Jan 22

MENSONGES ET MANIPULATIONS

Une guerre nucléaire est-elle possible ? La paranoïa qui frappe la classe dirigeante américaine peut-elle conduire à un conflit armé avec la Russie ?

Le monde politique américain est entré dans une crise profonde avec l’élection de Donald Trump. Un des principaux symptômes de cette crise, la campagne contre l’ingérence russe dans les élections de 2016, présente des caractéristiques très intéressantes pour qui cherche à réfléchir à ce qui a pu se passer.

Résumé de situation : à la surprise générale, la candidate démocrate, Hilary Clinton a perdu des élections que tous la voyaient gagner face à un adversaire qui avait arraché l’investiture d’un parti républicain dont il semblait un improbable sous-produit. Pendant la campagne, le clan Clinton a été déstabilisé par une enquête sur l’usage par la candidate de serveurs privés pour envoyer des messages officiels alors qu’elle était secrétaire d’état (ministre des affaires étrangères). Vers la fin de cette campagne s’est ajoutée une fuite de messages au sein du parti démocrate qui montrait clairement que tout avait été fait pour faire gagner les primaires à Hillary Clinton alors que son adversaire Bernard Sanders aurait peut-être fait un meilleur adversaire au parti républicain.

L’accusation était grave et il fallait à tout prix allumer un contre-feu au risque de perdre les élections. Rappelons qu’Hillary Clinton était la candidate des banques et du lobby militaro-industriel. Ces derniers ne pouvaient laisser perdre l’énorme investissement financier fait pour la campagne de leur candidate [1]. Il fut donc décidé d’utiliser le sentiment russophobe latent dans l’élite dirigeante et aussi, mais dans une moindre mesure, dans la population et de rejeter la responsabilité de la situation sur une hypothétique ingérence russe, visant à faire élire Donald Trump. Ce dernier s’était montré favorable à un rapprochement avec la Russie au cours de la campagne électorale. Accuser la Russie d’avoir piraté le serveur du parti démocrate devait permettre d’éviter de s’expliquer sur le contenu même des messages rendus publics. Une campagne bien orchestrée a réussi à accréditer une thèse qui en réalité ne reposait sur aucune base concrète  [2]. Le mensonge a été si souvent répété dans les médias dominants que beaucoup le répètent maintenant comme une simple évidence dans la plupart des pays occidentaux.

Malgré tout, Hillary Clinton a été battue et il fallait de nouveau fournir une explication qui exonère le parti de toute responsabilité. Au lieu d’admettre que la campagne de Clinton était mauvaise, que son image n’était pas bonne dans l’électorat en raison en particulier de son propre comportement [3], ou des abus attribués à la « Fondation Clinton » ou que Bernard Sanders aurait fait un meilleur candidat, on a ressorti l’excuse russe. Les résultats de l’élection auraient été faussés par la Russie qui serait intervenue sur les réseaux sociaux pour faire gagner le candidat de son choix, Donald Trump. L’élite dirigeante américaine a emboité le pas et financé des campagnes coûteuses dans l’espoir de faire annuler l’élection ou de pousser Donald Trump à la démission (un rêve fou) ou même de trouver là matière à lancer une procédure de destitution (empeachment). Le fameux « dossier Steele » appartient à cette catégorie. Christopher Steele, un ancien des services secrets britanniques a été payé par le parti Démocrate et la campagne de Hillary Clinton pour les aider à mettre en cause la victoire de Donald Trump au cas où ce dernier l’emporterait [4]. Il a été aidé en cela par une agence de détectives privé « Fusion GPS ». Steele a donc préparé un dossier « prouvant » la collusion entre Trump et la Russie, avec en prime des allusions graveleuses à des comportements sexuels supposés du candidat dans une chambre d’hôtel de Moscou. Mais ce dossier a perdu beaucoup de son explosivité après avoir fait l’objet de fuites [5] sur « BuzzFeed » en janvier 2017.

Pour finir, le dossier n’a pas été jugé assez fort pour permettre à Hillary Clinton de rejeter le résultat de l’élection présidentielle. Il a toutefois été jugé suffisant pour lancer une enquête officielle. 

Confiée au départ au FBI, l’enquête a commencé par une vaste opération de ratissage dont le but était de mettre à jour toutes les connexions entre des membres de l’entourage de Donald Trump et des représentants des autorités russes, des hommes politiques russes, des hommes d’affaires russes ou simplement des citoyens Russes. Les personnes interrogées étaient sommées de déclarer tous leurs contacts avec des citoyens russes, de donner leurs noms, leurs positions et d’expliquer dans le détail tout ce qui s’était dit dans ces rencontres. Le FBI avait souvent des enregistrements de ces rencontres et les interrogatoires se sont rapidement transformés en véritables pièges. Tout oubli même totalement involontaire dans une déposition sous serment pouvait être considéré comme une volonté d’obstruction à l’enquête ou, pire, comme un mensonge ce qui dans le cas du FBI est un délit fédérale passible de prison. Des méthodes comparables à celle utilisées par le sénateur McCarthy en son temps. Michael Flynn en a fait l’expérience qui a oublié certains détails d’une conversation avec l’ambassadeur de Russie aux États-Unis en décembre 2016. Cela lui a coûté sa place et a failli le mener en prison. Devant la pression politique et médiatique, Donald Trump a choisi de jeter son conseiller par-dessus bord au milieu des requins qui nageaient en cercle autour du navire. Loin de calmer la situation, le sang dans l’eau n’a fait qu’exciter plus encore les prédateurs.

Une autre enquête a été ouverte par Robert Mueller, directeur du Bureau des Conseillers Spéciaux du Département de la Justice américain et ancien directeur du FBI (de 2001 à 2013). Jusqu’à présent Robert Mueller a inculpé un certain nombre de collaborateurs [6] de Donald Trump qui se sont tous transformés en « témoins coopérants » pour négocier des allègements de peine, mais il n’a pu remonter jusqu’au président lui-même ni apporter de preuves concrètes de l’ingérence russe dans les élections. Cette enquête a coûté au département de la justice plus de 25 millions de dollars mais elle a rapporté une somme nettement supérieure en impôts récupérés.

Tout ceci a créé un climat délétère dans l’ensemble de la vie politique américaine où l’on parle de « chasse aux sorcières » ou de « nouveau McCarthisme ». Pire, cette campagne a eu des conséquences très négatives sur la politique étrangère du pays. Des conséquences qui pourraient déboucher, on l’évoque de plus en plus dans les médias et jusque dans les Chancelleries, sur un conflit armé avec la Russie. Il ne nous appartient pas de donner une opinion sur la probabilité de cet événement terrible, mais le fait qu’il soit évoqué aussi ouvertement a déjà de quoi inquiéter sérieusement.

Ainsi donc on accuse la Russie d’être à l’origine d’un certain nombre de « tweets » et de publicités Facebook dont l’objectif aurait été de peser sur le résultat de la campagne présidentielle de fin 2016. Cela fait deux ans au moins que la presse américaine revient sur le sujet jusqu’à la nausée. Fin 2018, deux organisations ont publié leur rapport sur le sujet, commandé par le Sénat américain. Ces publications ont de nouveau semé la panique à propos de la façon dont la Russie aurait manipulé un public américain vulnérable sur les réseaux sociaux. Les titres mettent en garde contre des « trolls » russes qui auraient essayé de supprimer le vote des « Afro-Américains », de promouvoir la candidate du parti vert Jill Stein, de recruter des espions, de semer la discorde ou de pirater l’élection de 2016 en utilisant des publicités pour des « sex-toys [7] » et le jeu « Pokemon Go ».

Aaron Maté revient sur ces deux rapports dans un article publié par le magazine américain « The Nation » le 27 décembre 2018.

Il cite David Ignatus, du « Washington Post [8] », pour qui les études décrivent un « effort russe multi médias sophistiqué pour utiliser tous les outils possibles de notre société ouverte pour semer le ressentiment, la méfiance et le désordre social » ce qui démontrerait que les Russes, « grâce à Internet semblent perfectionner ces arts noirs » ! De son côté, Michelle Goldberg du « New York Times [9] » pense que la désinformation russe a « changé l’histoire des États-Unis » lors des élections serrées de 2016 quand « les trolls russes ont pu facilement faire la différence ».

Les rapports du « Computational Propaganda Research Project » de l’Université d’Oxford et de la société « New Knowledge » sont ceux qui donnent le regard le plus en profondeur sur l’activité de la Russie sur les médias sociaux. Les auteurs passent au crible avec force chiffres, tableaux et graphiques et une analyse qualitative large les contenus produits par la « Internet Research Agency » (IRA) l’agence mise en cause par le conseiller spécial Robert Mueller. Sur tous les points, il est difficile de faire correspondre les chiffres avec les conclusions dramatiques qui en ont été tirées.

Contenu des élections de 2016 : (…) 11% des contenus attribués à l’IRA étaient liés à l’élection. (…) seuls 6% des tweets, 18% des Instagram et 7% des messages Facebook mentionnaient nommément Trump ou Clinton…

Échelle (…) : d’après Stretch, les nouvelles générées par des comptes suspectés d’être russes représentent environ 1 sur 23.000 nouvelles.

Dépenses : D’après le rapport d’Oxford, les dépenses de l’IRA sur Facebook de 2015 à 2017 ont été de 73.711 dollars dont 46.000 avant l’élection de 2016. À titre de comparaison, cela représente 0,05% des 81 millions dépensés sur Facebook par les campagnes d’Hillary Clinton et Donald Trump combinées.

Un article du « New York Times » nous apprend le 6 septembre 2017, que des comptes liés à la Russie auraient acheté pour 100.000 dollars de publicités politiques (cent mille dollars !). Une recherche plus avancée menée par Facebook a fait apparaître des achats supplémentaires pour une valeur de 50.000 dollars effectués par des comptes qu’il s’est avéré plus difficile de lier à des sources russes !…

Des opérations sous couverture ou des « pièges à clics [10] » ? Le rapport d’Oxford explique que loin de monter une opération sous couverture sophistiquée, les Russes s’étaient plutôt engagés dans le « capitalisme piège à clic ». Pour Aaron Macé l’auteur de l’article de « The Nation », il s’agissait plutôt d’une « opération puérile et microscopique qui a été artificiellement gonflée par une élite politique, des « pontes » et des « experts » aux visées louches et ayant une opinion méprisante de l’électeur moyen ».

Où est donc la vérité ?

Pour C.J. Hopkins [11] l’écrivain contemporain américain, il n’existe pas de vérité à l’état de nature, la vérité est le produit d’une technique de pouvoir [12]. La vérité est une histoire, l’histoire que nous, majorité de citoyens, choisissons de nous raconter à nous même à un instant donné, l’histoire de celui qui a le pouvoir d’imposer cette histoire à la majorité. Ce point de vue un peu déprimant est conforté par ce que nous observons aujourd’hui dans les médias occidentaux. Il y a une vérité imposée, dans le cas qui nous concerne, la Russie est intervenue pour faire élire Donald Trump, de la même façon que la Russie aurait orchestré le Brexit et qu’elle empoisonnerait des « opposants » en Grande Bretagne (affaire Skripal). Beaucoup comprennent intuitivement ce mécanisme, mais ils font semblant de ne pas le comprendre afin de garder leur place dans le système.

Il est difficile de lutter contre cette « vérité ». Soit on reproduit l’histoire de ceux qui ont le pouvoir, l’histoire d’un autre et on est un serviteur, soit on est un hérétique. Il n’y a pas de troisième voie. Ou peut-être y a-t-il une voie extrêmement étroite qui consisterait en une critique suffisamment légère pour éviter de se voir attacher l’étiquette d’hérétique. Mais quel est le poids d’une telle critique ?

Ces considérations sur la vérité évoquées par Hopkins ne sont pas nouvelles à proprement parler. Mais aujourd’hui elles concernent des enjeux particulièrement importants, littéralement des questions de vie ou de mort. C’est ce qui rend la situation particulièrement insupportable.

Ceux qui fréquentent ou s’intéressent aux journalistes des médias dominant connaissent bien leur conformisme imposé. Pour s’asseoir à la table des journalistes importants, il faut avoir des « sources ». Ce sont principalement des contacts politiques qui vous expliqueront le « récit », le plus souvent sous couvert d’anonymat. Lorsque vous avez le « récit » commence la compétition pour le présenter de la façon la plus accrocheuse. Cette compétition provoque une escalade entre médias et entre journalistes sur l’échelle du sensationnel. C’est ainsi que l’on passe de la nouvelle de la rencontre de Donald Trump avec Vladimir Poutine à Helsinki à des titres du style de « Trahison ! Le président a trahi notre grand pays en faveur de l’ennemi Russe ».

Les médias, en particulier les médias américains ne semblent pas avoir conscience des conséquences de cette escalade. Se rendent-ils compte à quel point ils menacent les relations internationales, en particulier les relations entre les États-Unis et la Russie avec ces escalades verbales incontrôlées ? On dirait qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est la diplomatie. Ils ne semblent pas comprendre que le but est d’arriver à des accords intelligents qui tiennent compte des intérêts légitimes de chaque pays.

Réalisent-ils que de son côté Vladimir Poutine est soumis à la pression de ceux qui, dans son camp, pensent qu’il devrait réagir plus fermement, mettre les États-Unis en cause pour le meurtre de citoyens innocents dans les frappes de drones au Moyen Orient, dans la destruction de la Lybie, dans les interférences dans la politique intérieure de nombreux pays, interférences largement documentées, elles, (les révolutions de couleur financées au moins en partie par le « National Endowment for Democracy »), les violations des droits de l’homme à Guantanamo. Nous pourrions continuer la liste… Pour le moment, la Russie respecte les limites de la politesse diplomatique. Jusque quand ?

Et puis, les politiques américains dont la paranoïa est entretenue pas leur propre presse qu’ils alimentent eux-mêmes ne risquent-ils pas de faire le pas de trop ? Le président russe ne menace pas, il observe et intervient quand il est temps de le faire. On l’a vu en Géorgie, on l’a vu en Crimée et en Syrie. Pour l’instant, il s’agissait de réactions limitées. Un jour, les guerres par procuration générées par la folie ambiante risquent de se transformer en une confrontation directe. Une confrontation qui deviendra vite nucléaire… L’horloge de l’apocalypse n’a jamais été plus proche de minuit…

Notes :

[1] Montant officiel rassemblé par la campagne de Hillary Clinton : $800.059.726, source commission fédérale électorale (contact the Center).

[2] Une explication technique crédible expose que les e-mails publiés ne proviennent pas d’un piratage, mais d’une simple copie du fichier sur le serveur même du parti démocrate. Ce serait une fuite organisée par des partisans du sénateur Sanders.

[3] On mentionnera, par exemple son double langage suivant qu’elle s’adressait aux foules de sa campagne ou aux financiers qui la payaient royalement pour des interventions privées.

[4] Christopher Steel lui-même a fait cette déclaration devant un tribunal anglais, ajoutant qu’il avait été contacté par le cabinet Perkins Coie par qui les paiements avaient transité.

[5] https://www.buzzfeednews.com/article/kenbensinger/these-reports-allege-trump-has-deep-ties-to-russia#.ii1Wqd0GD

[6] Comme Paul Manafort, ancien directeur de campagne de Trump, Michael Flynn ancien conseiller national à la sécurité de Trump, Rick Gates un associé de Manafort, George Papadopoulos un conseiller de campagne du président, le lobbyiste W. Samuel Patten ou Richard Pinedo.

[7] Le site américain Quartz (https://qz.com/1498265/instagram-was-a-massively-important-tool-for-russian-operatives/) explique que des sites soi-disant liés à la “Russian Internet Agency” financée par le Kremlin aurait été particulièrement active sur Instagram, proposant, entre autres choses des « sex toys » pour les « LGBT » ou des panneaux décoratifs montrant des sujets patriotiques traditionnellement conservateurs…

[8] https://www.washingtonpost.com/opinions/how-russia-used-the-internet-to-perfect-its-dark-arts/2018/12/18/4ac717f2-0319-11e9-b5df-5d3874f1ac36_story.html?utm_term=.b01993c07823

[9] https://www.nytimes.com/2018/12/17/opinion/russia-2016-election-influence-trump.html?action=click&module=Opinion&pgtype=Homepage

[10] Piège à clics1 (en anglais, clickbait : « appât à clic »), appelé vulgairement putaclic ou pute à clics, est un néologisme péjoratif désignant un contenu Web qui vise à attirer le maximum de passages d’internautes afin de générer des revenus publicitaires en ligne. Dans cette optique il s’appuie en premier lieu sur un titre racoleur, voire mensonger, 2 et sur des éléments sensationnels, émotionnels au détriment de la qualité ou de l’exactitude (avec un basculement possible vers les fake news3). Le but du clickbait est d’attirer les clics à peu de frais et d’encourager le transfert d’un contenu sur les réseaux sociaux. (Wikipédia)

[11] C.J. Hopkins est un auteur américain de pièces de théâtre plusieurs fois récompensé, un romancier et un satiriste politique vivant à Berlin.

[12] http://www.unz.com/chopkins/manufacturing-truth/

À retrouver sur : https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/mensonges-et-manipulations-211853