Oct 02

PAKISTAN : DES AMBITIONS NUCLÉAIRES QUI INTERPELLENT

Début septembre 2018, la très sérieuse – et généralement bien renseignée – Federation of American Scientists [1] (FAS) laissait entendre dans un rapport circonstancié (2018 Nuclear Notebook on Pakistani nuclear forces) que l’arsenal atomique du Pakistan comptait à l’été 2018 quelques 150 ogives nucléaires. Et les auteurs de ce document fort intéressant d’en conclure qu’au rythme de production actuelle de la matière fissile, le second pays le plus peuplé d’Asie méridionale disposerait à horizon 2025 de 220 à 250 ogives : une volumétrie considérable faisant dire aux experts [2] en question atomique que le Pakistan serait alors à la tête du 5e arsenal nucléaire militaire de la planète.

Un semestre plus tôt, à l’issue d’une visite sur le principal site nucléaire civil pakistanais (banlieue ouest de Karachi), M. Yukiya Amana, le Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) déclarait devant ses hôtes que les installations visitées (notamment les récentes centrales Kanupp II et III) étaient ‘’très sérieusement protégées [3]’’. Fin août, la presse pakistanaise (Daily Pakistan du 31 août 2018) révélait que la Russie fournirait sous peu une station radar civile dernier cri (de type Surok) dédiée à la surveillance et à la protection de ce site des plus sensibles [4].

Il n’empêche ; cette appréciation pour le moins flatteuse émanant du Directeur général actuel de l’AIEA tranche nettement avec le propos de son prédécesseur, Mohamed El Baradei (prix Nobel de la paix en 2005) qui s’inquiétait, une décennie plus tôt, de l’existant d’alors : ‘’Je crains que le chaos ou un régime extrémiste ne s’installe dans ce pays qui possède 30 à 40 ogives (…). Je redoute que les armes nucléaires ne tombent entre les mains d’un groupe extrémiste au Pakistan ou en Afghanistan (…) [5].

Plus près de nous, au printemps, l’administration américaine s’était elle aussi montrée plus réservée sur le sujet, le U.S. Bureau of Industry and Security, Commerce (Département du Commerce) appliquant le 22 mars un régime de sanctions à sept entreprises pakistanaises pour leur implication présumée dans le commerce de matériels nucléaires ; une sanction susceptible de compliquer l’entrée du Pakistan dans le Nuclear Suppliers Group [6], à laquelle aspire pourtant Islamabad. Afin de se dédouaner de toute implication dans ces activités suspectes, les autorités pakistanaises – par la voix du ministère des Affaires étrangères – se sont empressées de mettre de la distance avec les sociétés sanctionnées et de clamer leur bonne foi : ‘’Les efforts du Pakistan dans le domaine du contrôle des exportations et de la non-prolifération ainsi que de la sûreté et de la sécurité nucléaires sont bien connus. Le Pakistan et les États-Unis coopèrent depuis longtemps dans ces domaines. Nous rejetons les tentatives des détracteurs du Pakistan d’exploiter ces listes pour dénigrer les références du Pakistan en matière de non-prolifération [7]’’. Sans parvenir à totalement convaincre l’ensemble de l’auditoire.

Cette sanction printanière américaine n’est pas sans rappeler – toute proportion gardée naturellement – un précédent plus grave survenu une décennie plus tôt lorsque l’ONU avait révélé (en 2008) l’existence d’un réseau élaboré de trafic clandestin de composants et de savoir-faire nucléaires impliquant le ‘’père du programme nucléaire pakistanais’’, le Dr Abdul Qadeer Khan, en direction d’une douzaine de pays distincts, dont – excusez du peu – la Libye et la Corée du Nord.

Il n’est pas que Washington ou d’anciens responsables de l’AIEA à s’émouvoir de ces quelques incertitudes relatives à la sécurité physique des installations atomiques du Pakistan ou de leur état technique proprement dit [8]. Certains réacteurs ont par le passé connu divers incidents préoccupants (cf. fuites radioactives sur le site de Karachi [9]) ; la localisation des principaux sites nucléaires – cf. proximité immédiate du 1er centre urbain national, Karachi, ou encore sur les berges du fleuve Indus, pour le site de Chasma, avec les incidences sur la santé des individus et l’environnement en cas de fuite radioactive notamment – ont alerté depuis des décennies les observateurs sur leur opportunité ; et leurs dangers potentiels. Enfin, les filières et technologies employées [10] soulèvent également à l’occasion quelque interrogation.

Voilà un an, au printemps 2017, dans une tribune publiée par le quotidien The New York Times [11], Rahmatullah Nabil, l’ancien directeur[12] du National Directorate of Security (NDS, les services de renseignements afghans) appelait de ses vœux la communauté internationale (et notamment la United Nations Atomic Energy Commission) à aider les autorités pakistanaises à ‘’sécuriser’’ leur arsenal nucléaire. L’ancien espion en chef afghan arguait notamment que l’arsenal atomique du ‘’pays des purs’’ suscitait ces dernières années les convoitises répétées de la part de certains acteurs radicaux – dont on ne présente plus l’agenda de terreur [13] – ayant leurs entrées jusqu’au sein des instances de protection dudit programme et de ses installations sensibles.

Espérons in fine qu’il n’en soit rien, que le propos fut exagéré et que la raison l’emporte sur les sombres desseins d’entités mal intentionnées.
Notes :

[1] Une organisation non-gouvernementale fondée en 1946 par des chercheurs associés au Projet Manhattan (création de la première bombe atomique américaine) ; basée à Washington D.C.

[2] Les spécialistes de IHS Jane’s Defence Weekly notamment ;  https://www.janes.com/article/82789/pakistan-could-have-up-to-250-nuclear-warheads-by-2025-says-report

[3] https://www.dawn.com/news/1395361

[4] Situé à Paradise Point (ouest de la cité portuaire), le Karachi Nuclear Power Complex (KNPC) se compose du Karachi Nuclear Power Plant (KANUPP) et du Pakistan Atomic Energy Commission’s Control & Instrumentation Analysis Lab). À quoi il faut encore ajouter deux autres centrales en construction, KANUPP-2 et KANUPP-3.

[5] Détail de ces déclarations : https://www.nti.org/gsn/article/elbaradei-pakistan-clash-on-nuclear-security/

[6] Le Groupe des Fournisseurs Nucléaires est une entité regroupant 48 pays contribuant à la non-prolifération des armes nucléaires en mettant en œuvre des directives sur les exportations de matériels atomiques, notamment.

[7] Dépêche de Reuters du 27 mars 2018 (‘’Pakistan defends nuclear safety record after U.S. sanctions companies’’).

[8] Une partie du parc nucléaire pakistanais est d’un âge avancé, à l’instar de ce réacteur de 125 MW de conception canadienne célébrant bientôt son demi-siècle d’activité (entrée en service en 1972) sur le site atomique de Karachi.

[9]’Underpowered and Unsafe. Pakistan’s nuclear reactors are just big boys’toys’’, The Guardian, 28 avril 2011.

[10] Voir à ce sujet la dépêche de l’agence Reuters du 24.11.2017 https://www.reuters.com/article/us-pakistan-nuclear-china/china-signs-deal-to-build-new-nuclear-reactor-in-pakistan-wnn-idUSKBN1DO1W6

[11] Lire https://www.nytimes.com/2017/04/20/opinion/the-world-must-secure-pakistans-nuclear-weapons.html

[12] Entre 2010 et 2015.

[13] À l’instar du groupe Lashkar-e-Taiba, notoirement proche de la nébuleuse terroriste Al-Qaïda, placé sur les listes américaine, canadienne, britannique et indienne (entre autres) des organisations terroristes.

Par Olivier Guillard, le 2 octobre 2018

http://www.iris-france.org/119359-pakistan-des-ambitions-nucleaires-qui-interpellent/