’à l’été 2020, soit huit ans plus tard que prévu, et aura coûté près de 11 milliards d’euros.

Dans le monde, un seul EPR a été raccordé au réseau, en Chine, à Taishan. En Finlande, le chantier d’Olkiluoto lancé par Areva ne devrait pas être achevé avant la mi-2019. En Grande-Bretagne, le chantier d’Hinkley Point a déjà plus d’un an de retard et suscite un scepticisme important.

Pour comprendre les difficultés de l’EPR, il faut se souvenir de l’incroyable chantier industriel qu’a représenté le parc nucléaire français. Entre 1978 et 2002, pas moins de cinquante-huit réacteurs sont raccordés au réseau. Certaines années, six réacteurs sont mis en ligne simultanément ! À l’époque, le plan lancé par l’État et EDF se finance à grands coups d’emprunts sur le marché américain et mobilise massivement l’industrie française.

Une filière « rouillée »

Mais ce parc n’est pas éternel et la filière engage dès la fin des années 1990 la réflexion sur un nouveau réacteur, qui prendra le relais des centrales actuelles après quarante ans de fonctionnement. Les équipes de Framatome et de Siemens commencent alors à travailler sur un projet dit de troisième génération. L’objectif : un réacteur plus puissant, plus sûr, et qui soit, à l’image d’Airbus, une réussite européenne. Dès l’origine, les concepteurs cherchent un niveau de sûreté très élevé et intègrent les standards français et allemands.

De l’avis général, EDF s’est lancé sans être suffisamment prêt. La réflexion sur le réacteur a été très pointue, mais la phase de fabrication a été négligée.

Chez EDF, Xavier Ursat, directeur du Nouveau Nucléaire, explique que ce choix répondait à trois principes : « D’abord, il s’agissait de bénéficier du retour d’expérience du parc existant. Ensuite, l’idée, c’était d’avoir des exigences de sûreté très élevées. Et enfin, d’avoir un réacteur de forte puissance, ce qui permet de produire une grande quantité d’électricité sur une surface extrêmement réduite. » La décision est prise formellement en 2005 et, à l’époque, personne n’imagine que ce réacteur du futur ne sera toujours pas opérationnel treize ans plus tard.

De l’avis général, EDF s’est lancé sans être suffisamment prêt. La réflexion sur le réacteur a été très pointue, mais la phase de fabrication a été négligée. « C’est surtout le fruit de l’arrogance incroyable d’EDF à l’époque. Le chantier a été lancé alors que le design n’était pas gelé », reconnaît aujourd’hui un haut dirigeant du groupe, qui déplore : « On a fait et défait énormément, on a perdu beaucoup de temps. »

« Le problème n’est pas l’EPR, c’est d’abord un problème industriel : EDF est un très bon exploitant mais ne sait plus construire » Un ancien dirigeant d’Areva.

Surtout, les ingénieurs français réalisent progressivement que la filière nucléaire française est « rouillée » : la dernière centrale connectée au réseau, Civaux (Vienne), l’a été en 2002. La plupart des responsables ayant travaillé sur la création du parc nucléaire sont partis à la retraite. Mais c’est chez les sous-traitants que la perte de compétences est la plus cruelle. « Il a fallu réapprendre à construire des centrales », témoigne un responsable d’EDF, qui raconte comment on a dû rappeler des grands anciens au moment où les choses ont commencé à déraper.

« Tout est plus compliqué, dans une centrale, détaille l’économiste de l’énergie Jacques Percebois, même couler du béton ou faire une soudure doit être fait de manière très spécifique. » « Le problème n’est pas l’EPR, c’est d’abord un problème industriel : EDF est un très bon exploitant mais ne sait plus construire », se désole un ancien dirigeant d’Areva, qui souligne aussi un « problème culturel » chez EDF, qui n’aurait pas accepté le design d’origine.

« Deux bretelles, trois ceintures »

Une des difficultés est d’ailleurs venue dès la conception franco-allemande sous l’égide du français Framatome et de l’allemand Siemens. « La complexité de l’EPR, c’est qu’on a ajouté des exigences allemandes et françaises. Il y a deux bretelles et trois ceintures », explique M. Percebois. D’autant que le réacteur est le plus puissant jamais envisagé : 1 650 mégawatts, alors que la génération précédente va de 900 à 1 450 mégawatts.

« C’est vrai que les difficultés de conception ont pénalisé la filière, mais tous les réacteurs de troisième génération dans le monde sont en retard », modère Valérie Faudon, de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN). « Si on devait refaire le film, on le ferait globalement de la même manière », maintient Xavier Ursat, d’EDF, pour qui « le choix d’origine de l’EPR est un bon choix ».

La perte de savoir-faire de la filière française n’est pas la seule raison des retards et des surcoûts : depuis l’accident de Tchernobyl en 1986, et plus encore depuis celui de Fukushima en 2011, l’accent mis sur la sûreté n’a fait que se renforcer. Cela aurait pu être une aubaine pour un réacteur conçu pour être « le plus sûr du monde ». « Le problème de ces modèles, c’est qu’ils deviennent beaucoup trop complexes et trop coûteux : en faisant monter la sûreté d’un cran, on augmente la facture », explique le chercheur britannique Paul Dorfman.

L’EPR prévoit notamment un dispositif spécial en cas de fusion de cœur du réacteur – ce qui s’est produit à Fukushima – et une paroi externe conçue pour encaisser le choc du crash d’un avion. « Quand il y a eu l’accident de Fukushima, nous n’avons rien eu à changer ou presque sur l’EPR. Il est de naissance compatible avec des niveaux de sûreté très élevés », se félicite M. Ursat. Ce haut niveau de sûreté est l’une des raisons de la forte puissance : puisque mettre en place ces normes coûte cher, autant construire le réacteur le plus puissant possible pour rentabiliser les investissements.

Un marché mondial rétréci

L’électricien travaille aujourd’hui sur un design simplifié pour faire baisser les coûts, tout en assurant que cela ne fera pas baisser le niveau de sûreté. « C’est très problématique », s’inquiète M. Dorfman, pour qui « promettre un EPR moins cher veut dire promettre un EPR moins sûr ».

La tâche se révèle d’autant plus difficile que, depuis l’accident de Fukushima, le marché mondial du nucléaire s’est rétréci. Certes, l’EPR est en cours de construction dans quatre pays, mais, à chaque fois, il a rencontré des difficultés importantes. Dans ces conditions, difficile de trouver des pays volontaires pour se lancer dans l’aventure.

EDF continue de miser fièrement sur l’EPR, et en a fait la pierre angulaire de sa stratégie

« À l’international, l’EPR s’est avéré un mauvais produit : trop gros, trop cher, trop difficile à maîtriser pour des pays qui n’ont pas d’expérience dans le domaine », souligne Yves Marignac, expert critique du nucléaire. De fait, hormis le Royaume-Uni et l’Inde, EDF ne dispose d’aucun autre projet concret à développer. « On a validé la technologie à Taishan », répond-on chez EDF, où l’on assure que le démarrage du premier EPR du monde en Chine, en juin, va changer cette perception.

Malgré ces problèmes, EDF continue de miser fièrement sur l’EPR, et en fait la pierre angulaire de sa stratégie. Il faut dire que l’entreprise dirigée par Jean-Bernard Lévy est en mauvaise posture : sa dette, en 2017, atteint 33 milliards d’euros et son cash-flow disponible est négatif depuis onze ans. « Le groupe a une dette élevée, mais c’est son modèle de développement historique », justifie-t-on en interne. Mais les revenus s’amenuisent : EDF perd 100 000 clients particuliers par mois et peine à s’imposer en France dans le secteur des renouvelables. L’État a dû recapitaliser le groupe à hauteur de 4 milliards d’euros en 2016.

Maintenir les compétences

Pour la direction actuelle de l’entreprise, sa santé financière passe par une reprise de la construction de réacteurs nucléaires, en France et dans le monde. EDF a officiellement demandé à l’État de s’engager rapidement sur la construction d’un nouvel EPR en France. L’objectif : maintenir les compétences réapprises dans la douleur à Flamanville.

Jean-Bernard Lévy résumait la situation il y a quelques mois à l’Assemblée nationale en expliquant : « Si je devais utiliser une image pour décrire notre situation, ce serait celle d’un cycliste qui, pour ne pas tomber, ne doit pas s’arrêter de pédaler. »

Mais les finances d’EDF peuvent-elles supporter une telle trajectoire ? Le directeur financier de l’entreprise, Thomas Piquemal, a claqué la porte en 2015, inquiet du poids que le financement que l’EPR britannique de Hinkley Point faisait peser sur l’entreprise. Selon lui, la nécessité pour l’électricien de financer seul les deux tiers du projet crée une situation trop risquée. « Qui parierait 60 % à 70 % de son patrimoine sur une technologie dont on ne sait toujours pas si elle fonctionne, alors que ça fait dix ans qu’on essaie de la construire ? », lance-t-il devant les députés en 2016.

C’est le cœur du problème pour EDF : comment financer de nouveaux réacteurs ? Pour Hinkley Point, il a fallu engager des ressources considérables, alors même qu’EDF a décroché un contrat en or avec l’État britannique : pendant trente ans, le groupe français vendra son électricité à un tarif garanti, deux fois supérieur au prix actuel de l’électricité ! Autrement dit, les consommateurs britanniques vont voir leur facture augmenter.

De fait, la plupart des pays qui continuent de construire du nucléaire ne peuvent le faire qu’avec un fort engagement de l’État et une garantie de revenus pour des investisseurs privés. Mais la France de 2018 n’est plus celle de Pierre Messmer et du Commissariat au plan en 1974, au moment du lancement du plan nucléaire français.

L’équation impossible

Or l’atome réclame du temps long. « Quand on parle de l’EPR, on parle d’un investissement sur un siècle. Or on est dans une période dans laquelle les gens veulent des rendements à plus court terme, même dans les infrastructures », analyse Emmanuel Autier, du cabinet Bearing Point. « On ne va pas se bousculer pour financer un projet qui n’a pas encore fait ses preuves alors que c’est bien plus rentable et moins risqué de financer des énergies renouvelables », note une responsable d’un fonds d’investissement.

D’autant que la structure actuelle d’EDF, soumise aux fluctuations boursières, n’encourage pas à s’engager sur le long terme. « Les frais financiers représentent une partie très importante de la construction. Une société cotée ne peut pas porter ça sur son bilan de manière massive », abonde Valérie Faudon, de la SFEN. « Il faudra que l’État joue pleinement son rôle en créant un nouveau cadre régulatoire », reconnaît Xavier Ursat. Autrement dit : pour faire vivre l’EPR – et faire survivre EDF –, ce sera à l’État de garantir les investissements et aux consommateurs d’en supporter la charge sur leur facture d’électricité.

C’est l’équation impossible dans laquelle se trouve EDF : pour survivre dans sa forme actuelle, il lui faut construire de nouveaux EPR. Et pour construire de nouveaux EPR, il faut engager un argent que l’électricien n’a pas.

Nabil Wakim, LE MONDE le 16.09.2018 à 17h30 • Mis à jour le 18.09.2018 à 08h57

https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/09/16/l-epr-le-cauchemar-d-edf_5355883_3234.html?