Déc 10

LA GARDE À VUE DU PRÉSIDENT DES AMIS DE LA TERRE : « LES ORDRES VENAIENT D’EN HAUT »

Florent Compain, président des Amis de la Terre France, et Denys Crolotte, du Mouvement pour une alternative non violente, ont passé une nuit en garde à vue à Nancy. Motif : avoir co-organisé la Marche pour le climat dans cette ville. Qui a réuni plus de mille personnes dans le calme.

Nancy, correspondance

« J’ai eu l’impression d’être un gamin. On a été puni par le préfet à la hauteur de notre désobéissance. » Traits tirés et sourire radieux, Denys Crolotte rejoint, sous les acclamations, la cinquantaine de manifestants qui l’attendent devant le commissariat de police de Nancy. Il est 12 h 35, ce dimanche. Il y est entré la veille, vers 16 h 30, après avoir été arrêté avec Florent Compain, en toute fin du cortège de la Marche pour le climat. Les deux hommes ont été particulièrement impliqués dans l’organisation locale de cette mobilisation mondiale, qui a rassemblé en France des milliers de personnes dans 120 villes. Et pour cause : Florent est le président des Amis de la terre – France, tandis que Denys co-préside le Mouvement pour une Alternative non-violente (MAN) à Nancy.

Leur crime ? Avoir maintenu une manifestation interdite, la veille, par un arrêté signé de la main du préfet de Meurthe-et-Moselle, Éric Freysselinard. « Le préfet m’a téléphoné, vendredi matin, alors qu’il se trouvait avec le maire de Nancy et le procureur général, raconte Florent à Reporterre sous une pluie battante. Il m’a demandé d’annuler la Marche au motif que les Gilets jaune constitueraient une menace pour nous. Pire : d’après le préfet, ils seraient armés ! »

Effectivement, l’arrêté préfectoral prévient de la menace « considérant la radicalisation du mouvement des Gilets jaunes », ou encore les « risques de confrontations directes, de heurts et de troubles à l’ordre public, entre les participants du mouvement « Gilets jaunes » et ceux du mouvement « marche pour le climat«  qui soutient les taxes sur le carbone que contestent les gilets jaunes  ».

« Toujours au téléphone, le préfet m’a dit que j’étais « complétement irresponsable« , poursuit Florent devant le commissariat. Je lui ai répondu que c’est nous qui sommes responsables face à l’urgence climatique. Et qu’on était prêts à se réunir avec lui pour redéfinir entièrement le parcours s’il le faut. » Le préfet n’a pas donné suite à cette invitation à la concertation. La Marche a été maintenue. À une condition : « Avant le départ, explique Denys, on a pris le temps d’expliquer à tous les participants que la manifestation était interdite par la préfecture et on a soumis au vote son maintien. » « On a vu, alors, toutes les mains se lever bien haut ! », ajoute Patricia, son épouse, membre du MAN Nancy également. Elle faisait partie, avec son fils, des 40 Gilets verts, ces encadrants qui géraient la circulation tout en distribuant des tracts invitant les passants à se joindre à cette mobilisation « non-violente, ouverte, familiale ».

C’est là le deuxième crime : la mobilisation a été un réel succès à Nancy, rassemblant entre 1.000 et 1.500 personnes, selon le côté où l’on se situe, celui des Renseignements territoriaux ou celui des organisateurs (tandis que L’Est Républicain a comptabilisé « plus de 600 personnes »). « Même les automobilistes bloqués par le cortège le prenaient à la rigolade, certains nous soutenaient », assurent des Gilets verts. Le départ de la manifestation a été donné devant le siège de la Métropole du Grand Nancy pour faire converger les enjeux nationaux de la mobilisation – « apporter une réponse aux problèmes de fin du monde autant qu’aux problèmes de fin de mois » – à des revendications portées par des associations locales, notamment la résorption des points noirs sur les pistes cyclables. « Car ça n’incite pas les automobilistes à prendre leur vélo », relève Patricia.

Arrivée à la célèbre Place Stanislas, où se trouvent la mairie et la préfecture, une dizaine de policiers se sont placés entre les marcheurs pour le climat et les 100 à 200 Gilets jaunes présents, afin d’empêcher la convergence des deux mouvements. « Des barrages policiers bloquaient toutes les entrées de la Place, mais là, bizarrement, ils n’étaient que dix malheureux policiers… À croire qu’ils voulaient provoquer le débordement », analyse Thomas, le fils de Denys, lui aussi Gilet vert. « Les Gilets jaunes étaient littéralement nassés. Le but était clairement de nous diviser », revoit le président des Amis de la terre. Bousculades, tensions. Mais aucun débordement. La Marche a repris sans les Gilets jaunes – sauf ceux qui avaient rejoint le cortège avant le départ.

Quelques centaines de mètres plus loin, place d’Alliance, la Marche a pris fin. « Dans une ambiance bon enfant », assurent les participants. La dispersion des troupes a commencé. C’est alors que Denys et Florent ont été invités par les policiers à se rendre au commissariat – « pour une audition libre, ils nous ont bien dit libre ». Les deux militants écologistes ne se sont pas posés de question. En septembre, ils avaient déjà eu droit à une audition libre, suite à une « opération de nettoyage » de la Société Générale pour appeler « la banque, n°1 des énergies sales, à mettre fin à ses soutiens aux énergies fossiles ». Tout s’était bien terminé.

Mais cette fois, à peine entrés dans la voiture de police, ils ont senti le piège : « On m’a demandé de vider mes poches. On a mis mon sac dans le coffre », dit Florent. Une fois entrés au commissariat, leurs proches n’ont plus eu de nouvelles. Au commissariat, on leur a annoncé qu’il s’agirait d’une garde à vue de quelques heures. Elle a duré plus que la nuit…

Entre temps, les appels à soutiens se sont multipliés, alors que l’article de Reporterre, mis en ligne en fin d’après-midi, était lu par des dizaines de milliers de personnes. Les soutiens se sont multipliés sur les réseaux sociaux, de Jean-Luc Mélenchon à Clémentine Autain (France insoumise) en passant par le lanceur d’alerte Antoine Deltour. Le standard du commissariat a croulé sous les appels téléphoniques.

Alors qu’ils étaient 74 militants à co-organiser la Marche pour le climat dans tout le pays, Denys et Florent encourent 6 mois de prison et 7.500 euros d’amende. « On a été en garde à vue parce qu’on a fait un magnifique pied de nez au Préfet. Au final, il nous a fait une publicité d’enfer ! », rigole Denys, de nouveau libre.

Mais il rit jaune : « Il est clair qu’il y a eu une alliance entre le préfet et le procureur de la République. Normalement, on place 24 heures en garde à vue les organisateurs d’une manifestation non déclarée. Or, la nôtre était déclarée de longue date… » Et Florent de conclure : « Le motif de notre détention était politique. Au commissariat, les policiers ne se sont pas cachés pour nous dire que les ordres venaient d’en haut. Ni pour nous encourager et nous féliciter pour l’organisation et le bon déroulement de la Marche ! »

Le 8 décembre 2018 / Franck Depretz et Hervé Kempf (Reporterre)

Actualisation du dimanche 9 décembre :12h35 – Florent Compain est sorti, Denys Crolotte aussi, quelques minutes après.

Voici le texte du communiqué publié à l’instant par Les Amis de la Terre et le MAN : « Florent Compain, président des Amis de la Terre France, et Denys Crolotte, membre du Mouvement pour une Alternative Non-violente, viennent d’être libérés après 21 heures de garde à vue. Ce qui leur est reproché : avoir organisé une marche pour le climat, non-violente, qui a rassemblé 1500 personnes.

Pourtant annoncée depuis plusieurs mois, l’organisation de la marche pour le climat à Nancy a fait l’objet d’un bras de fer avec la Préfecture de Meurthe-et-Moselle dans les derniers jours. Le 7 décembre, le Préfet a publié un arrêté interdisant l’organisation de cette marche au prétexte qu’elle était susceptible de créer un trouble à l’ordre public car “elle soutient les taxes carbone que contestent les gilets jaunes” et a menacé de poursuite judiciaire les organisateurs.

En réaction, 74 personnes se sont déclarées co-organisatrices. La marche a été maintenue, a rassemblé 1.500 personnes qui, de façon déterminée et non-violente, ont interpellé le gouvernement sur l’urgence climatique. Comme dans de nombreuses villes de France, un dialogue s’est amorcé avec les gilets jaunes sur la nécessité d’articuler justice sociale et lutte contre les changements climatiques

La réalité est qu’aujourd’hui, les citoyens qui se mobilisent pour le climat et des gilets jaunes sont en train de créer de nombreux ponts et se rejoignent sur le même constat : pas de justice sociale ou climatique sans une réduction forte des inégalités. En enfermant les militants qui essayent de bâtir ces ponts, l’État s’isole, alimente la colère et retarde une solution politique à la hauteur des enjeux.

Florent Compain et Denys Crolotte encourent une peine de 6 mois de prison et 7.500€ d’amende.

Les Amis de la Terre et le MAN dénoncent une dérive sécuritaire de l’État et la privation du droit constitutionnel à manifester, qui plus est de façon non-violente et pour une cause d’intérêt général : la lutte contre les changements climatiques. »

Cet article avec plus de photos, a été publié sur https://reporterre.net/La-garde-a-vue-du-president-des-Amis-de-la-terre-Les-ordres-venaient-d-en-haut par Reporterre que nous vous invitons à consulter régulièrement.