Nov 22

LE NUCLÉAIRE FRANÇAIS, UN PROBLÈME EUROPÉEN

Fermera, fermera pas ? Le gouvernement français va annoncer dans les prochains jours s’il mettra ou non à l’arrêt définitif des réacteurs nucléaires dans le cadre de sa « programmation pluriannuelle de l’énergie » (PPE) pour les années 2019-20281 <https://www.alternatives-economiques.fr/nucleaire-francais-un-probleme-europeen/00087023#footnote1_e5cgfy4> . Un document d’orientation clé attendu depuis déjà plus de quatre mois dans lequel le pays doit préciser sa trajectoire de production et de consommation d’énergie dans le cadre de sa contribution à l’effort climatique européen2 <https://www.alternatives-economiques.fr/nucleaire-francais-un-probleme-europeen/00087023#footnote2_5u47k6j> .

Si l’exécutif a pris du retard pour présenter sa feuille de route énergétique, c’est en raison des tergiversations en haut lieu sur la manière d’appliquer la loi de 2015 par laquelle la France s’est engagée à ramener à 50 % la part du nucléaire dans sa production électrique. Cette part atteint un niveau extravagant (71 % en 2017), unique en Europe et au-delà.

Pour revenir au niveau de 50 % de nucléaire tout en respectant les autres objectifs de la loi de transition énergétique de 2015 (sur l’évolution de la consommation énergétique et celle de la production d’énergie renouvelable), il faudrait, a rappelé en 2016 le rapport annuel de la Cour des comptes <https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/EzPublish/04-maintenance-centrales-nucleaires-RPA2016-Tome-1.pdf> , que la France ferme progressivement 17 à 20 de réacteurs sur 58, ceux qui précisément vont peu à peu arriver à quarante années de fonctionnement, la limite d’âge pour laquelle ils ont été conçus. Cependant, dans cette affaire, le gouvernement écoute surtout son lobby nucléaire qui le presse de limiter au maximum ces fermetures en prolongeant la durée de vie de ses réacteurs nucléaires.

D’après le document gouvernemental qui a fuité hier, trois scénarios sont sur la table <https://www.connaissancedesenergies.org/afp/nucleaire-trois-scenarios-sur-la-table-181120> . Le premier, qui émane du ministère de l’Écologie, envisage 6 fermetures entre 2023 et 2028 et 6 autres entre 2029 et 2035, soit 12 au total en plus de la centrale de Fessenheim. Par ailleurs, aucun nouveau chantier ne sera décidé durant le quinquennat. Le deuxième scénario est calqué sur les revendications d’EDF : pas de fermeture de réacteur supplémentaire avant 2029 et prolongation de la durée de vie des centrales à cinquante ans de fonctionnement.

Ce deuxième scénario envisage ainsi, comme le premier, une douzaine de mises à l’arrêt définitif, mais concentrées sur la période 2029-2035. À l’instar du scénario 1, il n’y aurait pas de décision sur l’EPR durant ce quinquennat, à la différence du scénario 3 porté par le ministère de l’Économie, qui veut lancer 4 nouveaux EPR, dont les deux premiers en 2034, ce qui supposerait une décision rapide. Par ailleurs, 9 réacteurs seulement seraient fermés entre 2028 et 2035.

Par rapport à l’estimation du rapport de la Cour des comptes, ces trois scénarios ont en commun de minimiser le nombre de fermetures de réacteurs d’ici à 2035. Comme parallèlement, il est prévu dans tous les scénarios d’accélérer le rythme d’installation de capacités renouvelables nouvelles (il a atteint 2,8 GW en 2017) dans un contexte où la consommation d’électricité en France devrait stagner ou décliner au moins jusqu’en 2035 selon le dernier bilan prévisionnel de RTE <https://www.rte-france.com/fr/article/bilan-previsionnel> , le résultat sera donc un important excédent de production d’électricité… que la France aura besoin de pouvoir exporter sur les marchés européens.

Excédents à exporter

Ce qui apparaît comme un débat franco-français devient à cet égard un sujet très européen. Si, comme elle s’apprête à le faire, la France opte pour un scénario très fortement exportateur d’électricité (afin de préserver au maximum son parc de réacteurs) dans un contexte européen de stagnation de la demande électrique3 <https://www.alternatives-economiques.fr/nucleaire-francais-un-probleme-europeen/00087023#footnote3_4e9mgr7>  et, parallèlement, de développement rapide de la production d’origine renouvelable, le résultat ne pourra être qu’une aggravation des excédents de capacités de production dont souffre la plaque électrique ouest-européenne depuis plusieurs années.

Une telle situation de surcapacité aura fatalement pour effet de tirer durablement les prix de gros de l’électricité vers le bas sur les marchés européens, et donc de pénaliser les producteurs d’électricité. Avec des marges faibles, ils auront du mal à investir, ce qui au final ralentira la sortie du charbon et du gaz et freinera le déploiement des énergies renouvelables.

Outre le risque économique d’un tel scénario s’ajoute bien entendu celui de l’accident. Le prolongement de la durée de vie des réacteurs complique l’exploitation dans des conditions de sécurité optimales, surtout si la baisse des marges des électriciens réduit leurs capacités d’investissement dans la sécurité des centrales. Les conséquences d’un accident grave en France ne s’arrêteraient évidemment pas à ses frontières et toucheraient une grande partie de l’Europe. On a tendance à l’oublier, mais du fait des choix particuliers de la France, l’UE est la région la plus nucléarisée du monde.

Le problème des surcapacités électriques européennes, qui se pose aujourd’hui et qui pourrait donc s’aggraver demain du fait des choix de Paris, pourrait se résoudre en renforçant la coopération entre États-membres. En particulier, la France et l’Allemagne pourraient s’entendre sur une sortie conjointe et coordonnée de l’électricité sale, sur le mode : « pour faire de la place aux énergies renouvelables, tu fermes tes vieilles centrales à charbon et moi je ferme mes vieux réacteurs ».

Sauf que la France n’envisage absolument pas d’abandonner le nucléaire, à la différence de ses voisins européens qui l’ont quitté de longue date (Italie, Irlande, Grèce, pays Baltes…) ou sont en train d’en sortir (Allemagne, Belgique, Espagne…). Au contraire, elle n’exclut pas de construire une série d’EPR (European Pressurized Reactor) pour renouveler, au moins en partie, les capacités électriques fournies actuellement par son parc de réacteurs dont 48 unités sur 58 auront passé en 2028 l’âge de 40 ans.

Un tel choix représente un enjeu de sécurité non seulement pour la France mais pour l’Europe dans son ensemble. Même si ces EPR sont conçus pour être plus sûrs que les générations précédentes, la tête de série construite à Flamanville souffre de graves défauts de réalisation au niveau de la cuve et des soudures du circuit primaire. Par ailleurs, ces futurs réacteurs contribueront à augmenter la masse des déchets radioactifs produits en Europe.

La France est d’autant plus pressée de trouver un marché intérieur pour son EPR qu’elle ne parvient pas vraiment à le vendre à l’étranger. D’une part, elle se heurte à ses concurrents asiatiques. D’autre part, et surtout, le nucléaire est une industrie dont le déclin apparaît irréversible, à en juger par les chiffres réunis par le World Nuclear Industry Status Report <https://www.worldnuclearreport.org> , un rapport annuel indépendant qui suit depuis 2004 l’évolution du secteur.

Après un maximum historique atteint en 1976, le nombre des mises en construction n’a cessé de reculer pendant les vingt années qui ont suivi, jusqu’à tomber à zéro en 1995. Le redémarrage observé par la suite a pu faire croire à une « renaissance » de l’atome, dans le contexte porteur de la prise de conscience climatique. Las ! Cette dynamique, qui n’a jamais dépassé les niveaux atteints dans les années 1960 et qui reposait quasi-exclusivement sur la Chine, s’est effondrée après 2010.

En effet, depuis cette date, la Chine – qui concentre l’essentiel des projets nucléaires – construit de moins en moins de réacteurs face à des énergies renouvelables toujours plus compétitives. Si ce pays compte le plus grand nombre de réacteurs en construction (16 sur 50 dans le monde mi-2018), il n’avait démarré aucun chantier au premier semestre 2018.

Quant à l’Europe, hormis l’unique exception du réacteur EPR de Flamanville, cela fait pratiquement une trentaine d’année qu’elle ne construit plus de réacteurs. Hier parce que les fossiles, charbon et gaz, étaient plus compétitifs, aujourd’hui parce que les renouvelables sont de plus en plus attractifs. Le nucléaire ne représente plus qu’une part minime des investissements européens dans des nouvelles capacités électriques : 10 milliards d’euros cumulés sur les années 2013-2017 contre 315 milliards d’euros pour les énergies renouvelables.  À l’échelle mondiale, le contraste est encore plus saisissant… car malheureusement, la croissance de l’investissement dans l’électricité verte se fait depuis quelques années sans l’Union européenne.

Même si l’investissement dans l’éolien et le photovoltaïque a fortement reculé à l’échelle de l’Union européenne depuis 2011 et ne s’est toujours pas redressé, il a de fait aujourd’hui supplanté l’investissement dans le nucléaire. Par ailleurs, les coûts des filières renouvelables se sont effondrés. Résultat, l’écart entre le nucléaire et les renouvelables, que l’on regarde les capacités installées ou la production, devient abyssal. De 2000 à 2017, les capacités installées dans l’éolien et le photovoltaïque ont ainsi progressé de respectivement 154 et 106 MW, tandis que la puissance du parc nucléaire européen baissait de 19 MW, les fermetures de réacteurs l’emportant sur les connections de nouvelles unités au réseau.

En ce qui concerne les volumes produits, l’écart est encore plus spectaculaire. La production éolienne et photovoltaïque a progressé sur la période de 120 et 340 TWh, tandis que le nucléaire reculait de 100 TWh, du fait notamment d’arrêts de tranche pour maintenance ou incidents souvent de plus en plus longs, liés à la vétusté croissante du parc.

Antoine de Ravignan, le

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