Oct 06

BELGIQUE, JEAN-MARC NOLLET: « NOTRE DÉPENDANCE VIS-A-VIS DE LA FRANCE VA NOUS JOUER DE SALES TOURS »

L’Écolo Jean-Marc Nollet estime qu’avoir laissé Paris à ce point prendre la main dans notre politique énergétique donne des moyens de pression énormes à la France dans d’autres dossiers. Qu’ils sont beaux, mes ‘Rafale‘…

On n’était pas très loin, amis lecteurs, de vous offrir un face-à-face « historique » entre la ministre de l’Énergie Marie-Christine Marghem et son meilleur ennemi Jean-Marc Nollet. Sur le principe, tant la libérale que l’Écolo avaient donné leur feu vert mais, caramba, encore raté, les agendas n’ont pas pu être coordonnés. C’est donc à Nollet-seul-en-scène que vous aurez droit ce week-end. Le vert est au bord de la surchauffe tant ses dossiers de prédilection font l’actualité: ça va péter, comme dirait l’autre…

Avec, bien entendu, une question qui est sur toutes les lèvres: aura-t-on de l’électricité au mois de novembre? « Dès le début de la crise, j’ai attiré l’attention sur le fait que novembre ne serait sans doute pas le mois le plus difficile, parce qu’en novembre, la France n’a pas encore allumé tous ses chauffages électriques, et n’aura pas besoin de l’entièreté de ses capacités de production d’électricité. Par contre, fin décembre, janvier, et même début février, risquent d’être plus tendus. Et on n’est pas certain que les trois réacteurs qui doivent redémarrer en décembre seront là, Doel 1 et 2 et Doel 4. Le risque, c’est qu’il y ait un report. Pour Doel 1 et 2, la cause de la fuite dans la partie nucléaire n’est toujours pas identifiée. Et concernant Doel 4, le ministre Jan Jambon me disait mercredi que les analyses sur les problèmes de béton étaient toujours en cours… Et même si ces trois réacteurs reviennent, il y a toujours un problème.« 

« Je pense que Marghem mène le pays dans le mur, mais c’est un reproche politique. Cela n’a rien de personnel.« 

On insiste. S’attend-il à des délestages répétés cet hiver? Il répond: « Je n’ai pas de vue sur ce qui va se passer en France en janvier et en février. Mais il faut tous travailler aux solutions, notamment à la gestion de la demande des particuliers, et je suis disponible pour y travailler avec la ministre. » C’est déjà ça.

N’empêche: un Français qui regarde la situation énergétique de la Belgique hic et nunc, il se dit, probablement, que ça ressemble à un pays du Tiers-monde… Nollet tempère: « On n’en est pas là. Le Français qui regarde, la première chose qu’il regarde, c’est comment ça se fait? Et pour moi, la réponse est simple: c’est la confiance aveugle que les différents responsables, Engie d’une part, le gouvernement d’autre part, ont eue dans la capacité du nucléaire à être stable dans sa production. Or ce n’est plus le cas. En 2015, on a eu 50% d’indisponibilité. En 2016, 20%. Les centrales ne sont plus fiables. Le nucléaire devient une énergie intermittente, beaucoup plus que les énergies renouvelables qui, si elles sont aussi intermittentes, ont l’avantage, elles, d’être prévisibles. Le nucléaire, il a l’intermittence, sans la prévisibilité de l’éolien ou du solaire.« 

Cela dit, lui fait-on remarquer, la situation actuelle montre aussi que le nucléaire continue à jouer un rôle clé dans notre approvisionnement énergétique, et qu’en sortir entre 2022 et 2025, ce n’est pas gagné.

« La loi du silence »

Il rétorque: « Mais on est déjà plus loin que ce que la loi de 2003 sur la sortie du nucléaire prévoyait à l’origine. À l’heure où on se parle, trois réacteurs auraient dû être fermés. Là, il y en a cinq à l’arrêt, et bientôt six. C’est le fruit d’un manque d’entretien des centrales et d’une sous-estimation du problème. Donc c’est la responsabilité d’Electrabel. Le Premier ministre l’a également reconnu. Il a été très dur sur Electrabel.« 

À ce stade, Nollet a enfourché son cheval de bataille: « On a décidé de prolonger Doel 1 et 2 en trois mois. Les tests liés à cette prolongation sont en cours pour l’instant, et caramba, qu’est-ce qu’on découvre? Une fuite dans la partie nucléaire de la centrale. Et c’est plusieurs litres par minute! On a d’abord appris que la fuite n’était que de quelques litres, puis après, que c’était par minute… La communication, il faut aller la chercher…«  Il souffle: « Dans le monde du nucléaire, moins ils en disent, mieux ils se portent. Cela a toujours été comme cela. C’est un petit monde, qui a toujours fonctionné sur lui-même. Il n’y a pas énormément d’experts en la matière. Et le contrôleur et le contrôlé se mélangent. Ce pays est très petit. J’ai toujours plaidé pour qu’il y ait un regard international sur les centrales. Et ce regard international, il a eu lieu à Tihange 1 avant la prolongation; à Doel 1 et 2, il a eu lieu un an ou deux après la décision de prolonger. On organise la loi du silence.« 

Et le manque de transparence chez Electrabel, c’est parce que la maison mère dit à sa filiale de la mettre en veilleuse? « Non, Electrabel a toujours été un État dans l’État. Le problème, c’est que désormais Electrabel est dans les mains des Français. Et tout se décide à Paris. C’est Paris qui détermine notre politique énergétique. Et tout d’un coup, on nous annonce qu’on a trouvé 1000 MW supplémentaires en France. » On objecte que c’est surtout EDF, pas Engie, qui va produire ces mégawatts. Il dit: « Mais qui est actionnaire d’EDF à plus de 80% et premier actionnaire d’Engie à près de 25%? L’État français. C’est la France qui décidera, ou pas, à un moment, de nous envoyer du courant. On est vraiment dépendant de Paris pour éviter les délestages en Belgique.« 

Nous: et si la France dit qu’elle a besoin de nos gigawatts?

Lui: « Ben, on achètera des Rafale.« 

Nous: Sérieusement?

« La Belgique est myope, elle regarde juste à court terme. »

Lui: « Il y a évidemment de l’humour dans cette formule. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de ne pas avoir investi dans notre parc de production et dans la transition, on est devenu dépendant de la France. Et ça, ça va nous jouer des sales tours. Cela donnera des moyens de pression sur d’autres dossiers.« 

On met quand même sous le nez du député les responsabilités d’Olivier Deleuze qui, en 2003, en forçant le passage de la loi sur la sortie du nucléaire sans vrai plan pour l’accompagner, commet, peut-être, une erreur. « En 2003, Olivier Deleuze obtient la transposition d’un point de l’accord du gouvernement. Il ne reste à ce moment-là plus que deux mois avant les élections. Et sa décision laisse 12 ans avant la première fermeture, et 22 années avant la fermeture ultime. Il est resté deux mois; les autres, après, ont eu 10, 20 fois plus de temps et n’en ont rien fait. Et il ne faut pas oublier la répartition des compétences, qui ne concernaient pas que le Fédéral. Ce que faisait Deleuze, c’est qu’il envoyait un signal très clair via la loi, au monde industriel, mais aussi au monde politique.« 

Et pour les prix qui grimpent, mon bon monsieur Nollet, on fait comment? « Vous savez, le premier des mensonges des nucléaristes, c’est de dire que si on sort du nucléaire, le prix va exploser. Oui, la transition énergétique coûte. Mais la transition énergétique vers un renouvelable rapidement développé coûtera moins cher que l’inaction et que le développement du nucléaire. La Belgique est myope, elle regarde juste à court terme. C’est clair qu’en jouant sur la prolongation du nucléaire, on peut encore tirer quelques années – 2030, 2034… Mais à un moment, il faudra remplacer les centrales. Or, le nouveau nucléaire est nettement plus cher que le renouvelable, que ce soit l’éolien en mer belge ou le solaire.« 

Il ajoute: « La responsabilité d’Electrabel est engagée, même si une partie de la hausse des prix est liée au gaz, au prix du CO2… Mais la hausse des tarifs liée à l’indisponibilité du nucléaire, c’est à Electrabel à la supporter. Et je vais même un pas plus loin. Le montant qu’Electrabel devra mettre sur la table, plus la TVA supplémentaire que le Fédéral percevra à la suite de cette augmentation, la somme des deux, il faut l’utiliser pour favoriser la transition énergétique, avec un grand plan d’isolation chez les gens les plus précarisés, et le développement des énergies renouvelables qui sera payé par ces moyens.« 

Plan de délestage

Votre rue sera-t-elle plongée dans le noir?

Cet hiver, le réseau électrique devra faire face à de nouveaux problèmes d’approvisionnement. Les différents opérateurs de réseau ont donc élaboré un plan de délestage visant à déterminer quelles rues devront être déconnectées du réseau électrique en premier, celles qui ne le seront que plus tard et celles qui ne subiront pas de coupure de courant. Découvrez-le ici >

Là, on vient ajouter un brin de cynisme à la discussion. Les risques de black-out, les perspectives de délestage, c’est un peu une crise de la dioxine bis pour Ecolo. En pleine campagne électorale, les verts jouent sur du velours… « Je n’aime pas ce cynisme-là. Ce serait nous attribuer un choix stratégique qui serait de provoquer cette pénurie. Or, elle est le résultat du choix de l’option dominante du nucléaire. Nous, on n’a pas choisi cette situation…« 

Les phrases clés

« On est déjà plus loin que ce que la loi de sortie du nucléaire de 2003 prévoyait: cinq réacteurs sont à l’arrêt. »

« On est totalement dépendant de Paris si cela se passe mal cet hiver. »

« Je ne suis pas cynique, je ne me dis pas qu’Ecolo va récupérer politiquement la crise, je veux aider la ministre à trouver des solutions. »

Mais la dioxine non plus…

« Qu’aujourd’hui, nos discours de l’époque, nos propositions de l’époque et d’aujourd’hui, soient celles qui s’imposent presque naturellement après les incidents, on ne va pas s’en plaindre. Mais ce n’est pas nous qui avons la maîtrise des agendas d’entretien d’Electrabel.« 

Et la question à mille euros: politiquement, vous attendez-vous à faire un carton?

Il dit: « Non, parce que le vote est toujours un tout. Ce ne sera pas le seul paramètre. Mais c’est clair que le gouvernement pourrait être sanctionné de son aveuglement, de la confiance absolue qu’il a eue dans des réacteurs qui aujourd’hui montrent toutes leurs limites. Et d’ici les législatives, on verra s’il y a eu ou non de véritables problèmes.« 

Christine Scharff, Journaliste et Martin Buxant, Journaliste, Source: L’Écho

https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/general/jean-marc-nollet-notre-dependance-vis-a-vis-de-la-france-va-nous-jouer-de-sales-tours/10056391.html