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AU BUGEY, UN PROJET DE RACHAT DE TERRES ATTISE LA CRAINTE D’UN NOUVEL EPR

En toute discrétion, EDF convoite 336 hectares de terres situées autour de la centrale nucléaire du Bugey, dans l’Ain. L’électricien a missionné la Safer, la société chargée d’aménager le territoire rural, pour sonder les propriétaires concernés, et reste flou sur ses intentions. Les opposants craignent l’installation d’un futur EPR.

Producteur d’électricité cherche terrains mitoyens de sa centrale nucléaire. La lettre aurait presque des airs de petite annonce. Dans un courrier du 29 octobre 2018 co-signé d’EDF et de la Safer , que Mediacités s’est procuré (voir ci-dessous), on apprend qu’« EDF souhaite appréhender le contexte foncier d’un ensemble de parcelles situées en périphérie du Centre National de Production d’Électricité du Bugey ».

Concrètement, des rendez-vous sont proposés aux exploitants et 150 propriétaires des terrains concernés, entre les communes de Saint-Vulbas et de Loyettes. La zone convoitée s’étend sur 336 hectares. Elle jouxte la centrale le long du Rhône jusqu’à la ferme de la Mière, de l’autre côté de la route départementale D20. Dans ce périmètre se trouvent une dizaine d’exploitations en activité, une station d’irrigation, deux anciennes carrières (Vicat et Les Sablières), une ZNIEF (zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique), et même une société de chasse.

« Un représentant de la Safer Auvergne Rhône-Alpes nous a expliqué qu’EDF souhaite faire des réserves foncières. Tout le monde est contacté : propriétaires, locataires, syndicats agricoles… Il demande les adresses pour mettre à jour son fichier », explique Anne-Marie, la fille d’un couple d’agriculteurs de Loyettes. Elle gère les terrains familiaux, dont cinq hectares de maïs dans le viseur de l’électricien. Anne-Marie a assisté il y a quelques semaines avec son oncle à l’un de ces rendez-vous organisés par la Safer.

Pour appâter les agriculteurs, des prix de rachat des terres alléchants auraient même été proposés : 20 000 € l’hectare, soit 2 € du mètre carré. « Habituellement, les prix tournent plutôt autour de 4 000 €/ha (0,40 €/m2). La Safer nous propose des prix cinq fois plus cher ! » s’étonne Anne-Marie. « Ces propositions de prix me paraissent très surprenantes », indique Emmanuel Hyest, président de la Fédération Nationale des Safer. « Nous ne sommes pas missionnés pour acheter mais pour faire une étude agricole », précise-t-il. Alexis Marze, directeur départemental de l’Ain à la Safer Auvergne Rhône-Alpes, dément aussi : « Nous ne proposons pas de prix de rachat aux agriculteurs. Pour l’instant, nous réalisons une “photographie” des terrains agricoles situés à proximité de la centrale. Dans un second temps, nous verrons si EDF souhaite racheter ».  

La position est inconfortable pour la Safer, qui se détourne quelque peu de ses objectifs initiaux : la protection du foncier agricole. « Justement », rétorque le président de la FNSafer. « Cette étude permet de repérer les agriculteurs qui pourraient être impactés par une future infrastructure. Nous faisons en sorte qu’ils ne se retrouvent pas expropriés ou avec une partie de leur terre amputée. Nous sommes là pour accompagner les projets en amont pour que les exploitants soient le mieux traités possible », assure-t-il.

Une simple prospection…qui peut cacher de grands projets

Contactée par Mediacités, la direction de la communication de la centrale du Bugey confirme qu’il s’agit d’une simple prospection : « Aucun projet spécifique n’est actuellement défini. Nous préparons différents scénarios d’avenir. Le grand carénage  et d’autres options sont possibles. » Marcel Jacquin, le maire de Saint-Vulbas, très attaché à la centrale, le confirme : « Il n’y a rien de défini pour l’instant. Il s’agit seulement de constituer des réserves foncières pour les 20 à 30 prochaines années. » Différentes hypothèses sont envisagées. EDF, sans confirmer, n’en écarte aucune : centrale photovoltaïque, parc éolien… ou nouveaux générateurs.

Si EDF prospecte actuellement de la même manière autour de 17 sites nucléaires  dont trois en région Auvergne Rhône-Alpes, l’ampleur du projet à Saint-Vulbas a de quoi inquiéter Sortir du Nucléaire Bugey. « Avec 330 hectares supplémentaires, EDF aurait la place de construire quatre EPR de 1650 MW, comme celui de Flamanville ou une piscine de combustibles nucléaires usés », indique Joël Guerry, membre de l’association.

« EDF cherche à noyer le poisson »

Il ne fait selon lui aucun doute qu’EDF prépare son avenir : « EDF est en train de lancer un nouveau programme de construction nucléaire pour remplacer ses vieux réacteurs. » Le militant écarte les scénarios privilégiant les énergies renouvelables : « Je ne crois pas du tout au projet de parc éolien. Les éoliennes occupent peu de surface et n’empêchent pas les agriculteurs de cultiver. Et on sait très bien qu’on ne peut pas avoir d’éoliennes à moins de 300 mètres d’un site nucléaire », poursuit Joël Guerry. Il ne croit pas non plus au développement du photovoltaïque : « La communauté de commune de la Plaine de l’Ain finance déjà un projet de panneaux solaires sur l’une des anciennes carrières. De toute façon, le but n’est pas de développer les énergies renouvelables au détriment de l’agriculture. EDF cherche à noyer le poisson », estime-t-il.

Par Élise Moreau, le 12 décembre 2018

https://www.mediacites.fr/enquete/2018/12/12/au-bugey-un-projet-de-rachat-de-terres-attise-la-crainte-dun-nouvel-epr/