Jan 18

AU ROYAUME-UNI, L’AVENIR DU NUCLÉAIRE S’ASSOMBRIT

Après Toshiba, Hitachi annonce la suspension de son projet de réacteur. Un coup dur pour le programme nucléaire britannique, mais aussi pour la filière au niveau mondial.

L’avenir du nucléaire au Royaume-Uni, l’un des rares pays occidentaux qui affiche encore sa volonté de construire de nouvelles centrales, a pris un sérieux coup jeudi 17 janvier. Hitachi a annoncé la suspension de son projet de centrale à Wylfa, au Pays de Galles, après avoir travaillé dessus pendant six ans. Il va passer une perte de 300 milliards de yens (2,4 milliards d’euros) dans ses comptes.

Hitachi voulait édifier deux réacteurs nucléaires qui auraient assuré 6 % des besoins actuels en électricité du Royaume-Uni, pour un coût de 24 milliards d’euros. Cette annonce s’ajoute au retrait de Toshiba, en novembre, qui avait un autre projet de centrale d’une puissance équivalente.

Il y a une décennie, le Royaume-Uni avait lancé une politique de renouvellement de ses centrales nucléaires, financées en principe uniquement par le secteur privé. Cette approche est en train de se révéler impossible à réaliser. Après la suspension d’Hitachi et le retrait de Toshiba, il ne reste plus que le français EDF – qui est en train de construire un réacteur dont le financement est très controversé dans l’ouest de l’Angleterre, à Hinkley Point – et le chinois CGN, qui espère, à terme, pouvoir réaliser des centrales utilisant sa propre technologie.

Le financement au cœur du problème

Le cœur du problème est financier. « C’est la confirmation que les investissements privés ne fonctionnent pas pour le nucléaire », analyse Olivier Carret, qui a longtemps été le directeur de NuGen, le projet désormais abandonné par Toshiba. Hitachi confirme. « Nous faisions des progrès sur tous les fronts – technologie, permis de construire, autorisation des autorités de sûreté nucléaire –, mais nous butions sur le financement », explique Leon Flexman, le porte-parole d’Horizon, le nom du projet d’Hitachi au Pays de Galles. L’échec se situe au niveau des négociations avec le gouvernement britannique, qui n’a pas accepté les conditions du groupe japonais.

Sur le papier, l’équation est assez simple. Un réacteur nucléaire coûte une dizaine de milliards d’euros et prend une dizaine d’années à construire. Pendant ce temps-là, les investisseurs prennent de gros risques – retard de construction, surcoûts… – et ne touchent pas un centime en retour. Ce n’est qu’une fois la centrale en fonctionnement et que l’électricité peut être vendue que l’argent commence à rentrer. « Il faut donc soit d’énormes fonds propres, soit d’énormes subventions pour accepter de construire une centrale nucléaire », résume Dan Lewis, consultant à Future Energy Strategies.

Sur cette base, EDF a signé un contrat hors normes avec l’État britannique pour construire la centrale d’Hinkley Point C, dans le Somerset. L’électricien français prend tous les risques de construction. En échange, l’Etat lui garantit pendant trente-cinq ans un prix de vente de son électricité pour plus du double du prix du marché actuel. Hinkley Point est désormais en construction et 3 600 personnes y travaillent, dans l’objectif d’une mise en service en 2024.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, les investissements dans le nucléaire sont en baisse constante, à leur plus bas niveau depuis cinq ans.

Mais ni le gouvernement britannique, qui juge le contrat hors de prix, ni le groupe EDF, qui a connu une violente crise interne au moment de s’engager dans le projet, ne veulent reproduire l’expérience. D’où l’idée de chercher d’autres méthodes de financement. Avec Hitachi, Londres a brisé le tabou de l’intervention directe, en acceptant de prendre une participation d’un tiers dans le projet et de financer la dette nécessaire. Cela n’a pas suffi.

Une autre solution serait de garantir des retours sur investissement avant la fin de la construction de la centrale. EDF explore actuellement cette voie avec l’exécutif britannique pour un autre projet nucléaire, à Sizewell, dans l’est du pays.

Ces pistes ne se sont pas concrétisées pour l’instant, d’autant que le gouvernement est totalement enlisé sur le Brexit et n’a absolument pas le temps de prendre des décisions stratégiques sur d’autres dossiers. Dans un coup de dés, Hitachi a donc décidé de suspendre ses opérations. « Il est important de noter que ce n’est pas un retrait, analyse M. Carret. Cela peut être perçu comme une tactique de négociations. »

Pas si sûr, réplique M. Flexman, d’Horizon. Il souligne que la suspension va nécessiter des licenciements importants. De plus, les différentes pièces du puzzle nécessaires au permis de construire finiront par dépasser leur date limite. Au bout de « cinq à six mois » environ, selon une source industrielle, le travail d’Hitachi commencera à se périmer.

Pris dans un piège

« Cette décision est un choc considérable pour la filière », explique Paul Dorfman, expert du Nuclear Consulting Group. « Malgré le soutien actif du gouvernement britannique, le nucléaire est pris dans un piège : d’un côté le coût des énergies renouvelables diminue en flèche, et de l’autre les coûts de construction du nucléaire augmentent. »

De fait, s’il ne trouve pas de solution de financement et qu’il souhaite maintenir son programme de construction de réacteurs, le gouvernement britannique risque de se retrouver, à terme, en face-à-face avec l’industrie nucléaire chinoise, fortement poussée par Pékin.

Cette décision d’Hitachi n’est pas simplement un coup dur pour le gouvernement britannique. Elle illustre aussi la situation très complexe dans laquelle se trouve la filière nucléaire. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les investissements dans le secteur sont en baisse continue, atteignant leur plus bas niveau depuis cinq ans.

En Europe occidentale, le Royaume-Uni est le seul pays à avoir des projets concrets de construction de nouveaux réacteurs. La France ne prendra pas de décision sur un nouveau réacteur EPR avant 2021. L’Allemagne, la Belgique et la Suisse ont annoncé leur désengagement progressif du nucléaire. Aux États-Unis, des projets de construction sont à l’arrêt et plusieurs centrales jugées non rentables sont menacées d’être arrêtées prématurément. Un seul pays bâtit encore activement : sur les 50 réacteurs en construction dans le monde, 15 se trouvent en Chine.

Par Éric Albert (Londres, correspondance) et Nabil Wakim, publié le 18 janvier 2019 à 11h33 sur le site: https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/01/18/au-royaume-uni-l-avenir-du-nucleaire-s-assombrit_5410960_3234.html  que nous vous invitons à consulter régulièrement.