Sep 27

LE GOUVERNEMENT VISERAIT HUIT FERMETURES DE RÉACTEURS, SANS SE PRESSER

À un mois du verdict, des fuites font état d’un projet de programmation pluriannuel de l’énergie encore très favorable à l’atome. Seuls huit réacteurs seraient arrêtés dans le sillage de Fessenheim… et pas sous ce quinquennat.

Le gouvernement viserait huit fermetures de réacteurs, sans se presser

À un mois des arbitrages définitifs sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) qui doit déterminer à quel rythme la France doit se diriger vers le 50/50 d’électricité nucléaire et renouvelable, la trajectoire du gouvernement se précise. Et elle risque de ne satisfaire qu’à moitié les partisans d’une accélération de la transition énergétique qui souhaitent voir fermer une vingtaine de réacteurs dans les dix ou quinze ans, après l’arrêt des deux tranches de la centrale de Fessenheim (Moselle) prévu fin 2019.

Selon Montelnews, l’exécutif se dirige vers la fermeture de huit réacteurs nucléaires d’ici 2028, sur les 58 aujourd’hui exploités par EDF. «La fermeture de huit réacteurs est la position prônée par Bercy et soit elle a déjà été arbitrée, soit elle est en cours d’arbitrage», a indiqué une source bien informée au site spécialisé dans l’énergie.

Ce chiffre cadre avec les estimations de l’un des acteurs du débat sur la PPE interrogé récemment par Libération : «après le départ de Nicolas Hulot et à la veille des élections européennes, traditionnellement plus favorables aux écologistes que les autres scrutins, l’exécutif doit absolument afficher un objectif de réduction du nucléaire pour ne pas tomber dans la caricature de l’État nucléaire, mais ils ne feront rien qui aille à l’encontre des intérêts économiques immédiats d’EDF, dont l’équilibre financier est très fragile». La même source pariait ainsi sur «le sacrifice de quelques réacteurs, moins d’une dizaine, parmi les plus anciens du parc». En tête de liste des huit tranches à fermer, on trouverait ainsi les réacteurs de la centrale de Bugey (Ain) tous entrés en service entre 1978 et 1979 et ceux de Dampierre (Loiret), de Gravelines (Nord) ou du Tricastin (Drôme), qui datent de 1980-1981. 

Moindre mal pour EDF 

Huit réacteurs de 900 MW en moins, ce serait vraiment un moindre mal pour l’exploitant EDF. L’électricien, qui veut prolonger la durée de vie de ses centrales nucléaires de quarante à cinquante ans, espérait en effet n’arrêter aucun réacteur supplémentaire avant 2030. Mais selon notre source, EDF obtiendrait en contrepartie «le feu vert à une paire de nouveaux réacteurs EPR, si celui de Flamanville arrive vraiment à rentrer en service en 2020» après avoir réglé ses nouveaux problèmes de soudures. Le gouvernement afficherait ainsi son soutien à l’EPR dont les déboires industriels et financiers inquiètent les clients actuels (le Royaume-Uni) et potentiels d’EDF (l’Inde). Cette trajectoire pour la PPE qui sera présentée fin octobre reste donc bien éloignée de ce que souhaitent les partisans de la fin de l’atome. Pour le WWF«il faudrait déjà programmer la fermeture de vingt-trois réacteurs d’ici 2030 pour sauver EDF de l’impasse financière et se rapprocher de l’objectif de 50% de nucléaire» voulu par la loi sur la transition énergétique de 2015. Mais cet objectif a déjà été reporté de 2025 à 2035 par le gouvernement.

Et les antinucléaires, qui s’inquiètent du retard pris par la France dans le développement des renouvelables (selon RTE, l’hydraulique, l’éolien et le solaire ne représentaient que 18,4% de l’électricité consommée en 2017), risquent de l’avoir d’autant plus mauvaise qu’aucun réacteur ne serait fermé sous ce quinquennat, en dehors de ceux de Fessenheim. La PPE couvre en effet les périodes 2019-2023 et 2024-2028 et c’est ce deuxième horizon qui serait prudemment visé par le gouvernement, qui ne sera plus là pour en être comptable. Dans un entretien accordé le 15 juillet à Libération, le secrétaire d’État à la Transition écologique, Sébastien Lecornu, se félicitait ainsi d’appartenir au «premier gouvernement qui aura réellement engagé, en actes, la transition énergétique», en ayant «fermé la centrale nucléaire de Fessenheim, éteint quatre centrales à charbon et réalisé une programmation de la fermeture des réacteurs pour atteindre le 50% de nucléaire» durant le quinquennat. Rien de plus.

Ligne pronucléaire

Cette ligne très pronucléaire, visant à protéger avant tout les intérêts d’EDF et d’une filière qui emploie 220 000 personnes en France, semble l’avoir emporté au sein du gouvernement, ce qui explique en grande partie le départ de Nicolas Hulot, lui qui avait prévenu «si je m’en vais, il va y avoir trois EPR de plus dans les prochaines années», selon des confidences recueillies par Libération. Mardi sur BFMTV, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a donné le ton en déclarant : «ce que je souhaite, c’est que nous continuions à nous appuyer sur une filière nucléaire qui a des compétences, qui est créatrice d’emplois, qui nous garantit une énergie décarbonée à bas coût». Avant d’ajouter «Je ne vous dis pas qu’aucune autre fermeture n’est possible, je vous dis simplement que, sur le long terme, nous devons garder une filière compétitive.» Des propos bien plus tranchés que ceux du nouveau ministre de la Transition écologique, François de Rugy, qui expliquait le 11 septembre au Monde que pour lui, l’énergie nucléaire n’était pas «spontanément une énergie d’avenir», tout en promettant «d’arriver à un équilibre entre 50% de nucléaire et 50% d’énergies renouvelables» à l’horizon 2035.

Même s’il avait la volonté d’accélérer le calendrier de fermetures des réacteurs, Rugy risque de ne pas peser bien lourd face au camp de l’atome incarné par le Premier ministre Édouard Philippe (qui fut directeur des affaires publiques d’Areva entre 2007 et 2010), et le patron de Bercy Bruno Le Maire. D’autant qu’au final, c’est le président de la République qui devrait trancher. Et Emmanuel Macron ne semble pas pressé d’engager la transition vers moins de nucléaire : dans une interview accordée au media vidéo Brut dans le cadre du One Planet Summit à New York, le «Champion de la Terre» Emmanuel Macron ne dit pas un mot sur l’objectif de réduction de l’atome à 50% du mix électrique et pratiquement rien sur le développement des renouvelables. Ça sent décidément le maintien de l’option tout nucléaire «pour le climat»… et surtout dans l’intérêt immédiat d’EDF.

Jean-Christophe Féraud

https://www.liberation.fr/france/2018/09/27/le-gouvernement-viserait-huit-fermetures-de-reacteurs-sans-se-presser_1681587