Jan 28

ÉNERGIE : L’ÉTAT ENTRE MÉPRIS DU DÉBAT ET DÉNI DE LA RÉALITÉ

À l’heure où le « Grand Débat » est mis en scène par le Président de la République et le gouvernement, le projet de Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) a été publié sans que cela n’émeuve beaucoup au-delà du petit milieu des spécialistes de l’énergie. Pourtant ce qui se passe depuis novembre 2017 mérite qu’on s’y attarde tant sur le fond que sur la forme….

Une rapide recherche sur le net donne à voir que le sujet n’est plus en tête de gondole huit ans après la catastrophe de Fukushima. L’engouement pour la transition énergétique qui avait marqué la campagne présidentielle de 2012 semble bien loin. Il n’y a plus guère que dans la presse économique et technique que le sujet prend toute son importance [i]. Les grands médias se contentent du service minimum [ii] reprenant pour l’essentiel la communication de l’électricien français [iii]. La PPE n’apparaît même plus sur la page d’accueil d’un grand journal du soir [iv] 48h après la publication par le gouvernement du projet qui sera soumis à consultation du public [v].

Les réactions n’ont pourtant pas tardé. Le réseau Action Climat qui fédère les ONG écologistes engagées dans le champ de l’énergie et du climat, a publié immédiatement une analyse détaillée [vi] de la proposition de l’État. Il faut dire que le projet ne surprend guère. Il reprend dans ses grandes lignes ce qui a été présenté à la fin de l’automne dernier [vii] par un gouvernement qui s’est décidément très éloigné des promesses de campagne du candidat Macron [viii] :

« L’objectif de baisse de la consommation d’énergies fossiles est renforcé alors que l’objectif de baisse globale de la consommation d’énergie est amoindri

Le dossier de presse indique une baisse de 35 % de la consommation d’énergies fossiles en 2028 alors que la loi sur la transition énergétique prévoit une baisse de 30 % de la consommation énergétique primaire des énergies fossiles en 2030. Si nous nous félicitons d’une hausse des ambitions dans ce domaine, sa concrétisation dans les faits dépendra d’une modification profonde des politiques publiques. Les annonces dans les secteurs comme la mobilité ou la rénovation des logements ne semblent pour l’instant pas être cohérentes avec cette hausse de l’ambition (voir plus bas).

Par ailleurs, l’objectif de baisse de 20 % de la consommation d’énergie finale en 2030 devrait être revu à la baisse puisque le dossier de presse indique une baisse de 14 % seulement en 2028. Pourtant, baisser la consommation d’énergie a de nombreux autres bénéfices : réduction de la précarité énergétique, créations d’emplois dans la rénovation des logements par exemple ou baisse du déficit de la balance commerciale française. Alors que les Français sont inquiets pour leur pouvoir d’achat, la baisse de la consommation d’énergie devrait être un objectif prioritaire [ix]. »

Emmanuel Macron fait donc le choix de freiner la transition énergétique mais surtout d’enfermer le pays dans l’impasse nucléaire sans se soucier le moins du monde de dégager quelques marges de manœuvre. Si cela peut satisfaire quelques intérêts choyés par le pouvoir [x], cela ne correspond ni aux besoins ni aux espérances [xi] du plus grand nombre exposé à l’effondrement d’un modèle énergétique à bout de souffle [xii].

On est bel et bien en présence d’un recul à la mesure de la casse opérée au cours de la précédente mandature par le couple Hollande-Royal. L’élan qui s’était exprimé à l’occasion du Débat national sur la transition énergétique avait été fermement brisé [xiii] en dépit de la volonté des collectivités locales et des nouveaux acteurs du secteur de l’énergie en faveur d’un modèle décentralisé sous contrôle démocratique [xiv]. Aujourd’hui un pas de plus est franchi. Le compromis issu de la complexe élaboration de la loi de transition énergétique [xv] est non seulement amoindri [xvi] mais l’opportunité même d’une transition est remise en cause [xvii].

Le « Grand Bond en arrière »

Nicolas Hulot l’a bien compris et s’est retiré sur la pointe des pieds [xviii] quelques semaines avant une COP24 où la France n’a guère brillé [xix]. Le problème est que ni ce retrait ni le retour de la question sociale avec le surgissement du mouvement des gilets jaunes n’ont entamé la résolution de l’exécutif à revenir au vieux modèle porté au crépuscule de l’ère sarkozienne par le Rapport « Énergies 2050 [xx] ». À croire que décidément d’aucuns n’ont d’autres horizons que de casser les biens modestes acquis de la période Hollande…

Les élans lyriques du « champion du climat [xxi] » n’auront pas fait long feu[xxii]. Comme on pouvait s’y attendre le réalisme de 2017 a laissé place à un changement de cap d’autant plus choquant qu’il n’est pas explicitement assumé. Le débat public sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie [xxiii] a eu lieu en marge de la scène publique avec un budget insignifiant au regard des enjeux soumis au plus grand nombre [xxiv]. Et comme souvent, l’automne venu les pouvoirs publics ignorent l’avis du public pourtant relayé par de nombreux acteurs économiques [xxv]. Après quelques délais [xxvi], en Novembre la messe est dite alors que le mouvement des gilets jaunes est massif [xxvii].

Mais derrière la « communication positive » de l’État c’est bien un coup d’arrêt à la transition qui est opposé [xxviii]. Si quelques grandes orientations sont maintenues, le détail des mesures est peu ragoutant [xxix]. L’éolien offshore et plus globalement les énergies marines renouvelables sont sacrifiées [xxx]. Et c’est bien la filière nucléaire qui sort victorieuse de la lente élaboration de la Programmation pluriannuelle de l’énergie depuis l’automne 2017.

« Le président a indiqué qu’il tiendrait l’objectif de réduction du nucléaire à 50% du mix électrique, mais a confirmé le report de l’échéance de 2025, pourtant inscrit dans la loi de transition énergétique, à 2035. Il a précisé le calendrier de fermeture des réacteurs nucléaires : 14 réacteurs de 900 MW seront fermés d’ici 2035 : les deux réacteurs de Fessenheim à l’été 2020, puis douze réacteurs entre 2025-2035, dont quatre à six avant 2030.

Le chef de l’État a revendiqué une approche « pragmatique et adaptative » prenant en compte les avancées technologiques, l’intégration européenne et la sécurité d’approvisionnement, ainsi que les éventuels problèmes de sûreté. Pour ces raisons, Emmanuel Macron ne précise pas les sites concernés et prévoit des clauses de rendez-vous régulières permettant d’ajuster les trajectoires.[xxxi] »

La messe est dite ! Le grand élan en faveur de la transition promis aux écologistes qui ont rallié La République en Marche n’aura donc pas lieu. Pire encore, la PPE telle qu’elle est présentée le 27 novembre 2018 [xxxii] favorise une électrification du mix énergétique qui surprend même la très nucléophile association Sauvons le Climat [xxxiii]. L’Union française de l’électricité (UFE) en a rêvé [xxxiv], Macron l’a fait. Le mythe du « château d’eau électrique de l’Europe » a décidément la dent dure.

Le cauchemar d’une croissance infinie dans un monde fini

La feuille de route qui sera soumis au public, au prétexte d’intégrer le retard pris au cours des dernières années, ramène ainsi l’objectif de baisse de 20% de la consommation figurant dans la loi à 17 % [xxxv]. Mais le gouvernement ne se contente pas de ce recul. Les orientations proposées reposent sur le postulat d’une production croissante qui devra être inévitablement exportée compte tenu du refus d’arbitrer entre le nucléaire et les énergies renouvelables. Proposition complètement irréaliste au vu du de l’engagement de nos voisins dans la transition et surtout des conséquences économiques du choix délibéré d’entretenir une surproduction qui dépasse très nettement les capacités du réseau de transport et de distribution [xxxvi]. De quoi douter de la sincérité du gouvernement surtout quand on voit son peu de souci de garantir le financement de la transition [xxxvii].

Comment dès lors ne pas reconnaître avec Émilie Massemin que « le gouvernement enferme la France dans le nucléaire [xxxviii] » ? Tous les éléments dont nous disposons depuis janvier 2018 ne disent pas autre chose. Au prétexte de sauvegarder les territoires déjà fragilisés d’une sortie du nucléaire qui entrainerait des conséquences fatales pour l’emploi et l’investissement, l’État a cédé face aux menaces de la filière nucléaire [xxxix]. Les conséquences d’une telle démission face à un des lobbies les plus nocifs que compte la France ne sont pas minces ne serait-ce que pour les capacités d’investissement de l’État. Pour Yves Marignac, l’hypothèse n’en reste pas moins effarante : « Le gouvernement table sur environ 160 térawattheures d’exportations en 2035, soit le double du record français et le triple du niveau moyen d’exportation depuis 1990 ! Alors que, dans les pays voisins, la consommation d’électricité est en baisse. Et que les énergies renouvelables deviennent très compétitives. Dans ce contexte, la France n’arrivera jamais à ce niveau d’exportation sans soutenir financièrement sa production d’électricité [xl]. »

Ce qui se dessine en filigrane est bien une baisse tendancielle du soutien aux énergies renouvelables et aux actions de maitrise de la demande d’électricité pour garantir l’écoulement sur le réseau électrique des TWh atomiques considérés comme indispensables. Rien ne change donc vraiment à la tête de l’État. D’aucuns restent persuadés que la croissance est encore possible et que cette dernière est surdéterminée par l’abondance d’électricité alors que les ressources en hydrocarbures se tarissent et que la température ne cesse de grimper [xli]. C’est Jancovici qui a gagné dans les esprits… faute de vouloir assumer la fin du pétrole et d’adapter le pays au changement climatique, l’État brandit le nucléaire comme un Joker pour préserver un mode de vie insoutenable depuis déjà de nombreuses années !

Tout cela peut paraître accessoire aux yeux de beaucoup. Mais il n’en est rien. L’acharnement dans le nucléaire du gouvernement repose sur le pari de la prolongation des réacteurs nucléaires, grand saut dans l’inconnu comme le rappellent Benjamin Dessus et Bernard Laponche dans le dossier sur la PPE proposé par Global Chance [xlii]. Pour le dire autrement, l’État fait fi des lois de la physique pour justifier la poursuite d’exploitation de vieilles chaudières obsolètes et usées « pour l’éternité ». Vieilles chaudières qui sont tout de même la solution la plus absurde jamais imaginée pour faire chauffer de l’eau. Vieilles chaudières qui accessoirement sortent de presque deux décennies de sous-investissement, d’opérations de maintenance réalisées en dépit du bon sens par le jeu pervers de la sous-traitance et qui sont remplies d’équipements au mieux irréguliers et au pire défaillants…

L’État joue à la roulette russe avec 58 barillets à l’atome sur nos tempes

Là est le cœur du problème. Le pari de l’État pourrait à l’extrême limite être entendu si la France comptait sur son sol 58 réacteurs flambant neufs respectant chacun le référentiel de sûreté applicable depuis Fukushima. Mais au pays du « nucléaire réel » la proposition est inaudible. En effet le parc nucléaire a une moyenne d’âge d’environ 35 ans. Il est plus âgé que dans les autres pays nucléarisés où l’âge des réacteurs nucléaires était de 28 ans en 2013 [xliii]. Pourtant l’État semble admettre l’opportunité de prolonger ces machines au-delà de cinquante ans à en croire le projet de PPE publié le 25 janvier 2019 :

Sans se préoccuper le moins du monde du contrôle de sûreté mis en œuvre par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), l’État se permet de tirer des plans sur la comète qui pourraient amener certains réacteurs au -delà des 6e visites décennales. Selon Yves Marignac, « Dans le scénario PPE retenu par le gouvernement, il faut non seulement que tous les réacteurs (sauf Fessenheim) passent avec succès l’étape du 4ème réexamen périodique de sûreté (RPS), mais aussi que 44 à 46 réacteurs du parc actuel restent en service en 2035. Ce parc atteint alors plus de 49 ans de durée moyenne de fonctionnement [xliv]. » Plus préoccupant encore, après 2035, certains réacteurs devront être prolongés au-delà du 6e réexamen si l’on suit les trajectoires envisagées d’ici 2050…

Pas de quoi être rassuré. Non seulement le risque de défaillance majeure croit au fil des années alors que l’exploitant éprouve de plus en plus de difficultés à trouver les équipements nécessaires à la maintenance de ses installations. Mais les savoir-faire disparaissent alors que la pyramide des âges des agents peut être comparée à celle des réacteurs. Les plus qualifiés (ceux qui ont connu les heures glorieuses des démarrages) sont déjà partis à la retraite alors que les plus jeunes, exposés à un management surtout soucieux de rentabilité, n’ont pas acquis la même connaissance « intime » de machines particulièrement sensibles. Force est de reconnaître dès lors qu’on a bel et bien affaire à un saut dans l’inconnu tant sur le plan technique qu’humain [xlv]

Le pari du nucléaire éternel ne peut convaincre personne à moins bien évidemment que l’État nous réserve une jolie surprise comme par exemple le renouvellement massif du parc. Proposition qui revient en force depuis 2015 après avoir été écartée après les débuts chaotiques du chantier EPR [xlvi]. Ce serait la solution pour certains de persévérer dans le nucléaire « sans trop courir de risques ». L’idée peut sembler séduisante [xlvii] si ce n’est qu’elle est infinançable au vu de l’évolution du marché de l’électricité… et qu’elle est hautement improbable au vu de la difficulté de terminer le chantier de Flamanville.

Pour nous laisser en souvenir quelques trucs bien sympas

Reste la face immergée de l’Iceberg, à savoir les déchets. La filière nucléaire nous laisse en effet sur les bras 1.54 millions de m3 de déchets radioactifs sans compter les montagnes de substances dites « valorisables » [xlviii]. Et il serait question d’alourdir un peu plus encore ce bilan. La chose serait éventuellement envisageable s’il existait une stratégie de gestion des matières et déchets radioactifs robustes et sûres. Or c’est loin d’être le cas. Les installations débordent de partout [xlix] alors que les exploitants n’ont de cesse de construire de nouveaux sites d’entreposage, histoire de cacher la misère. La France croule sous les déchets sans que manifestement cela n’émeuve l’État…

Bien au contraire tout est fait pour afficher une confiance résolue dans l’excellence française. La nouvelle promue au ministère de la transition écologique l’a encore donné à voir ce week-end [l]. L’ensemble de la chaîne du combustible serait maîtrisé. C’est tout du moins ce qui apparaît dans le projet de PPE. Sans qu’on comprenne vraiment ce que cela fait là, la programmation depuis sa première édition 2016-2018 détermine le « cycle du combustible » en décrétant l’irréversibilité du retraitement des combustibles usés [li] et tout ce qui en découle dont le projet farfelu de vide-ordure géant à Bure.

La proposition est osée d’autant plus qu’elle n’a jamais été soumise à une quelconque forme de concertation depuis le fameux Débat public de 2005 [lii]… enterré sans ménagement par la représentation nationale [liii] quelques mois après. Les choses n’ont guère évolué depuis en dépit du dialogue technique dans quelques instances très fermées. Si le très confidentiel Débat public sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie n’a guère permis d’aborder la question du nucléaire à la mesure des enjeux, de l’aveu même du Président de la commission particulière du Débat public [liv], il permet aujourd’hui à l’État de soustraire du champ du prochain Débat public la question du retraitement [lv]. On pourra discuter de tout sauf de ce qui a déjà été décidé surtout si les options imposées sont encore résolument contestées…

L’avenir énergétique du pays et des choix technologiques qui permettraient de répondre aux besoins de chacun sont donc envisagés avant même de se poser la question des conséquences de ces choix sur l’environnement et la santé publique. Curieuse manière de concevoir le Débat public… à croire que comme l’écrivait la Cour des Comptes en 2012 [lvi] « qu’à travers l’absence de décision d’investissement, une décision implicite a été prise qui engage déjà la France » : celle de prolonger au-delà des quarante années initialement prévues un nombre important de réacteurs, faute d’avoir anticipé la mise en œuvre d’autres options…

La méthode est somme toute toujours la même depuis Mesmer. On essaie de faire croire que le nucléaire est sûr, que cette technologie est maîtrisée et surtout que la question des déchets est sous contrôle. Et surtout on met tout en œuvre pour soustraire au contrôle démocratique toutes les décisions déterminantes pour l’avenir. Le pire est qu’il semblerait que ça marche encore. L’opposition à l’industrie nucléaire ne séduit guère alors que beaucoup prennent encore pour argent comptant la ritournelle d’État sur les bienfaits de l’atome à l’heure de la crise climatique.

Nucléaire, la démocratie bafouée

Il est donc impératif de reprendre son bâton de Pèlerin pour aller expliquer au plus grand nombre le marché de dupe que veut nous imposer l’État. C’est le projet de l’ATOMIK TOUR [lvii] qui a déjà commencé à sillonner la France. Mais cette dynamique ne doit pas écarter la nécessaire intervention lors des prochaines étapes institutionnelles qui se présentent devant nous. Le Débat public sur le Plan de gestion des déchets radioactifs comme la consultation publique sur la PPE doivent être l’objet d’une vaste mobilisation pour rappeler à ceux qui nous gouvernent que le nucléaire on n’en veut pas et qu’il est grand temps de tourner la page de cette énergie du passé qui nous laisse un héritage empoisonné suffisamment massif pour ne pas vouloir en rajouter.

Par Guillaume Blavette, le 27 janv. 2019

https://blogs.mediapart.fr/guillaume-blavette/blog/270119/energie-l-etat-entre-mepris-du-debat-et-deni-de-la-realite