Oct 26

TRAITÉ NUCLÉAIRE : POURQUOI LE RETRAIT AMÉRICAIN TÉTANISE L’EUROPE

Le retrait américain du traité sur les Forces nucléaires intermédiaires (FNI) annoncé, samedi 20 octobre, par Donald Trump, pourrait modifier l’équilibre stratégique européen en faveur de la Russie.

Quelles seront pour l’Europe les conséquences d’un retrait américain du traité américano-soviétique de 1987 sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (FNI), annoncé samedi 20 octobre, par Donald Trump ? La question suscite l’inquiétude des alliés européens, pris de court par la décision américaine.

L’Europe, principal bénéficiaire du traité

Celle-ci affectera directement la sécurité de l’Europe. Le Vieux continent était, en effet, le principal bénéficiaire du traité, conclu en 1987 par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, visant à contenir la menace russe. L’accord interdisait aux États-Unis et à la Russie de tester, produire et déployer des missiles nucléaires sol-sol, d’une portée comprise entre 500 à 5 500 kilomètres, menaçant l’Europe occidentale. Les Européens se voient, de fait, réduits au rôle de simples spectateurs dans les discussions et les décisions des Américains et des Russes alors que c’est en Europe que les États-Unis et la Russie pourraient utiliser ces missiles.

Le FNI est le dernier élément du régime de maîtrise des armements en Europe encore en place avec le traité de désarmement nucléaire stratégique New Start, signé par Washington et Moscou en avril 2010. Son démantèlement intervient dans un contexte de tension renouvelée entre l’Otan et la Russie.

Depuis la fin des années 2000, Moscou remet méthodiquement en cause les instruments existants de l’architecture de sécurité européenne, en jugeant que l’élargissement de l’Otan et la dénonciation du traité ABM en 2002 ont changé en sa défaveur le système mis en place à la fin de la guerre froide. Après avoir annexé la Crimée et contribué à déstabiliser l’est de l’Ukraine, la Russie a augmenté ses capacités dans l’Arctique et elle a conduit en septembre les plus grandes manœuvres de son histoire en Extrême-Orient.

Surpris par le retrait américain, les Européens risquent de se diviser sur la question de la réponse à donner aux actions russes, en particulier sur le déploiement en Europe de nouveaux systèmes d’armes américains, conventionnels ou nucléaires. « Il y a 35 ans, le Royaume-Uni, l’Allemagne de l’Ouest, les Pays-Bas, l’Italie et la Belgique avaient accepté le déploiement sur leur sol de 572 missiles nucléaires américains. Aucun d’entre eux ne semble prêt à le faire aujourd’hui, » souligne Michael Krepon, spécialiste des questions nucléaires sur le blog ArmsControlWonk.

La Russie gagnante à court terme

À court terme, la décision américaine pourrait faire le jeu de la Russie, désormais libre de développer et déployer ses missiles sol-sol à court et à moyenne portée et de tirer parti des divisions européennes. « Si les États-Unis déploient des missiles en Europe, alors évidemment, nous devrons répondre de façon symétrique », affirmait Vladimir Poutine, mercredi 24 octobre, au cours d’une conférence de presse avec le premier ministre italien Giuseppe Conte. Les pays européens acceptant le déploiement sur son sol de nouveaux missiles américains « devront comprendre qu’ils mettent leur propre territoire sous la menace d’une éventuelle riposte, a-t-il ajouté. Je ne comprends pas que l’Europe doive être mise dans une situation de danger aussi élevé. En fait, je ne vois aucune raison pour cela. »

Loin d’inciter les Européens à renforcer leur effort de défense, en vue d’une plus grande autonomie stratégique, le retrait américain pourrait, au contraire, renforcer les partisans de « l’apaisement », prêt à accommoder la Russie et sa stratégie nucléaire et militaire. Le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg s’est efforcé de temporiser, en assurant, mercredi 24 octobre, que les membres de l’Alliance atlantique refuseraient le déploiement de nouvelles armes nucléaires en Europe en réponse au nouveau programme de missiles russe SSC-8.

Prochaine réunion de l’Otan en décembre

Selon les États-Unis, ces missiles ont une portée interdite par le traité FNI et ils sont capables de frapper Berlin, Prague ou Vienne à partir de la base russe de Dombarovskiy. Les ministres des affaires étrangères de l’Otan devraient échanger sur le sujet lors de leur prochaine réunion en décembre.

En attendant, les 29 pays de l’Otan ont donné le coup d’envoi, jeudi 25 octobre, en Norvège, à l’exercice Trident Juncture. Ces manœuvres militaires occidentales, les plus importantes depuis la fin de la Guerre froide, visent à tester la capacité de l’Alliance à repousser une agression.

François d’Alançon, le 26/10/2018 à 12h45

https://www.la-croix.com/Monde/Traite-nucleaire-pourquoi-retrait-americain-tetanise-lEurope-2018-10-26-1200978805