Jan 20

ESSAIS NUCLÉAIRES FRANÇAIS EN ALGÉRIE: QUAND LA RAISON D’ÉTAT CONSACRE L’IMPUNITÉ

Dans son dernier livre, Mustapha Khiati convoque l’histoire coloniale dans son effroyable période des essais nucléaires français, en Algérie. La France, rappelle-t-il, a choisi «la bombe sale dont la demi-vie est de 24.000 ans (…), aux effets désastreux sur les populations, la faune et la flore, au risque de contamination radioactive presque indéfinie.»

Médecin-chercheur, professeur à l’Université d’Alger, président de la FOREM (Fondation pour la promotion de la santé et de la recherche scientifique), Mustapha Khiati était l’invité, mercredi dernier, du CRTI (Centre de Recherche en technologie industrielle) pour animer une conférence-débat sur « Les irradiés algériens», titre du livre qu’il a écrit en 2018 avec en sous-titre « Un crime d’État.» La genèse des faits que le Professeur Khiati a rappelés donne froid dans le dos. En voici les grandes lignes. La France a effectué en Algérie, entre le 13 février 1960 et le 16 février 1966, 57 expérimentations et explosions nucléaires qui se déclinent en 4 explosions aériennes dans la région de Regane, 13 explosions souterraines à In Ekker, 35 essais complémentaires à Hammoudia, dans la région de Regane, et 5 expérimentations dans une zone à In Ekker, située à 30 km de la montagne où ont eu lieu les essais souterrains. Les essais nucléaires en Algérie ont totalisé des explosions de 500 kilotonnes, 130 kt, à Regane en essais atmosphériques et 370 kt à In Ekker, dans le Hoggar, en essais souterrains.

La militarisation de la recherche nucléaire par la France coloniale, le conférencier renvoie leur source au XX siècle, « le siècle du nucléaire.» L’auteur affirme que « la recherche sur l’atome s’accélère dans l’entre-deux guerres.» C’est, dit-il, la découverte de la fission de l’atome. Il rappelle les essais nucléaires sur les civils, entre autre les milliers de tonnes de TNT, larguées, en 1945, sur Hiroshima puis Nagasaki.

Français et Israéliens mènent des essais nucléaires en Algérie 

L’effroyable «Club du nucléaire» est alors né après que les États-Unis aient fabriqué la bombe H en 1952, les Russes la bombe A en 1949, la Grande-Bretagne va essayer aussi sa bombe A, en 1953, la France les rejoint en opérant ses premiers essais, en Algérie en 1960, même si De Gaulle avait déjà créé le CEA (Centre de l’énergie atomique), en 1946. Bien que très fermé, « le Club» s’élargit à l’Inde, au Pakistan, à Israël et à la Corée récemment. La France s’engage avec Israël dans une coopération intense et active dans le domaine. «La conjoncture internationale, (rejet de la France de De Gaulle par les Alliés, en plus quasiment tous les chercheurs dans le nucléaire, dans le monde, en premier aux Etats-Unis, étaient juifs ndlr), a fait que la France et Israël devaient mener ensemble leur programme nucléaire,», écrit l’auteur en page 51. « Cependant, d’autres facteurs vont s’associer pour rendre cette coopération plus étroite et plus intime,» ajoute-il. Israël, écrit-il encore « est l’ennemi des Arabes et la présence française en Algérie était contestée, notamment, par l’Égypte (…), Israël et la France avaient un ennemi commun mais aussi un protecteur commun (les États-Unis ndlr).» Le Professeur Khiati affirme devant les invités du CRTI que « les Israéliens ont assisté à tous les essais nucléaires français en Algérie jusqu’en 1966.» Il fait savoir que «les Français leur ont versé, dès 1950, un milliard de dollars pour qu’ils les accompagnent dans cette aventure criminelle, le rapprochement et la coopération entre services secrets israéliens et français sont évidents.» L’Algérie est choisie comme pays cobaye. La région de Béchar abritera un Centre d’essai de fusées balistiques dès 1947 et son extension aux armes chimiques, par la suite. Le conférencier reprend les propos que le général français Ailleret, commandant interarmées des armes spéciales, a tenu en 1958:«Le choix le plus remarquable (de Béchar ndlr) était l’absence totale, je dis bien totale, de vie animale ou végétale… L’absence de toute vie… »

Les Accords d’Évian et le chantage de la France 

L’auteur lui apporte la contradiction en se référant au «recensement effectué par la France en 1954 qui oblige à deux correctifs, le 1er majoré du nombre de nomades qui ont échappé au recensement soit environ 10 % et un 2ème augmenté d’une croissance de 2,5 %, par an, qui est le taux de croissance moyen, observé dans le Sud, durant la guerre de Libération nationale, ce qui donne un total de 800.000 habitants.» Il entre dans le vif du sujet et interroge « y-a-t-il eu des clauses secrètes dans les Accords d’Évian?» Il indique alors que les négociateurs algériens devaient accepter les essais en contrepartie de la récupération de l’Algérie indépendante et de tous ses territoires le grand Sud compris. « Pour pouvoir continuer ses expérimentations nucléaire, après l’indépendance de l’Algérie, la France a exercé un chantage éhonté, sur les dirigeants du FLN, en lançant l’idée de l’OCRS (Organisation commune des Régions subsahariennes),» écrit l’auteur en introduction de son livre.

Il continue son récit au CRTI et note que «la France viole le moratoire de suspension des essais nucléaires décidé par l’ONU, en 1958, et porte son choix pour le plutonium» qu’il décrit comme suit : « le plutonium fissile a une demi-vie de 24.000 ans, très toxique, on parle de bombe sale, ses dégâts sont considérables sur l’environnement et les hommes (…).» Plus de 10.000 travailleurs algériens (20.000 pour d’autres sources) ont été mobilisés, par la France, pour la servir au niveau de ses sites nucléaires « dans des conditions lamentables et une absence totale de protection.» Elle leur ajoutera de nombreux ouvriers du Niger, selon Khiati. ‘Gerboise bleue’ (13 février 1960), ‘Gerboise blanche’ (1er avril 1960), ‘Gerboise rouge’ (27 décembre 1960), ‘Gerboise verte’ (25 avril1961), noms donnés aux essais ravageurs. Gerboise est, selon le dictionnaire, un rongeur qui évolue dans les steppes et déserts d’Afrique et d’Asie. Le conférencier évoque « les suppliciés de Reggane» en rappelant que la France a procédé à des essais nucléaires sur des êtres vivants et non des cadavres. « Les militaires français ont sélectionné 150 Algériens, dans les prisons et des camps d’internement, ils les ont attachés à des poteaux pour voir les réactions sur leurs corps après des explosions,» note-il. Il rapporte avec précision, que certains des tirs atomiques ont été mal maîtrisés avec des conséquences mortelles sur les humains et graves pour l’environnement.

200.000 tonnes de matériels irradiés dans le Sud 

«5 sur les 17 tirs paraissent avoir été mal maîtrisés, au dernier tir atmosphérique du 25/4/1961 dit ‘Gerboise verte’, la bombe n’a pas explosé conformément aux directives, 195 soldats français furent irradiés dont une dizaine mourront contaminés» dit-il.

S’il se réfère dans son chapitre ‘Des retombées radioactives’, à un rapport du CEA français qui dit que le 1er essai a provoqué la contamination d’une zone longue de 150 km, Khiati n’en est pas du tout convaincu et avance le nombre de 700 km de territoires contaminés. Pis, il pense que «de vastes zones du Sud algérien ont été contaminées mais sont gardées secrètes.» Il reprend des extraits de « Mémoires sans concession (Grasset Ed, 1987)» d’Yves Rocard, pour indiquer que les retombées radioactives ont atteint des pays européens et d’autres africains. Évoquant, par ailleurs, des recherches japonaises sur les conséquences des radiations nucléaires et les anomalies génétiques sur les survivants de Nagasaki et Hiroshima (1945-2000), il fait savoir que « des études épidémiologiques partielles ont non seulement mis en évidence un retard d’apparition de pathologies héréditaires mais aussi la possibilité de leur apparition plusieurs générations après l’irradiation.» Bien qu’il affirme que «les effets des explosions nucléaires françaises et des essais concomitants sur les êtres humains, la faune et la flore du Sud algérien ne sont pas encore bien connues faute d’études précises sur le sujet», il relève que « leurs conséquences ont été un véritable désastre.» Il faut, aussi, compter avec « des déchets radioactifs en plein air, l’absence d’informations et l’utilisation malencontreuse de matériel irradié (…).» Khiati estime que «les Français devaient creuser des tombes profondes, mettre des sarcophages pour les enfouir mais ils se sont contentés de juste les recouvrir de sable, c’est évident qu’ils ressortent à la surface.» Il pense qu’«il y a même du métal qui a été récupéré par des artisans qui en ont fait des bijoux.» Il existe, ajoute-t-il « 200.000 tonnes de matériels irradiés dans le sud du pays.» Il est convaincu que «le danger persiste encore et toujours et les risques, à long terme, des essais souterrains et ceux de la radioactivité contenue dans les roches.» Les Français n’ont, affirme-t-il, jamais remis à l’Algérie la carte d’enfouissement des déchets nucléaires.

Contamination radioactive presque indéfinie 

« Leurs premiers essais souterrains avec leur 370 kt de plutonium ont fragilisé le mont Taourirt Tan Afella, dans le Hoggar, constituant, aujourd’hui, un risque majeur pour les populations de la région,» lit-on dans son livre. «La France a, en réalité, écrit les pages les plus noires du colonialisme, en condamnant les populations du Sud algérien à vivre avec un risque de contamination radioactive de façon presque indéfinie,» ajoute-il. Khiati énumère les problèmes posés à ce jour entre autres, « périmètre de sécurité des zones contaminées non délimité, zones à risque non identifiées et donc non décontaminées, archives non remises par la France, environnement non surveillé (…).» Il rappelle que la loi de 2008 « interdit tout accès aux archives françaises relatives aux essais nucléaires.» Et s’insurge «il est inadmissible que les dossiers médicaux des irradiés algériens soient retenus, à ce jour, par la France.» Maître Nouredine Benissad, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme, un des invités du CRTI, intervient dans le débat et juge que « ce qu’a fait la France en Algérie, est un crime contre l’Humanité et de par la Loi internationale, il exige vérité, justice et droit.» L’homme de loi explique que « le droit international garantit réparation individuelle et collective, une justice transitionnelle pour reconnaître le statut des victimes.» Il pense que «les citoyens doivent s’approprier ces dossiers et les porter devant la Cour internationale de La Haye.» Khiati propose à cet effet, la constitution d’un collège d’avocats. Il en appelle aussi à « la responsabilité de l’État algérien pour engager une grande étude épidémiologique, procéder à l’identification de toutes les nouvelles pathologies, à l’information et à la sensibilisation.» Le médecin-chercheur affirme que les essais nucléaires français ont eu « divers effets sanitaires et environnementaux sur les populations (cécité, surdité, cancers, avortements, malformations, disparitions d’espèces entières de la faune et de la flore (…), les effets peuvent se manifester quelque temps, voire de nombreuses années après l’irradiation, certains peuvent se transmettre aux petits-enfants ou arrières petits-enfants sans aucun ordre précis (…)

«Méfiez-vous des instances internationales» 

Le conférencier cite, dans son livre, la reprise par une instance française d’un rapport du Sénat français de 2002 qui laisse, selon lui, entendre que «c’est volontairement que des populations de pays colonisés ont été exposés à des radiations et d’immenses territoires sont contaminés durablement.» Lancien secrétaire général des Affaires étrangères, Hassan Rabhi, succède à Maître Benissad pour noter que «le dossier est en phase d’étude, entre l’Algérie et la France, ce qui est important c’est d’indemniser toutes les victimes et aussi de dévoiler la face hideuse et l’enfer de la colonisation.» M’Hamed Ben Redouane, ancien ministre des Affaires religieuses, qualifie le dossier de «très difficile et très complexe.» Il pense que «ce n’est pas une fuite des responsables algériens (…), le dossier a de lourdes implications médicales, économiques et sociales, c’est une bombe, l’État le manipule avec beaucoup de prudence.» Et à ceux qui veulent l’internationaliser, il conseille «méfiez-vous des instances internationales, les plus forts sont les plus forts parce qu’ils ont de l’argent, ils ont des réseaux.»

Le directeur du CRTI fait savoir, en conclusion, qu’« une importante institution de l’État nous a demandé d’envoyer nos drones dans ces régions du Sud (…), l’État ne dort pas (…).» Mustapha Yahi conseille que « la FOREM encadre les travaux sur le dossier, il y a un travail scientifique important à mener, la Fondation pourra aider l’État (…)

Par Ghania Oukazi, le dimanche 20 janvier 2019 à 13h06

Source de l’article : Lequotidien-oran.com

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