Sep 22

LE NUCLÉAIRE FRANÇAIS DÉMYSTIFIÉ, DU «PLAN MESSMER» À L’EPR

Public Sénat diffuse ce samedi soir «Nucléaire, la fin d’un mythe», un nouveau 52 minutes à charge pour l’industrie de l’atome. Un éclairage utile sur le nucléaire, au moment où le gouvernement doit se prononcer sur le devenir des réacteurs français.

La démolition du «modèle» nucléaire français et de son grand récit national est décidément devenue un sujet très prisé à la télé. Après le Grand Mensonge vu sur Arte (qui s’attaquait au tabou d’un attentat visant les centrales nucléaires) et l’Impasse diffusé par France 5 (qui racontait comment le chantier maudit du réacteur EPR est en train de «couler» EDF ), voici donc Nucléaire, la fin d’un mythe que l’on pourra découvrir ce samedi soir sur Public Sénat. Un 52 minutes qui devrait passionner tous ceux qui se demandent s’il faut «en sortir» et à quel rythme, au moment où le gouvernement s’apprête à rendre public ses arbitrages sur le futur mix énergétique français. Surtout après la démission fracassante de Nicolas Hulot de son poste de ministre de la Transition écologique, lui qui avait prévenu «si je m’en vais il y aura trois EPR de plus»

Réalisé par Bernard Nicolas avec le concours des journalistes Thierry Gadault et Hugues Demeude (auteurs du livre Nucléaire, danger immédiat), le film assène un nouveau coup dans le mur déjà lézardé de la forteresse bien gardée par le puissant corps des X-Mines. Indépendance énergétique, électricité «propre» à bas coût, savoir-faire technologique et culture de sûreté «uniques au monde» : tous les «mythes» entretenus pendant plus de soixante ans par «l’État nucléaire», sont démontés un à un par les auteurs, qui ont manifestement choisi leur camp. Les «anti» apprécieront cette entreprise de déconstruction étayée, tandis que les gens du métier, tout à la défense d’une filière industrielle qui emploie – directement et indirectement – 220 000 personnes en France, y verront un pamphlet. Mais au-delà de cette «guerre de religions» dont il faudrait «sortir» comme dirait le nouveau ministre François de Rugy, le film tente de répondre à toutes les questions que le citoyen peu au fait du sujet – où ne voulant pas savoir – pourrait se poser : des origines du «tout nucléaire» aux inquiétantes failles de sûreté récemment détectées sur les réacteurs français…

«Raison d’État»

Tout commence par cette passion des élites françaises pour l’atome qui, en plein choc pétrolier, amena le pays à décider de la construction de 58 réacteurs «à raison de six par an» au terme du fameux «plan Messmer» lancé en 1974. Jusqu’à «couvrir tout le pays» et à fournir plus de 80 % de son électricité. «Une épopée industrielle civile» intimement liée à la bombe voulue par de Gaulle et une «prouesse technologique sans équivalent», rappelle la voix off. À l’époque, celle de Concorde, de la fusée Ariane et du TGV, la confiance dans le progrès, la foi dans la science et la fascination pour cette «énergie propre, sûre et peu chère» sont totales. Les catastrophes de Tchernobyl et Fukushima ne sont pas encore passées par là. Et rares sont ceux qui s’opposent à ce grand projet prométhéen.

Parmi les témoins interviewés, le physicien Bernard Laponche, un dissident du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), et sa consœur Monique Sené, font partie des scientifiques qui signeront «l’appel des 400» en 1975. Le premier explique : «Nous pensions que ce programme nucléaire était dangereux, hélas la raison d’État a étouffé tout débat.» La mobilisation gonflera jusqu’à la fameuse manifestation du 31 juillet 1977 contre Superphénix, le réacteur de la centrale de Creys-Malville (Isère), qui s’achèvera par la mort d’un jeune professeur, Vital Michalon. Mais ce drame donnera un coup d’arrêt au mouvement antinucléaire. Et plus rien n’arrêtera la marche forcée vers l’atome. «Le programme a été volontairement surdimensionné, 58 réacteurs c’était 12 à 16 de trop. C’était fait pour rendre l’option nucléaire irréversible», avoue un ancien dirigeant d’EDF interrogé dans le film. Aux quatre coins du pays, la «manne nucléaire» – emplois et taxe professionnelle – achèvera de lever toute résistance.

Mais aujourd’hui, la mécanique implacable mise en place par la confrérie de l’uranium semble totalement déréglée. Et c’est la partie la plus intéressante du film. Le parc a vieilli : 34 réacteurs ont atteint leur limite d’âge théorique de 40 ans, mais EDF veut les prolonger : «50, 60 et pourquoi pas 100 ans ?», s’inquiète Bernard Laponche. Selon lui, ces machines n’ont pas été prévues pour résister sans risques aussi longtemps. «J’avais coutume de dire que le nucléaire français est l’un des plus sûrs au monde, mais aujourd’hui je pense que c’est celui où la sûreté se dégrade le plus vite», abonde Yves Marignac du cabinet Wise-Paris. Cet expert critique de l’atome va plus loin : «Je n’ai jamais autant craint un accident grave…» Et il est à peine contredit par Pierre-Franck Chevet, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), bien embarrassé face à l’accumulation des avanies découvertes par ses inspecteurs : du scandale des falsifications à l’usine Areva du Creusot qui a abouti à homologuer des composants «non-conformes» aujourd’hui installés sur les réacteurs français, à la découverte récente de 150 soudures défectueuses sur l’EPR de Flamanville dont la mise en service vient encore d’être reportée à 2020…

Scénarios catastrophe

Ce qui inquiétera sans doute le plus le téléspectateur, c’est cette fameuse séquence sur le risque de rupture du barrage de Vouglans, dans le massif du Jura : si cette énorme retenue venait à céder, ce sont plus de 600 millions de mètres cubes d’eau qui déferleraient dans l’Ain jusque dans la vallée du Rhône, engloutissant une trentaine de villages, jusqu’à noyer les quatre réacteurs de 900 MW du Bugey (Ain) à 70 km. La gigantesque vague inonderait en partie Lyon et pourrait même atteindre d’autres centrales en aval, comme celle de Cruas (Ardèche)… Privés d’électricité et de refroidissement, les réacteurs touchés pourraient entrer en fusion. Une catastrophe pire que Fukushima. Mais là, miracle, selon les calculs d’EDF, l’eau s’arrêterait aux portes de la centrale selon une ligne «comme tracée à la règle». Sous couvert d’anonymat, un ancien expert sûreté d’EDF, confirme documents internes à l’appui, l’existence de «fissures» et de «fragilités» sur le barrage de Vouglans, qui heureusement, est «l’un des plus surveillés au monde».

Au-delà de ces scénarios catastrophe, l’électricité nucléaire est surtout de moins en moins compétitive face aux énergies renouvelables, jusqu’à devenir absurde économiquement. Le mur des investissements à venir se monte à 100 milliards d’euros et plus pour prolonger coûte que coûte l’aventure nucléaire. Et au moment où le nucléaire recule un peu partout dans le monde, le rêve d’exporter l’EPR s’évapore peu à peu. «C’est un réacteur mort-né», diagnostique l’expert Mycle Schneider. Le film pointe l’état de quasi-faillite d’EDF et rappelle que ce sont les Français qui paieront un jour la facture. Pourtant «la fuite en avant continue» : «L’industrie nucléaire est comme un cycliste qui doit continuer à pédaler pour ne pas tomber», conclut Yves Marignac. Plus dure sera la chute.

Nucléaire, la fin d’un mythe, un film de Bernard Nicolas, Thierry Gadault et Hugues Demeude. Coproduction Bonne Pioche/Public Sénat. Diffusion sur Public Sénat, le samedi 22 septembre à 21 h 00

Jean-Christophe Féraud, le 22 septembre 2018 à 11:07

https://www.liberation.fr/france/2018/09/22/le-nucleaire-francais-demystifie-du-plan-messmer-a-l-epr_1679824