Sep 29

DES ARMES OU DÉSARMEMENT ? TELLE EST LA QUESTION

Par Morvan56, 29 sept. 2018, Blog : Le blog de Morvan56

Les politiques de non-prolifération ou d’interdiction des armes nucléaires ou autres dans le monde se heurtent à des logiques capitalistes industrielles, sociales et étatiques contradictoires….Journée de mobilisation nationale le 14 octobre 2018…Paul Quilès : « Les modes pacifiques de règlement des conflits ne sont pas assez pris en considération »…

—————————

Stéphane Aubouard et P. B. Dossier réalisé avec Damien Roustel et Lina Sankari

Dès lors que l’on parle de désarmement dans le monde, un parfum de douce schizophrénie semble flotter dans l’air de nos hautes sphères dirigeantes. Pour la dénucléarisation des armes par exemple, nul ne peut nier que des avancées ont eu lieu ces dix-huit derniers mois sur le champ diplomatique. Le 7 juillet 2017, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, 122 pays sur 192 ont ainsi approuvé le traité historique sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian).

Dans la foulée, le 10 décembre de la même année, l’Ican, la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires – dont le Mouvement de la paix, le PCF et la CGT sont membres – recevait le prix Nobel de la paix. La France – qui n’a pas signé le traité – pouvait se gargariser d’une belle victoire symbolique.  Mais l’oreille droite du président français est à l’heure actuelle plus attentive aux exigences de Donald Trump réclamant aux membres de l’Otan, dont la France, qu’ils financent leurs efforts de guerre à 2 % du PIB.

Aussi la question se pose : à l’image du traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) signé en 1968, le Tian ne risque-t-il pas de connaître les mêmes difficultés que son ancêtre dans sa mise en œuvre ? Depuis 1968, Israël, l’Inde et le Pakistan – qui, certes, ne sont pas signataires du traité – ont respectivement acquis dans leur arsenal de 70 à 80, de 130 à 140 et de 140 à 150 bombes atomiques ! La Corée du Nord, qui a signé en 1985 puis s’est retirée en 2003, posséderait une vingtaine de têtes nucléaires. Seule bonne nouvelle : le désarmement progressif des deux géants de la guerre froide, la Russie et les États-Unis, malgré des chiffres difficilement vérifiables.

La France promeut la paix au Moyen-Orient… et y vend des armes pour 3,9  milliards d’euros

De son côté, Paris reste empêtré dans ses contradictions, coincé entre ses impératifs moraux et économiques. Alors qu’elle promeut la paix d’un côté, la France décide dans sa nouvelle loi de programmation militaire 2019-2025 (37 milliards contre 23,3 milliards d’euros), d’augmenter de 60 % son budget lié à la dissuasion nucléaire.

Cette schizophrénie prend sa source dans un système capitaliste mondialisé aux injonctions contradictoires dévastatrices. Exemple Paris parle de paix au Moyen-Orient, à la tribune de l’ONU… dans le même temps 60 % de ses ventes d’armes, soit 3,9 milliards d’euros, sont allés dans cette région l’an dernier. Autre cas d’école observé en Espagne la semaine passée. Vingt-quatre heures après avoir annoncé qu’il ne livrerait pas les 400 bombes à tête téléguidée que l’Arabie saoudite lui avait achetées – informé qu’un tir de missile de la coalition arabe au Yémen avait tué des dizaines de civils dont des enfants –, le gouvernement socialiste espagnol a fait machine arrière, en raison des menaces de la monarchie wahhabite d’annuler une commande de cinq corvettes fabriquées par Navantia, en Andalousie. Soit 6 000 emplois en jeu.

On aurait tort cependant de ne considérer ce grand marché qu’à l’aune du commerce. Dans ce grand jeu mondial de domination, la géopolitique se dessine par la force. Chacun joue ses pions ici où là. Les alliances sont à géométrie variable. Qu’il s’agisse de la Syrie, de la Turquie, de l’Iran, de l’Irak ou de l’Afghanistan et aussi, bien sûr, du continent africain où la France, notamment, se veut toujours le gendarme. Les grands absents ? Les peuples du monde, hachés menu par ces politiques dévastatrices.

—–

RAPPEL : le PCF dit NON : Loi de programmation militaire, un budget défense conforme aux exigences de l’Otan

L’Assemblée nationale débat actuellement de la loi de programmation militaire 2019-2025, qui fait la part belle aux injonctions de l’Otan et à la modernisation du nucléaire militaire.

Au cœur de l’été 2017, le chef d’état-major des armées Pierre de Villiers s’était vivement opposé aux 850 millions d’euros d’économies réclamées par Emmanuel Macron pour boucler l’année, avant de remettre sa démission.

Afin d’éteindre la polémique, la ministre des Armées, Florence Parly, avait annoncé le dégel de 1,2 milliard d’euros de crédits… déjà budgétés pour 2017. Mardi, à l’Assemblée nationale, le gouvernement a voulu clore définitivement ce chapitre en présentant sa loi de programmation militaire (LPM) fixant un cadre de 2019 à 2025. « Le temps des sacrifices est révolu. Le renouveau de nos armées commence », a promis la ministre en présentant de nombreuses mesures.

Son objectif est de porter les dépenses de défense à 2 % du PIB de la France en 2025. Pour cela, le budget annuel devrait progressivement passer de 34,2 milliards à 50 milliards d’euros, avec une hausse de 1,7 milliard par an jusqu’en 2022, puis de 3 milliards par an jusqu’en 2025.

Les différents groupes d’opposition n’ont pas manqué de souligner que le gros de l’effort se situe « au-delà du quinquennat actuel », que seuls 198 milliards d’euros sur les 295 prévus jusqu’en 2025 semblent pour l’instant budgétés, et que la hausse de moyens présentée est en partie « artificielle », la LPM regroupant cette année plusieurs budgets afin que celui de la défense respecte à terme la règle des 2 % de PIB.

Alignement de la France derrière les États-Unis et Donald Trump

Une règle arbitraire, présente dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron, et fixée par l’Otan. « Viser ce chiffre est symbolique de l’alignement de la France derrière les États-Unis et Donald Trump. Ces 2 % ne sont là que pour faire fonctionner le complexe militaro-industriel américain. Il y a là une forme d’asservissement politique et économique de notre pays », s’indigne André Chassaigne.

Le député PCF invite la France à rompre avec ce traité afin de se fixer des objectifs de paix, de concert avec l’ONU. Même son de cloche du côté de la France insoumise. Lors de la présentation d’une « contre-LPM », mardi, Bastien ­Lachaud et Alexis Corbière ont aussi appelé à « privilégier le “made in France” pour tous les produits indispensables à notre défense », dont le matériel militaire.

Dans l’Hémicycle, communistes et insoumis se sont également entendus pour souligner que la Turquie, membre de l’Otan, écrase actuellement les amis kurdes de la France, sans aucune réaction du Quai ­d’Orsay. La commission des ­Affaires étrangères de ­l’Assemblée a de son côté accepté hier matin de convoquer l’ambassadeur de la Turquie en France, sur proposition de Jean-Paul Lecoq (PCF).

Le secret-défense trop souvent opposé aux députés

Au-delà de l’origine atlantiste de la règle des 2 %, André Chassaigne a aussi dénoncé son caractère technocratique et hors-sol : « C’est invraisemblable, on se fixe un pourcentage de PIB à atteindre sans évaluation, sans se poser en premier la question des besoins de l’armée française. C’est de là qu’il faut partir, car nombre d’équipements sont devenus obsolètes. C’est inacceptable pour nos militaires. »

Le Mouvement de la paix, dans un communiqué de presse, a également regretté qu’après des attentats qui ont marqué le pays et interrogé les Français sur l’état du monde, aucun grand débat public n’ait été organisé avant cette LPM : « Force est de constater que les vieilles méthodes antidémocratiques qui tiennent à l’écart notre population de la discussion d’enjeux majeurs pour sa vie ont prévalu. »

Il en va de même pour les députés, qui regrettent que le « secret-défense » leur soit parfois opposé, notamment sur la question du nucléaire militaire (37 milliards d’euros jusqu’en 2025, puis 6 à 7 milliards par an sont envisagés). « On nous parle d’une “adaptation de l’arme nucléaire au XXIe siècle”. J’y vois un risque de prolifération, loin d’un désarmement dont la France devrait être l’un des principaux acteurs. On nous dit que la décision relève du chef de l’État, mais c’est au peuple d’en décider. Dans la foulée d’un ministère de la Défense renommé ministère des Armées, je me demande ce que prépare vraiment ce budget. L’heure serait plutôt à organiser une COP du désarmement pacifique », mesure Jean-Paul Lecoq. 

L’Huma – Stéphane Aubouard

—–

Journée de mobilisation nationale le 14 octobre 2018

Un collectif contre l’OTAN, pour un but commun : la Paix

Rappelons d’abord que l’OTAN, Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, a été créée en 1949 et le pacte de Varsovie en 1955. Cette organisation a dans ses objectifs la conservation des intérêts politiques et économiques des pays capitalistes occidentaux, son objectif essentiel étant militaire. À ce titre il contrevient aux termes de la Charte des Nations Unies qui réserve au seul Conseil de Sécurité le recours à la force dans les relations internationales. Tout aussi illégale, et pour les mêmes raisons, pourrait être une Europe de la Défense….la suite :

—–

Paul Quilès : « Les modes pacifiques de règlement des conflits ne sont pas assez pris en considération »

Paul Quilès, ancien ministre de la défense et président d’« Initiatives pour le Désarmement Nucléaire », revient sur les difficultés du dialogue diplomatique et les divisions à l’Onu entre les diverses puissances notamment au Conseil de sécurité. Alors que se tient l’Assemblée générale des Nations Unies, le président de l’IDN (1) estime que la construction de la paix passe par le renforcement des institutions internationales comme l’Onu et régional comme l’OSCE, le désarmement nucléaire et par le domaine économique avec le développement durable.

Alors que s’ouvre l’Assemblée générale de l’ONU, de nombreux conflits comme le Yémen ou la Syrie, l’Ukraine n’ont toujours pas trouvé d’issue politique. Est-ce que cela révèle une crise de la diplomatie mondiale et de l’un de ses piliers, les Nations Unies ?

Paul Quilès. Il y a certainement une crise de la diplomatie en ce sens que, en violation de la Charte des Nations Unies (1), la tentation du recours à la force l’emporte à présent souvent sur la volonté de dialogue. Les conflits sont en outre généralement internes aux États, mais ils donnent lieu à des ingérences étrangères sous des formes diverses. Chacun d’eux présente cependant des caractéristiques spécifiques, irréductibles à un traitement global.

En Ukraine, l’opposition entre Européens, Américains d’un côté, Russes de l’autre semble irréductible, malgré les accords de Minsk 2 (février 2015). Il en résulte une détérioration de la sécurité paneuropéenne, un affaiblissement considérable de l’OSCE et l’apparition de tensions militaires sur le continent, à l’ombre des menaces nucléaires réciproques.

En Syrie, les Européens et les Américains semblent se résigner à une victoire gouvernementale, alors que la Turquie est appelée à jouer un rôle-clef dans l’évolution indispensable du pouvoir syrien vers un mode de gouvernement plus inclusif.

Au Yémen, les grandes puissances semblent donner carte blanche à l’Arabie saoudite et à son allié émirati pour affaiblir la rébellion houthie, malgré les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis. Aucune solution militaire n’est possible, mais les belligérants se refusent à entrer dans une réelle négociation politique.

Dans ces trois cas comme dans celui de nombreuses autres crises, le Conseil de sécurité est impuissant à exercer la « responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales » que lui attribue la Charte des Nations Unies (2), essentiellement en raison de désaccords de fond entre ses cinq membres permanents (3), chacun doté d’un droit de veto. Cette situation montre à quel point une réforme de l’ONU est indispensable, en particulier pour rendre le Conseil de sécurité plus représentatif ou pour accroître les pouvoirs de l’Assemblée générale qui rassemble tous les États membres. Il est à noter cependant que, même dans sa configuration actuelle, le Conseil de sécurité montre parfois une certaine efficacité dans le traitement des crises régionales notamment africaines.

Désormais l’intervention militaire unilatérale (Syrie, Yémen…) n’est plus un « tabou ». Comment expliquer cette mise à l’écart de l’ONU et du dialogue?

Paul Quilès. L’intervention militaire unilatérale est contraire à la Charte, sauf en cas de légitime défense. Si elle est à présent trop souvent pratiquée sans conséquences pour ses auteurs (Turquie en Irak et en Syrie ; Israël en Syrie), c’est en raison des divisions qui affaiblissent le Conseil de sécurité et de la tolérance des grandes puissances. Cette évolution est dangereuse, dans la mesure où elle favorise l’escalade des conflits armés, notamment lorsque des puissances nucléaires sont impliquées. Le risque existe alors, par exemple aux frontières de la Russie, que ces puissances aient recours à des formes de « gesticulation nucléaire » en annonçant le déploiement dans leurs unités d’armes nucléaires dites « tactiques » ou du champ de bataille. Il est donc urgent de retirer ces armes, qu’elles soient américaines ou russes, du continent européen. J’aimerais que la France s’exprime fermement à ce sujet.

Aujourd’hui, de nouvelles sources de conflits apparaissent -Colombie/Venezuela en Amérique du Sud, autour de la Macédoine (la Russie n’acceptant pas sa possible adhésion à l’Otan), les tensions Israël/Iran. Comment éviter que la force s’impose dans ces crises régionales au détriment de la diplomatie?

Paul Quilès. Pour prévaloir, le dialogue politique a besoin d’organisations internationales fortes, au plan mondial (ONU), comme au plan régional (OSCE en Europe, Union africaine et ses organisations sous régionales en Afrique). Une priorité doit donc être donnée par la France et l’Union européenne au renforcement des organisations internationales de sécurité. Ces organisations, et en premier lieu l’ONU, doivent également être réformées pour devenir plus réactives, plus efficaces, mieux dotées financièrement et plus légitimes.

Construire la paix apparait de plus en plus difficile. Est-ce dû à un manque de dialogue entre les principales puissances? Ou aux tentatives d’hégémonie régionale de leurs alliés (Iran, Arabie saoudite, Qatar, Turquie,…)?

Paul Quilès. Il est vrai que le dialogue, et plus largement les modes pacifiques de règlement des conflits, ne sont pas assez pris en considération lorsqu’il s’agit de régler une crise. C’est trop souvent l’arme des sanctions qui est utilisée, presque de manière réflexe. Les sanctions peuvent être utiles lorsqu’il s’agit de combattre une atteinte au droit international, mais il est contre-productif et dangereux de les lancer sans avoir défini au préalable avec précision l’objectif recherché. Elles ne peuvent en aucun cas se substituer au dialogue ou rendre le dialogue impossible (par exemple lorsqu’elles visent à réduire le potentiel de croissance de l’adversaire).

Pour ce qui est des tentatives d’hégémonie régionale, l’expérience montre qu’il s’agit d’un objectif difficile à atteindre, sauf, sans doute, dans certaines circonstances, pour une hyperpuissance comme les États-Unis. Toute entreprise en ce sens d’une puissance moyenne se heurte inévitablement à la résistance d’autres puissances du même rang. Si des organisations internationales suffisamment fortes existent pour concilier les intérêts en présence, ce phénomène naturel de concurrence entre États n’est pas nécessairement générateur de conflits.

Quel pourrait-être selon vous, les pistes pour construire la paix et éviter que le multilatéralisme disparaisse au profit de la « loi du plus fort »?

Paul Quilès. Comme je l’ai dit, la construction de la paix passe par le renforcement des institutions internationales, pas seulement dans le domaine de la sécurité, mais aussi dans le domaine économique, de façon à prévenir notamment des guerres commerciales, dont on voit aujourd’hui qu’elles peuvent être dangereuses pour les équilibres politiques et pour la paix.

La paix se construit aussi sur le terrain du développement durable : dans ce domaine l’action individuelle des États est insuffisante, elle doit être coordonnée et démultipliée par les organisations internationales autour de l’ONU.

Le désarmement, tout particulièrement nucléaire, est enfin essentiel pour écarter le risque catastrophique d’un emploi de l’arme nucléaire, notamment tactique, dans les zones de tension (régions frontalières de la Russie, « ligne de contrôle » entre l’Inde et le Pakistan). Un désarmement progressif, contrôlé et multilatéral permettrait de restaurer le climat de confiance indispensable aux progrès de la paix. Il devrait notamment conduire les puissances nucléaires à adhérer au traité d’interdiction des armes nucléaires, ouvert à la signature depuis septembre 2017. Il devient urgent que les cinq « pays dotés » de l’arme nucléaire (États-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Chine), qui sont signataires du TNP (Traité de Non-Prolifération), sortent de l’hypocrisie insupportable qui consiste à proclamer qu’ils luttent contre la prolifération, alors qu’ils ne respectent pas ce traité (4) et qu’ils alimentent une nouvelle course aux armements.

(1) Auteur de « L’illusion nucléaire- la face cachée de la bombe atomique », mai 2018, co-écrit avec Jean-Marie Collin et Michel Drain aux éditions Charles Léopold Mayer.

(2) Article 33 de la Charte des Nations Unies : obligation du règlement pacifique des différends

(3) Article 24

(4) États-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Chine

(5)  Article 6 du TNP : « Chacune des Parties au Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace. »

——————————————

Le Club est l’espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n’engagent pas la rédaction.

https://blogs.mediapart.fr/morvan56/blog/290918/des-armes-ou-desarmement-telle-est-la-question