Fév 06

UNE NOUVELLE COURSE AUX ARMEMENTS EST-ELLE À CRAINDRE ?

Sergueï Choïgou, ministre russe de la défense, a annoncé mardi 5 février dans un communiqué, le développement de l’arsenal nucléaire, en précisant que la Russie ne fait qu’imiter la politique militaire américaine.

Dans ce communiqué figure en outre l’intention des autorités russes de créer « un système de missiles terrestres de longue portée » d’ici à 2020.

► Dans quel contexte s’inscrivent ces déclarations ?

Vendredi 1er février, les États-Unis ont annoncé qu’ils se retiraient du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) signé en 1987 et ratifié par l’Otan et l’URSS en 1988. Ce traité prévoit la destruction des missiles terrestres nucléaires ayant une portée comprise entre 500 et 5 500 kilomètres.

La décision américaine est motivée par le développement de l’armement chinois et les suspicions autour de la portée réelle des missiles russes. Vladimir Poutine répond le jour suivant par la suspension de la participation russe à l’accord signé durant la guerre froide. Les deux pays n’ont à présent plus aucune contrainte et peuvent, à l’instar de la Chine, renforcer leur arsenal nucléaire d’armes à portée intermédiaire.

► Les puissances nucléaires peuvent-elles se lancer dans une course à l’armement ?

Selon Corentin Brustlein, chercheur et directeur du Centre des études de sécurité de l’Ifri, « les violations du traité sur les FNI portent sur les missiles conventionnels ». Pendant la guerre froide, seuls les missiles nucléaires pouvaient détruire des cibles stratégiques. « Aujourd’hui, avec le progrès des frappes conventionnelles, il y a un regain d’intérêt russe depuis une dizaine d’années pour des frappes non nucléaires longue distance comme moyen de coercition. »

« Une dynamique qui amorce le développement de missiles sol-sol peut s’enclencher », mais pour Corentin Brustlein, « l’expression de course à l’armement est excessive ». Les pays sont retenus par des contraintes budgétaires et d’avancées dans les recherches. Le délai nécessaire au développement de telles capacités balistiques « laisse un délai pour des négociations », poursuit le chercheur, « et on peut craindre un double jeu de la part des Russes ».

Quelle est la position de la Chine et du reste de l’Otan ?

La Chine n’est pas soumise au traité sur les FNI car elle ne l’a jamais ratifié. Elle possède déjà des missiles terrestres qui violeraient les accords de 1988 et « il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle change sa posture ». La Chine s’opposait encore, samedi 2 février, au retrait américain. Pékin appelait « à un dialogue constructif » et au respect du traité alors que le pays n’a jamais été soumis à aucune contrainte.

Les pays européens de l’Otan quant à eux semblent pris en étau entre la Russie et les États-Unis. Pour Corentin Brustlein, « ils peuvent adopter une réponse symétrique, c’est-à-dire développer des moyens similaires et déployer des missiles sol-sol capables d’atteindre des cibles russes, ou une réponse défensive en intensifiant les capacités d’interception ». L’enjeu est de savoir de quelle manière les Européens vont se renforcer. Ils peuvent, comme la Pologne, demander l’installation de bases américaines, ou ils peuvent fonder leurs propres bases. Quelle que soit l’option choisie, « la Russie risque de mal percevoir les réponses de l’Otan ».

► Que vont devenir les traités de réduction des armes stratégiques nucléaires ?

Le traité New START, ratifié en 2011 sous l’administration Obama et qui expirera en 2021, est perçu comme une preuve de faiblesse vis-à-vis de la Russie depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Dès le premier échange téléphonique entre Vladimir Poutine et le président américain, ce dernier n’avait pas caché à son homologue russe que ce New START était, selon lui, un mauvais accord pour les Américains.

« L’hypothèse la plus probable est l’abandon du traité », selon Corentin Brustlein. Bien que l’extension de ce traité ne nécessite pas de négociation, les Américains n’affichent aucune intention de le prolonger. Le Congrès américain est pour moitié contrôlé par les démocrates. « Il est fort possible qu’il se produise une levée de boucliers au Congrès si à l’avenir les États-Unis renforcent leur arsenal nucléaire, poursuit le chercheur. Une intensification de l’armement stratégique militaire russe serait tout aussi contre-productive et pourrait pousser les pro New START américains à revoir leur position afin de contrer les ambitions de leur adversaire de toujours. »

Par Matthieu Lasserre , le 06/02/2019 à 12h52

https://www.la-croix.com/Monde/nouvelle-course-armements-est-elle-craindre-2019-02-06-1201000618