Fév 05

ET LES EUROPÉENS DANS TOUT ÇA?…

Après l’annonce par les États-Unis de la suspension de leur participation au Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), que deviendront les Européens premières victimes?

La fin du FNI : la Russie relève le défi

Après l’annonce, sans grande surprise, par les États-Unis de la suspension de leur participation au Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), le Président russe a déclaré la suspension symétrique par la Russie de sa participation à un Traité, qui perd alors tout son intérêt stratégique, rappelant que depuis longtemps les États-Unis préparent le réarmement du pays et violent l’équilibre des forces établi. Finalement, ce sont les pays européens qui risquent de payer le prix fort pour leur dépendance stratégique.

Comme nous l’avions déjà écrit ici (voir le texte), la position des États-Unis sous la présidence Trump est celle de la remise à plat des accords internationaux, afin de déterminer un nouvel agencement stratégique, plus favorable aux États-Unis.

En toute logique, alors que la Chine ou des pays européens ne sont pas concernés par la limitation des armes nucléaires à portée intermédiaire, des fonds ont déjà été budgétés par le Congrès américain pour relancer la recherche et la production de ces armes, donc en violation du Traité FNI. L’attaque étant bien entendu la meilleure des défenses, le Président Trump a ensuite menacé le 20 octobre 2018 de sortir de cet accord en raison des violations commises par la Russie. Quelques jours après, Bolton est venu négocier à Moscou, sans succès. La Russie ne cédant pas aux pressions, le Secrétaire d’État M. Pompeo lance, début décembre, un ultimatum de 60 jours à la Russie pour qu’elle se mette en conformité avec le Traité, ce qui entraînerait la destruction des nouvelles armes russes, qui déstabilisent tant les Américains. Le ministre russe des Affaires étrangères a rappelé que la Russie avait aussi de nombreuses questions à poser aux États-Unis :
La partie russe souligne que les États-Unis déploient sur terre, notamment sur la base militaire en Roumanie ainsi qu’en Pologne, des installations capables de lancer des missiles de croisière de type Tomahawk ce qui est interdit selon le Traité. La Russie a également appelé à souligner le fait que Washington développait des drones d’attaque et finançait les recherches sur la création d’un missile de croisière basé au sol.

En réponse, la Russie a organisé une démonstration de ces nouvelles armes, qui n’entrent pas dans le cadre du Traité FNI, leur portée maximale annoncée étant de moins de 500 km. Les attachés militaires des pays de l’OTAN n’ont alors pas jugé nécessaire de venir. En fin de compte, la Russie n’ayant pas accepté de se soumettre unilatéralement au diktat américain, les États-Unis ont annoncé la suspension de leur participation au Traité, avant leur retrait définitif au bout d’un délai de 6 mois. Évidemment, la Russie suspend également sa participation à un Traité qui, sinon, n’obligerait plus qu’elle.

Ainsi, ce 2 février 2019, le Président Poutine s’est entretenu avec les ministres de la Défense et des Affaires étrangères. Lavrov a rappelé que les États-Unis violent le Traité FNI depuis 1999, lorsqu’ils ont commencé à expérimenter des drones militaires dotés d’armes létales, dont les caractéristiques tombent sous le coup de ce Traité, ainsi que différents missiles. Sans compter qu’à partir de 2014, les États-Unis ont disposé en Europe des systèmes de défense aériens M-14, qui peuvent être transformés pour lancer des missiles de portée moyenne. Ces systèmes sont présents en Roumanie, se préparent en Pologne et également au Japon. De plus, l’année dernière, la Doctrine militaire nucléaire américaine a posé comme objectif la réalisation de charges nucléaires de moyenne puissance, qui, manifestement, doivent être utilisées, entre autre, sur les missiles de moyenne portée. Les États-Unis viennent d’annoncer l’entrée en phase de production.

Après une tentative de négociation ce 15 janvier à Genève, à l’initiative de la Russie, proposant de vérifier par eux-mêmes qu’aucune violation n’a été effectuée, les États-Unis ont refusé et lancer un nouvel ultimatum. Par ailleurs, reste en question le Traité New START, traité de régulation des armes stratégiques, dernier Traité de l’époque de la guerre froide en vigueur, qui doit être reconduit en 2021. Mais les États-Unis ont unilatéralement décidé de sortir de son champ d’application un certain nombre de systèmes de lancement sur des sous-marins et des bombardiers, car ils seraient reconvertis à des armes non-atomiques – pour autant aucune vérification n’est possible.

Quant à Choïgou, ministre de la Défense, il confirme que, selon leurs informations, les États-Unis ont déjà démarré le programme de réarmement en missiles de moyenne portée et propose donc, en mesure similaire, notamment, de développer le système Kalibr et les nouveaux missiles balistiques hypersoniques pour un lancement depuis la terre.

Le Président russe a donc décidé que la réponse de la Russie serait similaire. Les États-Unis ont décidé de suspendre leur participation, la Russie suspend aussi. Mais surtout, elle ne lancera aucune nouvelle négociation pour tenter de sortir de la situation. Les propositions restent en vigueur, elles ne sont pas retirées, mais aucun contact ne sera pris pour tenter de convaincre les États-Unis. Les États-Unis ont lancé un nouveau programme de réarmement, la Russie également, mais sans tomber dans le piège de la course aux armements, qui a coûté très cher à l’URSS. Ainsi, le ministère de la Défense doit rester dans le cadre du budget accordé et faire aboutir les nouvelles armes. Pour conclure, V. Poutine a précisé que la Russie ne va pas militariser le continent européen : tant que les États-Unis ne vont pas développer de systèmes de missiles sur le sol européen, la Russie ne le fera pas non plus. En revanche, elle répondra symétriquement.

Une nouvelle époque se prépare, une nouvelle répartition stratégique, puisque les États-Unis ont remanié les cartes et que la Russie est entrée de plain-pied dans le jeu. Reste la question des pays européens, qui s’étant placés sous protection des États-Unis, pouvaient se permettre de ne pas particulièrement assumer leur défense, qu’ils avaient offerte avec leur souveraineté au grand ami américain. Cet ami trouve que la facture est trop élevée pour un contrat qui, finalement, ne rapporte plus grand-chose : le gaz est toujours acheté en Russie et les pays européens ont déjà abandonné aux États-Unis tout ce qui pouvait être abandonné. Bref, il n’est plus nécessaire de les « acheter« , ils se sont déjà vendus. Donc ne comptent plus tant qu’ils ne relèveront pas la tête et justement l’UE y veille.

D’une certaine manière, les États-Unis ont raison : ces traités correspondaient à une situation géopolitique particulière, qui a évolué à la fois depuis la chute de l’URSS, mais surtout depuis le retour de la Russie sur la scène internationale. Cette évolution factuelle entraîne la nécessité d’une révision du cadre juridique international, qui doit correspondre pour être efficace. Seuls les pays européens, dépouillés de leur souveraineté et de leurs oripeaux de puissance passée, risquent de payer le prix fort de cet abandon.

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Par Jean-Pierre KAYEMBA, publié le 5 févr. 2019, Blog : Nous ne dormirons pas cette année,

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-kayemba/blog/050219/et-les-europeens-dans-tout-ca