Jan 03

« PYONGYANG SAIT QUE LES SANCTIONS SONT LÀ POUR RESTER »

Kim Jong-un, le leader de la Corée du Nord, a donné de nouveaux signes d’ouverture. L’éclairage du chercheur Antoine Bondaz.

Dans son allocution du Nouvel An, mardi, le leader nord-coréen Kim Jong-un s’est dit prêt à rencontrer « à tout moment » le président des États-Unis Donald Trump afin de « produire des résultats qui seront salués par la communauté internationale« . Interrogé par L’Express, Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la Recherche stratégique et spécialiste de la péninsule, nuance la volonté d’ouverture affichée par le régime de Pyongyang. 

L’Express : Kim Jong-un dit souhaiter un nouveau sommet avec Donald Trump, qui s’y est montré favorable dans un tweet. Quelle serait son utilité après celui de juin dernier à Singapour ? 

Antoine Bondaz : L’objectif principal du Président Donald Trump est de se démarquer de ses prédécesseurs et de montrer qu’il peut obtenir davantage de la Corée du Nord, notamment avancer sur la voie de la dénucléarisation. En termes de communication politique, le dossier nord-coréen est pour l’instant présenté à son électorat comme sa plus grande réussite. 

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Du côté de Kim Jong-un, l’objectif est de gagner du temps et d’assurer la survie du régime en éloignant le spectre d’un conflit militaire, en normalisant les relations avec les États-Unis, et si possible en atténuant la pression sur le régime par le biais d’une levée partielle des sanctions. En prime, il cherche à affaiblir la raison d’être de l’alliance entre Washington et Séoul. 

Pourtant, la Corée du Sud a multiplié les gages de bonne volonté envers son voisin cette année… 

Pyongyang a toujours essayé de dissocier la Corée du Sud des États-Unis afin d’accroître sa sécurité et d’obtenir des concessions. Kim Jong-un exige dans son discours la fin des exercices militaires avec des puissances étrangères et l’arrêt de « l’introduction d’équipements militaires étrangers » en Corée du Sud, mais aussi la signature d’un traité de paix. Autrement dit : la fin de facto de l’alliance avec Washington. En parallèle, la stratégie du Président Moon est de plus en plus difficile à mettre en œuvre car pour entretenir la dynamique actuelle de réconciliation intercoréenne, il a besoin d’une levée partielle des sanctions ce que les États-Unis, mais aussi l’Union Européenne, refusent.  

Quelle différence entre cette adresse du Nouvel An et celle que Kim Jong-un a prononcée il y a un an concernant les États-Unis ? 

La déclaration de 2018 était une main tendue à la Corée du Sud mais restait critique envers les États-Unis – on se rappelle du « bouton nucléaire« . Cette année, la main tendue l’est en direction tant de la Corée du Sud que des États-Unis avec une volonté affichée de ne jamais critiquer le Président Trump, son interlocuteur privilégié. Cette stratégie de communication, critiquer parfois les États-Unis sans jamais s’en prendre au président, fonctionne. Le tweet du Président Trump le montre.  

Jusqu’à présent, la dénucléarisation de la Corée du Nord semble être un préalable à toute levée des sanctions par les États-Unis… 

Kim Jong-un affirme dans son discours que son pays ne produira ni ne testera d’armes nucléaires. C’est une affirmation nouvelle puisque de l’annonce du gel des essais, en avril 2018, on passe à l’annonce d’un gel des programmes. Or, tous les éléments disponibles montrent que cette affirmation est fausse et que l’arsenal nucléaire et balistique nord-coréen continue de croître. Cependant, en termes de communication, c’est une carotte supplémentaire pour le Président Trump. 

L’objectif est d’alimenter la rhétorique du président américain tout en présentant la Corée du Nord comme un partenaire normal et responsable. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si dans la forme Kim Jong-un a prononcé son adresse en costume cravate, dans une bibliothèque : ce sont des codes très occidentaux et aussi proche de ceux utilisés par le Secrétaire général Xi Jinping dans ses vœux. 

La Corée du Nord semble parier sur une dénucléarisation conjointe de la péninsule, avec l’accord des États-Unis. Est-ce réaliste ?  

Lorsque la Corée du Nord évoque la dénucléarisation de la péninsule, cela ne signifie évidemment pas seulement sa propre dénucléarisation – même si aucune définition officielle n’a été fournie. Si les avis divergent – un officiel nord-coréen m’ayant évoqué en octobre dernier à Pyongyang le retrait des troupes américaines -, la stratégie nord-coréenne à court terme vise à normaliser le pays à travers une évolution de sa rhétorique, mais aussi la signature d’un traité de paix ou encore l’établissement de relations diplomatiques avec Washington. 

Quant au démantèlement complet, vérifiable et irréversible des capacités nucléaires nord-coréennes, c’est un objectif à long terme de la communauté internationale. Pyongyang ne montre aucun signe concret de dénucléarisation et a conscience que les sanctions sont là pour rester. Tout l’indique dans son adresse.  

afp.com/SAUL LOEB

Propos recueillis par Clément Daniez, publié le 02/01/2019 à 17:38

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